Ange-Gardien
Kaori régla ses courses et sortit du magasin. Regardant à droite et à gauche, elle ne vit pas monsieur Saeba mais une jeune femme qui lui était familière. Celle-ci semblait chercher quelqu'un du regard. Elle s’approcha de Kaori qui commençait à aller à sa rencontre.
-Bonsoir, mademoiselle Tachiki ! dit-elle en s’inclinant.
-Oh, bonsoir mademoiselle Masaki !!! répondit-elle en la saluant à son tour en la reconnaissant.
Elle se rappellait d’où elle ce qu’elle l’avait aperçue: Naomi Masaki était cliente du cabinet vétérinaire où Kaori travaillait. La médium la voyait régulièrement suite aux problèmes de rein de son animal. Le chat malgré ses soucis de santé restait vif et s’étalait de tout son long le temps de son auscultation.
-Vous ne savez pas où est Saeba, par hasard ? demanda Naomi.
Celle-ci les avait aperçus ensemble dans le magasin. Elle semblait soucieuse, continuant de regarder autour d’elle.
Soudain, elles entendirent des bruits de pas d’une personne pressée et qui semblait en colère. Naomi soupira en tournant la tête vers la femme qui pestiférait contre le nettoyeur.
Kaori observa celle qui avait couru après Ryo. Elle était grande, ses cheveux noirs rassemblés en un chignon serré. Vêtue d’un chemisier dont elle avait retroussé les manches, d’un pantalon et d’une paire de basket qui en avait vu d’autres.
-Satané Saeba ! Quand je vais lui tomber dessus…Bonsoir, mademoiselle dit-elle en arrivant à la hauteur de Kaori qu’elle salua rapidement.
La médium s'inclina à son tour. La femme en colère ne prêta guère attention à la médium, son esprit étant fixé sur Saeba.
-Tu es sûre de l’avoir vu partir de ce côté ? Je n’ai vu personne !
- Euh…oui ! Ryo est reconnaissable entre mille
Vu la nervosité de Naomi, Kaori compris qu’elle avait couverte la fuite du nettoyeur.
- Rina, calme-toi !Tu connais Ryo, il te remboursera mais cela va être plus long, c’est tout, dit Naomi en tentant de la calmer.
-Combien de temps encore ? Hein ? J’ai une affaire à faire tourner ! Si je l’attrappe , il va bosser pour moi gratis un sacré moment, je te le dis !
Vociférant encore contre le nettoyeur, Rina s'en retourna vers le magasin. Naomi salua rapidement la médium et accéléra le pas afin de suivre celui de Rina.
Après avoir vu la porte automatique se refermer sur les deux femmes, Kaori prit la route de son appartement, jetant un coup d'œil aux alentours tout en marchant.
-Il a eu de la chance Ryo d’avoir échappé à Rina. D’habitude, elle lui met la main dessus, fit Hideyuki en souriant. Il y a une fois, elle l’a obligé à travailler dans son bar pendant quinze jours. Il était habillé en serveuse. Je ne vous raconte pas le traumatisme que cela lui a causé.
Madame Michoko et lui se mirent à rire. La médium sourit, imaginant la scène.
-Il vous rejoindra à votre appartement, ne vous inquiétez pas ! reprit Makimura une fois calmé, surtout qu’il a un bon repas à la clé.
-Mais je ne m’inquiète pas, protesta la jeune femme en rougissant, honteuse de s’être fait prendre.
Aïko flottait autour d’eux, montant et descendant. Kaori s’arrêta et le suivit du regard un moment. Voyant que la jeune femme le fixait, il se plaça à côté d’elle et lui montra un buisson.
-Ryo est caché là, lui chuchota-t-il.
Elle faillit lui répondre lorsque Makimura mit un doigt sur ses lèvres pour lui intimer le silence. La médium acquiesça et échangea un sourire sadique avec l’esprit. Hideyuki vola vers le buisson et ils entendirent un hurlement avant de voir bondir le nettoyeur qui atterrit aux pieds de la médium. Ryo s'agrippa à sa jambe tout tremblant.
-C’était quoi ça ? demanda-t-il
La médium riait avec les deux esprits.
