Fille de cerisier

Chapitre 10 : Trahison

3135 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 22/09/2026 17:57

Trahison

 

Sakura fut emmenée dans sa chambre où elle put laisser libre cours à son chagrin dans les bras de sa servante. Sous les conseils de son ami, Shaolan attendit une heure avant de demander à voir sa bien-aimée. Malheureusement, celle-ci était à présent emprisonnée dans ses propres appartements : sa punition pour avoir obligé son père à utiliser de telle méthode pour rétablir la réputation de la maison royale.

En effet, si l’empereur avait usé de tels moyens, ce n’était pas pour démontrer à la cour la bonne foi de sa fille mais bien la sienne. A travers la princesse Sakura, c’était la famille royale qu’on accusait d’un manque de savoir-vivre. Le Fils du Ciel imposa son pouvoir et sa domination dans sa demeure par ces moyens drastiques. Cela lui procura-t-il le moindre plaisir ? Cela, ce n’est pas à moi d’y répondre mais à vous de juger.

En attendant, la princesse était à présent coupée du monde. Les servantes avaient pour ordre de la maintenir enfermée, lui apportant ses repas et lui faisant sa toilette dans sa chambre. Même sa fenêtre donnant sur le jardin intérieur fut condamnée. Les eunuques eurent l’interdiction de la servir; seules les femmes pouvaient s’approcher de sa personne.

Shaolan ne pouvait absolument pas aider celle qu’il aimait plus que tout. Il enrageait tant de son impuissance qu’il réduisait en miette les meubles de son riche appartement.

-Calme-toi, mon ami ! lui dicta une voix tranquille.

Shaolan se retourna et observa un moment son ami. Eriol semblait sûr de lui malgré la situation. Cet air confiant rassura le prince fougueux qui attendit impatiemment la suite de son discours.

-L’empereur vous a rendu un fier service même s’il manquait de délicatesse envers sa fille.

-Un fier service ?! Il a osé l’humilier devant moi, devant toute la cour. Son intimité m’était réservée et ces porcs ont… 

Furieux à cette pensée, le prince Li envoya un vase voltiger dans la pièce d’un coup de pied magistral.

-Depuis quand te laisses-tu ainsi dominer par tes sentiments, Shaolan-san ?

-Et toi ? Depuis quand t’imagines-tu que je vole les femmes des autres ? répliqua-t-il avec un air entendu.

Eriol leva un sourcil sans pour autant se défaire de son sourire poli. Il n’avait jamais vu son ami dans un tel état. C’était à la fois rafraîchissant et perturbant. Il salua intérieurement la vivacité d’esprit de son voisin continental. Il avait remarqué son enclin envers la princesse Tomoyo.

Il repositionna ses lunettes sur son nez, un moyen comme un autre de gagner du temps dans une conversation délicate. Il inspira lentement sous le regard appuyé de son ami. Il avait levé un lièvre, c’était évident. Était-il prêt à jouer au chasseur ?

-Tomoyo n’est en aucun cas ma promise, rétorqua le Japonais sur la défensive.

-Justement, j’aimerais savoir qui elle est. 

Eriol s’assombrit. Il n’aimait guère dévoiler la vie de la jeune fille. C’était une promesse entre eux : garder le secret de son corps…

-Elle est la fille d’une des demi-sœurs de l’empereur. Elle est donc la cousine de la princesse Sakura. C’est tout.

-Non, dit le jeune Chinois en attrapant le poignet de son compagnon. L’empereur était bien trop pressé de me l’offrir pour qu’elle soit si innocente. Il a insisté sur son ascendance royale avec un sourire comme si ce fait était une blague. Elle représente bien plus que cela et toi tu sais quelque chose.

-Bien, je vais t’en dire un peu plus, soupira le jeune homme dépité. Tomoyo-san et moi sommes des amis d’enfance. Elle habitait à l’ancien palais d’été avec sa mère. Durant certaines permissions de mon père, j’y allais et je jouais avec elle. Je peux presque dire que nous avons grandi ensemble. Un jour, son père a été disgracié. C’est sans doute pour cela que l’empereur veut que tu l’épouses : en épousant une disgraciée, même royale, tu te fourvoies.

-Est-ce bien tout ? demanda Shaolan suspicieux.

-C’est déjà bien assez. Tu ne crois pas ? mettant silencieusement au défi le Chinois de lui soutirer davantage d’informations. Quant à ta princesse, elle ne t’est toujours pas refusée à cette heure. Attends le bon moment et ressaisis-toi ! 

Les conseils du Japonais étaient sages et avisés. Eriol se baissa en signe de respect et s’en alla d’un pas lourd. A la pensée de sa bien-aimée, toute sa peine était revenue. Où pouvait-elle bien être ?

 

 

Sakura pleurait, elle n’avait de cesse de pleurer sur son lit défait. La honte la submergeait dans cet endroit privé n’appartenant qu’à elle. Là, elle pouvait laisser se déchaîner sa douleur sans être jugée.

Une main douce vint caresser sa coiffe défaite. En hoquetant, elle releva la tête de surprise vers cette personne qui osait déranger sa rancœur.

-Qui… ? 

La jeune fille se tut devant tant de beauté. Une jeune fille, plus âgée qu’elle, l’observait tendrement. Elle ressemblait à une poupée japonaise avec ses longs cheveux noirs et ses lèvres si rouges en contraste avec sa peau blanche. Cette jeune fille lui souriait et ce sourire était apaisant.

-Mes hommages, princesse Sakura. Je me nomme Tomoyo et je suis votre cousine. Je fus choquée par ce traitement rigoureux et, de ma propre initiative, je voulus m’assurer de votre santé.

-Merci, princesse Tomoyo. J’ignorais que j’avais d’autres parents que ceux présents à la cour. A dire vrai, je ne connais pas très bien les membres de la famille royale.

-Je suis la fille de la demi-sœur de votre père. Il est donc normal que nous n’ayons pas encore été présentées. A présent que c’est chose fait, j’espère que nous pourrons devenir amies. Je serais honorée que vous vous m’accordiez votre confiance. 

Sakura n’avait jamais rencontré de personne telles que cette belle demoiselle. Cependant, elle avait évolué dans un monde de femmes ; elle savait par expérience que le sourire le plus doux pouvait dissimuler le plus virulent des venins. Avec méfiance, elle accepta la main qui lui était tendue.

La jeune femme voulut lui peigner les cheveux afin de l’apaiser et de la rendre présentable. Sakura se détendit à ces passages répétés et rassurants du peigne en écaille de tortue. Elle reprenait le contrôle de son corps et cela lui fit du bien. Bientôt, tout ceci ne serait qu’un mauvais rêve qu’elle lavera avec force et confiance en l’être aimé.

Profitant de cet état de relaxation, Tomoyo osa questionner la jeune candide.

-La rumeur est-elle vraie ?

-Quelle rumeur, ma cousine ? questionna Sakura sur la défensive.

-Aimez-vous réellement ce prince chinois ?

-Je crois que cette partie de mon cœur ne vous concerne pas.

-Excusez-moi, mais si cela avait été le cas, n’aurait-il pas dû bouger pour sa promise ? Il vous a observée avec un calme olympien. A votre place, ma fureur se porterait vers lui et non vers mon père. 

Un silence lourd tomba entre les jeunes filles. Tomoyo savoura sa petite victoire ; elle sentit qu’elle avait planté le doute dans le cœur de Sakura. Dans le reflet du miroir, elle vit les paupières se baisser tristement sur ces deux émeraudes.

-Êtes-vous déjà tombée amoureuse, Tomoyo-san ? demanda subitement la princesse.

-Oui, balbutia-t-elle, peu sûre de sa réponse.

-Alors, vous devriez savoir qu’il faut garder la foi en l’être aimé. Imaginez un seul instant le scandale qu’aurait produit le prince Li ! Les répercussions auraient été terribles pour nos deux pays. Peut-être que père en aurait même profité pour déclarer la guerre à la Chine. Il n’attend que ça de toute façon.

-Vous connaissez les intentions de l’empereur…, réagit-elle surprise.

-Et vous ? Votre fiancé, comment est-il ?

-Il a un regard doux et mystérieux, il… 

Tomoyo s’arrêta. Elle se rendit compte de sa bêtise : elle était en train de parler de Eriol. Non ! elle s’était promise de le rayer de son cœur. Elle ne peut pas le piéger. Elle ferma les yeux et respira lentement.

Sakura le vit dans le miroir. Elle se retourna vivement et emprisonna dans ses mains celle de sa cousine.

-Pardonnez-moi ! Je ne voulais pas vous importuner par ma curiosité. Je vois que vous éprouvez une aussi grande souffrance que la mienne, Tomoyo-san. 

Ce regard suppliant, ce vert embué, ce cœur sincère, la Japonaise fut touchée par cette sincérité. Elle comprit les sentiments de ce prince chinois. Qui pouvait résister à tant de chaleur ?