-Ce n’est pas drôle ! bougonna le nettoyeur.
Retrouvant son calme, Kaori se pencha.
-C’était Makimura!
-Quoi ? Il a osé ?
Ryo se redressa, pas très content.
-Après avoir déchiqueté mes magazines instructifs, il me glisse la main sous le t-shirt !! Je ne te croyais pas si obsédé Makimura ! dit-il à la fois furieux et se retenant de se joindre à l’hilarité générale.
-Ryo ? dit une voix où perçait le soulagement.
Les rires s’arrêtèrent net, Kaori se retourna. Naomi se tenait derrière elle.
-Merci Naomi d’avoir détourné l’attention de ta patronne, c’était bien joué de lui faire croire que tu m’avais vu à l’opposé, dit-il . Je t’en dois une !
-Tu ne me dois rien, voyons ! pouffa sa sauveuse.
-Elle est où d’ailleurs cette enragée ?
-Nous étions sur la route du Kabukicho lorsque je lui ai donné les sacs prétextant que j’avais oublié quelque chose, expliqua Naomi.
Elle fixa Kaori et sourit. Naomi jeta un coup d'œil au nettoyeur à côté d’elle puis reporta son attention sur son interlocutrice.
-Vous l’avez retrouvé alors ?
-On peut dire cela, répondit Kaori.
Ryo fut surpris.
-Vous vous connaissez ?
-Il y en a qui font la tournée des bars du Kabukicho, moi je fais la tournée de mes patients à quatre pattes, répondit la médium légèrement agacée en regardant le nettoyeur. Mademoiselle a un chat que je vois régulièrement.
Elle fixa le nettoyeur du regard.
-Il y en a qui ferait mieux d’avoir leur piqûre pour calmer leurs ardeurs ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point cela me démange de vous.., marmonna-t-elle.
-De me quoi ? demanda Ryo, une lueur espiègle dans le regard.
Dieu, qu’il aimait la titiller. Le regard de Kaori se fit plus sombre et ses joues rosirent. “Elle est très belle en colère,”se dit Ryo, surpris tout de même par cette pensée.
-De vous en mettre une !! rétorqua la médium sur le point d’exploser.
Il réagit aussitôt en s’approchant d’elle, les mains dans les poches. Kaori ne bougea pas d’un pouce. Elle serrait ses sacs tellement forts que si cela continuait comme ça, ils allaient éclater. Ryo s’amusait trop pour arrêter son manège.
-Une fessée ? Ohhhh vous êtes une perverse !! susurra Ryo à son oreille.
Le parfum qui se dégageait de la jeune femme manqua de le tenter pour l’embrasser. Il serra les poings dans ses poches pour reprendre son calme.
Ryo s’écarta afin de laisser l’effet que sa phrase avait fait sur la jeune femme.
Les esprits et Naomi entendirent des corbeaux derrière eux. Ils se sentaient gênés et se demandaient s’il ne valait pas mieux les laisser seuls.
Kaori avait les yeux écarquillés ainsi qu’un “oh” de surprise. Elle regarda Ryo dans les yeux, semblant mettre de l’ordre dans sa tête. Ses joues roses prirent une teinte pourpre.
-Je vais vous laisser, indiqua Naomi en s’inclinant.
L’atmosphère était en train de changer, il valait mieux qu’elle s’en aille. Elle regarda alternativement Ryo et Kaori puis son sourire s’agrandit en s’arrêtant sur le nettoyeur.
-J’ignorais que tu n’étais plus disponible Ryo, le Kabukicho va perdre son meilleur client !
Naomi se retint de rire de son expression gênée. Elle le vit jeter un coup d’oeil brièvement à Kaori.
“S’ils ne sont pas ensemble, cela ne saurait tarder” pensa-t-elle.
-Règle tes dettes avant de te caser, reprit-elle. Je ne crois pas que ta compagne apprécierait de vivre avec un homme endetté jusqu’au cou.
Le nettoyeur voulut protester. Il aurait aimé que Kaori le soutienne dans son objection mais celle-ci était encore surprise de la phrase du nettoyeur. Elle semblait figée.