Elle sourit timidement, plissant ses yeux améthyste. En son for intérieur, une lutte commença : devait-elle trahir son empereur ou cette âme noble qu’elle venait à peine de rencontrer mais qui réchauffa immédiatement son cœur ?

 

 

Nadeshiko observait le jardin. Ses mains tremblaient. Elle s’attendait à tout instant à entendre les bruits des hommes armés venir l’enlever pour une geôle peu accueillante. Qui ? Qui les avait surpris il y a trois jours ?

-Ma dame ? 

Le verre que la concubine tenait lui échappa des mains et alla se briser contre une dalle du jardin. Les yeux écarquillés, elle vit sa servante Sonomi s’approcher d’elle.

-Quelque chose vous perturbe, ma dame ?

-Non, murmura-t-elle, tout va bien.

-Attendez-vous de la visite ?

-Oui, j’attends le précepteur de ma fille pour entendre son rapport.

-Désirez-vous que je reste pour vous servir le thé ?

-Inutile, je préfère m’entretenir seul à seule avec lui. L’éducation de ma fille doit absolument rester privé.

-Vous feriez mieux de vous méfier, ma dame. Une rumeur peu flatteuse pourrait naître de ces entrevues avec ce va-nu-pieds.

-Que dis-tu là ? Fujitaka-kun n’est pas un va-nu-pieds !

-Non ! Mais il est assez intime pour que vous l’appeliez par son prénom ! riposta-t-elle, le regard haineux.

-Cela suffit, Sonomi ! Que sais-tu pour dire de telles inepties ? dit-elle en attrapant violemment le bras de sa servante.

-Rien ! Je vous le jure !

-Tu mens, je le vois à ton regard ! C’est toi ! C’est toi l’autre soir qui… 

Elle ne put finir sa phrase de peur d’une oreille indiscrète. La servante se débattant fut projetée malgré sa maîtresse à quelque mètre de cette dernière.

-Vous n’êtes point reconnaissante envers moi ! Je vous ai coiffée, habillée et soutenue lors de votre disgrâce auprès du Fils de Ciel ! Je vous ai donné tout l’amour dont j’étais capable. Vos regards tendres, votre sourire chaleureux et même votre santé, vous les offrez à lui, uniquement à lui !

-Ma parole ! Serais-tu jalouse d’un homme ? 

Sonomi se mordit les lèvres. Elle se tut et son silence fut plus évocateur que toutes les paroles qui auraient pu être prononcées. Elle aimait sa maîtresse d’un amour interdit et elle n’avait aucune espérance d’être aimée en retour.

Nadeshiko la contempla un instant de toute la pitié dont elle était capable. Elle se détourna de ce spectacle lamentable avec un soupir exprimant sa soudaine fatigue. Sans regarder cette femme emplie de rancune, elle lui ordonna :

-Va-t’en ! Ne reviens plus en ces lieux ! Fais-toi affecter ailleurs ! Si tu oses parler de ce que tu as vu, je te ferais battre jusqu’à la mort, est-ce clair ? 

Sans un mot, la servante s’enfuit, bousculant de peu le visiteur attendu.

-Que se passe-t-il, Nadeshiko-kun ? questionna le précepteur, inquiet par cette fuite inhabituelle.

-Rien, mon tendre Fujitaka, juste un problème de domestique que j’ai réglé. 

D’un pâle sourire, elle l’invita à se serrer contre elle. Il la prit dans ses bras, oubliant le monde qui les entourait. Intérieurement, la concubine trembla des intentions de sa servante. Elle savait trop ce qu’une femme jalouse pouvait tenter par vengeance.

Ses préoccupations s’estompèrent lorsque les lèvres de son amant prirent possessions des siennes. Elles étaient chaudes et douces, pas sauvages et pressées comme étaient celles de son souverain. Avec le maître Kinomoto, elle avait appris le sens du mot amour. Il lui avait fait redécouvrir son corps et plus important le plaisir de se donner à un homme. Ses mains expertes avaient exploré minutieusement sa peau, faisant naître une chaleur délicieuse au creux de ses reins. Plonger dans ses bras, c’était comme goûter au paradis.

Lentement, elle savoura ces mains d’hommes défaire les pans complexes de son kimono. Elle prit ses lunettes en main, les déposa sur une table et entreprit de caresser de ses doigts fins couverts de bagues ce visage familier et ce cou gracieux.

Quand enfin l’amant libéra sa dame de sa prison de tissu, ils purent partager ce fruit défendu qu’ils protégeaient par des mensonges et secrets.