-Qu’en dites-vous mademoiselle Tachiki ? Vous ne voudriez pas que Ryo ait encore des factures du quartier chaud lorsque vous allez vous fréquenter n’est-ce-pas ? continua Naomi sur sa lancée.
Kaori la regarda.
-Oui, je préfèrerais…mais…euh…
Soudainement, la jeune femme s’arrêta de parler puis ferma les yeux, se retenant de jurer. Elle avait répondu machinalement mais sa phrase portait à confusion.
Ryo tourna la tête vers elle, paniqué, avec une expression de genre “pourquoi avez- vous dit ça ?”.
Elle-même l’ignorait, c’était sorti tout seul.
Naomi serra les lèvres pour ne pas exploser de rire. C’était bien la première fois qu’elle voyait Ryo si mal à l’aise.
-Je vous souhaite une bonne soirée, fit-elle en partant, heureuse de son effet.
-Eh, attends, ce n’est pas ce que tu crois!!! cria Ryo affolé.
Il voulut rejoindre la jeune femme mais hésita.
-Tu ne penses pas que je vais me mettre avec cette folle furieuse ! Reviens Naomi !!!
Sacré nom de nom, elle allait tout raconter au Kabukicho. Cela allait mettre un terme à sa réputation de l’étalon de Shinjuku. Il va être la risée du quartier, pesta intérieurement Ryo.
-Rhhhhaaaa, quelle soirée !! soupira-t-il en tournant la tête.
Il se décomposa à la vue de la massue à Kaori.
-Vous vouliez une fessée, hein ?
Il recula. La médium était très en colère.
-Euh…pas avec cela, ricana-t-il tentant de détendre l’atmosphère.
-Je suis une folle furieuse, hein ?
-Non, vous êtes une femme absolument magnifique, adorable, tenta-t-il de se rattraper. Posez cela, c’est dangereux !
Ryo se retourna brusquement et prit ses jambes à son cou. Mauvaise décision car il présentait son postérieur à Kaori, qui, dans mouvement rapide de massue, envoya valser le nettoyeur. Celui-ci glapit en partant dans les airs.
Kaori mit sa main en visière.
-Je crois que j’ai battu mon record de lancer de pervers.
La médium fit disparaître son engin de torture, reprit les sacs qu’elle avait posés pour libérer ses mains.
Kaori entendit un sifflement. Elle se tourna vers les esprits et vit Makimura les yeux ronds comme des soucoupes tandis que madame Michoko avait un sourire jusqu’aux oreilles.
-Ah, non, vous n’allez pas vous y mettre non plus !! râla la médium.
Makimura toussota.
-C’était un beau lancé, dit-il amusé.
-Merci, répondit Kaori.
Soudainement, la voix d’Aïko fit sursauter Kaori.
-Je peux aller jouer avec Himari et Mei, hein ? demanda-t-il en lui tirant sur le vêtement.
Le petit fantôme montrait deux jeunes esprits du doigt faisant signe à son ami de l’autre côté de la route. Le petit fantôme montrait du doigt deux jeunes esprits qui lui faisaient signe de l'autre côté de la route. La médium les identifia aussitôt.
Himari était une jeune adolescente qui, d’après ce que Kaori savait, avait été une nounou adorable dans le quartier. Elle était morte lors de l’incendie qui avait pris dans la maison où elle gardait Mei une fillette de cinq ans et Uma, le petit frère de trois ans. La jeune fille avait réussi à sauver le garçon mais pas la grande soeur. Himari avait pris une poutre en retournant sauver Mei. La famille était effondrée mais n’avait jamais oublié l’acte courageux d’Himari. Elle fleurissait souvent la tombe de la jeune fille et cela depuis plus de dix ans.
-Oui vas-y Aïko, va t’amuser, elles t’attendent !! lui répondit Kaori.
Le petit fantôme ne perdit pas une seconde et traversa la route en volant. Aïko et ses amies leur dirent au revoir de la main avant de disparaître.
- Je crois qu'il est temps pour nous aussi d’y aller, dit Makimura.
Il jeta un coup d’oeil à sa comparse qui approuva de la tête.
- Nous reviendrons, ne vous inquiétez pas, fit Moshi-moshi.
Kaori s’inclina.
-Très bien ! dit-elle. A bientôt !
Ils disparurent.
Elle reprit sa marche, sa colère semblant redescendre.
Sur la courte distance qu’il lui restait pour rejoindre son domicile, la jeune femme commença à s’inquiéter pour le nettoyeur. Elle jetait des coups d'œil régulièrement derrière elle, espérant le voir arriver. Peut-être y avait-elle été un peu fort ? N’était-il pas sérieusement blessé quelque part ?
-Non, se dit-elle en secouant la tête, il ne va pas mourir pour un simple coup de massue, nous parlons d’un ancien mercenaire tout de même.
-On se fait du souci pour moi ? dit une voix. Vous n’y êtes pas allée de main morte. Que vais-je dire à mes bunnies des bleus sur mon joli postérieur ?
Kaori s’arrêta net. Saeba était devant la porte du hall de son immeuble. Comment avait-il fait ? Elle était soulagée au début mais soupira à la suite de sa phrase. Elle leva les yeux au ciel, préférant ne pas répondre. La médium lui tendit ses sacs qu’il prit avec un regard interrogateur.
-Vous voulez que l’on monte chez moi ? Il faut bien que je prenne les clés.
-Mademoiselle Tachiki, je rêve ou vous me faites des propositions ?
Kaori ouvrit la porte du hall, hésitante à se mettre en colère ou entrer dans son jeu, ce qu’elle fit.
-Vous êtes mon petit ami, non ? Vous vous devez d’être un peu galant, vous ne croyez pas ?
Sa réplique donna le sourire à Ryo. Il appréciait les joutes verbales avec cette jeune femme. Il pénétra dans l’immeuble, Kaori sur les talons.
Elle referma la porte puis commença à monter les marches derrière le nettoyeur. Soudain, la médium s'arrêta net. L’impression que quelqu’un lui touchait le dos, la fit se retourner. Regardant vers le coin du mur le plus sombre, elle plissa les yeux.
-Mademoiselle Tachiki, ça va ?
Ryo était redescendu rapidement, ne la sentant plus derrière lui.
-Oui, ça va. J’ai eu des frissons assez violents, je dois être fatiguée.
Voulant le rassurer, elle lui sourit mais il n’était pas dupe. Elle avait peur. Il resta à ses côtés et ils rentrèrent dans l’appartement.
Dans un coin obscur qui avait attiré l’attention de la médium, une tête aux cheveux blond décoloré sortit, les suivit du regard puis disparut.
QUELQUE PART
Dans un monde de l'au-delà où un lac resplendissait, des rires provenaient de différentes âmes présentes. Un univers où l’on se sentait bien après la mort. Enfants, adultes, personnes âgées se côtoyaient dans la bonne humeur. Plus de maladie, plus de souffrance, en attendant que leurs essences soient réincarnées dans d'autres corps.
Vu l’acte criminel commis par la mauvaise âme, Yukio n’aurait normalement pas dû avoir accès à ce paradis, mais la Mort voulait qu’il réfléchisse à ce qu'il avait fait.
Assis sur un rocher, près du point d’eau, Yukio ruminait. Ce que la Mort lui avait laissé voir sur Kaori remettait beaucoup de choses en question. La vengeance à son encontre n’avait plus de raison d’être. Il soupira.
-Lorsque nous avons fait du mal et que nous nous rendons compte que nous sommes allés trop loin, c’est dur de s’excuser, n'est-ce pas ? dit une voix.
La Mort se tenait à ses côtés et Kenny derrière lui. Yukio leva la tête puis replongea dans ses pensées.
Kaori avait failli mourir, alors qu’elle n’était qu’un bébé, par la faute de son père responsable d’un accident. Cet homme qui avait été la cause de la perte de sa sœur, Hina puis de sa mère, il y a plus de dix ans. La rancune et la colère qui l’avaient rongé pendant des années, ne l’avaient pas quitté, même dans l’autre monde, malgré la mort de Junichi Hisaishi. Pour calmer cette folie, il avait dirigé tous ses sombres sentiments vers Kaori, voulant prendre sa vie pour accomplir sa sombre vengeance. Et maintenant ? Comment se faire pardonner ?