 

 

-Mon empereur, une jeune femme désire vous voir.

-Qui est-ce ? demanda la voix pâteuse du Fils du Ciel, relevant la tête de manuscrits importants. Une dame des contrées lointaines, une diplomate étrangère ?

-Non, mon seigneur. C’est une domestique du palais des concubines oubliées.

-Quoi ? Tu me déranges pour une simple domestique ! Renvoie-la ! Je n’ai que faire de la vermine, s’emporta-t-il en replongeant dans sa lecture.

-Mais, elle dit posséder des informations importantes sur la première concubine, Nadeshiko.    

A ce nom, l’homme se réveilla dans l’empereur et celui-ci releva une nouvelle fois la tête. Ses yeux se perdirent un instant dans la mélancolie du passé. Ce prénom avait l’art de le rendre sentimental et il détestait cela. Si seulement elle avait pu lui donner un fils, il était sûr qu’il aurait été magnifique et volontaire. Mais elle avait donné naissance à un être inférieur, juste bon à procréer et mendier sa pitance.

Fatigué par ces souvenirs douloureux, il se massa l’espace entre ses deux yeux. D’un signe de la main, il invita cette domestique à entrer. Le seigneur Hiragisawa, conseiller de l’empereur se tourna vers un petit salon non loin du bureau impérial.

-Entre Sonomi ! N’aie pas peur ! Maintenant, dis-nous ce que tu as à dire. 

Les yeux baissés, Sonomi lâcha son venin avec un sourire narquois. Sa trahison était à la mesure de sa vengeance… 

 

 

Le Fils du Ciel renvoya la servante. Il avait besoin d’être seul avec son impérial ego. Il regarda sans le voir l’aquarium devant lui. Nadeshiko était toujours restée sa préférée. Il se rappela leur première nuit. De la façon inoubliable qu’il l’avait dépucelée. Il avait été brut afin qu’elle comprenne qui était le maître dès les premiers instants. Ce n’est que peu de nuits après qu’il s’était permis un peu de tendresse pour cette femelle.

Il avait cru l’aimer, d’un amour profond et sincère. Quelle idée ! Cet amour fut trahi par son fruit, un fruit pourri : une fille. Il haïssait les femmes, les êtres faibles et sans saveur qu’elles étaient. Malgré cette trahison et cette déchéance, il gardait un certain sentiment de tendresse pour ce corps malade. Elle restait SA propriété ! Comment pouvait-elle prétendre se donner à un autre que lui !

Il n’avait d’autre choix que de saisir cette impudence. Il se releva immédiatement et appela ses gardes. Il avait des ordres à donner et des documents à signer en vue d’une exécution.

 

 

Nadeshiko réconfortait sa fille malheureuse dans la chambre de celle-ci, quand la garde impériale vint l’arrêter. Sakura s’accrocha à sa mère, ne comprenant pas la situation. Elle croyait que c’était une nouvelle punition de son père contre son amour pour Shaolan.

Sa mère était son seul univers. Elle perdit un instant la raison. Elle pleura sa génitrice et supplia les gardes de la laisser. Elle cria son désespoir, faisant fi de tout honneur.

Fujitaka fut emmené également. Ils restèrent quelques jours en prison, séparés par des murs froids et humides des geôles du Japon. Un matin, ils furent confrontés à un tribunal exceptionnel. Tous deux avaient été battus par les gardes, en punition de leurs actes. Ces blessures n’étaient qu’un avant-goût de leurs souffrances.

Heureusement, Sakura ne put assister à ce spectacle odieux suite à sa propre séquestration dans ses appartements. Elle avait envoyé sa fidèle servante observer la scène à sa place. Cette dernière évita les détails pénibles à sa maîtresse lorsqu’elle revint.

Le verdict tomba :

-Nadeshiko serait enfermée à vie dans les prisons du palais ; elle n’avait été que manipulée par un homme sans vergogne : la mort lui serait donc épargnée. Quant à cet homme impudent, seule la mort par décapitation peut racheter son crime envers son empereur. 

Quand le Fils du Ciel lui demanda qu’elles étaient ses dernières paroles avant exécution de la sentence, le professeur se tourna vers sa bien–aimée. Arborant un sourire tendre, il déclara qu’il ne regrettait absolument pas ces quelques moments de bonheur. Nadeshiko en fondit en larmes, impuissante face à cette tragédie.

Le lendemain, l’honnête homme mourut de la main du bourreau. Liés dans la vie et dans la mort, Nadeshiko le suivit une semaine plus tard succombant à sa tristesse et à sa maladie latente.


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