-Je fais quoi désormais ? demanda Yukio désespéré de ne pas trouver de solution.
La Mort se planta à ses côtés.
-Vivant, que faisais-tu pour rattraper tes erreurs ? demanda-t-elle.
La mauvaise âme regarda la Mort.
-Je présentais mes excuses, dit-il. Mais cela suffira-t-il ?
-Seule Kaori prendra cette décision. Si elle te pardonne, tant mieux, mais si cela s’avère négatif… Quel que soit son choix, tu devras t’y plier.
Yukio resta silencieux. Comment faire pour qu'elle accepte ses regrets? pensa-t-il. Ahhh, s’il était encore en vie, il aurait été voir son père ou son frère. Il tiqua.
-Je pourrais peut-être aller voir ma famille, elle a toujours été de bon conseil.
Kenny et la Mort se regardèrent.
-Tu te rappelles que tu n’es plus qu’un esprit et que les vivants ne peuvent, ni te voir, ni t’entendre ?
-Oui je sais, mais les voir me ferait du bien et j’ai des excuses à leur présenter à eux aussi.
Yukio supplia la Mort du regard. Le silence se fit long.
-Je n’en ai pas le droit, c'est ça ?
Elle soupira.
-J’ignore si cela changera grand-chose mais je vais te laisser y aller, accompagné de Kenny.
Yukio s’inclina à plusieurs reprises, le remerciant, enthousiaste. Levant les yeux, il fut refroidi par l’expression qu’elle arborait. Les lèvres pincées, le regard sévère…Yukio déglutit. Le masque sur son visage émacié et ridé n’augurait rien de bon.
-Par contre, je te préviens, si tu commets la moindre erreur, tu souffriras mille martyres en enfer. C’est bien clair ?
Il hocha la tête. La Mort parut s’en satisfaire. Elle regarda Kenny qui approuva à son tour. Yukio s'inclina une nouvelle fois.
-Je ne vous décevrai pas, promis !
La Mort vit disparaître Yukio et Kenny. Se tournant vers l’immensité bleutée, elle laissa errer son regard. L’âme de Yukio redevenait celle qu’elle était avant le drame qui avait bouleversé sa vie et la Mort en était soulagée. Il y avait encore un peu de travail mais Yukio était sur le bon chemin. Par contre, l’âme corrompue de ce Hisaishi allait souffrir encore longtemps.
DANS UNE MAISON ÉLOIGNÉE DE TOKYO.
Yukio regarda autour de lui. Il était dans un jardin bien entretenu. Malgré la venue de la nuit, les oiseaux sifflaient joyeusement dans les arbres. Il inspira puis se sentit ridicule car un fantôme ne pouvait pas sentir les odeurs. Il entendit des voix. Il vola vers elles, reconnaissant celles de son père et de son frère. Une pointe de regret vint l’étreindre, mais il se secoua, ce n’était pas le moment. Kenny le suivait à bonne distance, observant la verdure autour de lui.
Devant les yeux de Yukio, la végétation fit place à une énorme bâtisse qui semblait dater d’un autre siècle : une minka (maison traditionnelle japonaise) se dressait devant lui. Elle était surélevée, laissant passer de l’eau d’un ruisseau dont le bruit chantait dans les oreilles.
Soudainement, il vit Ito son grand frère marcher aux côtés de leur père sur la terrasse éclairée par une pièce de vie. Yukio les talonna. Ils entrèrent dans un lieu où deux portraits reposaient sur un meuble sculpté: celui de sa mère souriant timidement à l’objectif et celui de sa soeur dont le regard dissimulait son envie de rire. Yukio se souvenait ce jour là: il avait fait l’andouille derrière le photographe afin de faire rire Hina. Leur mère l’avait grondé, mais sans conviction. Les deux photographies étaient entourées de bougies : un autel.
Son père installa un troisième cadre : celui de Yukio. C’était une photo où il souriait à pleines dents. Il fut nostalgique de cette époque où la famille était au complet.
Ito, alla ouvrir un placard où il y avait quelques livres et des coussins. Il en prit deux coussins et referma le meuble. Il les plaça devant lui et son père avec délicatesse pendant que celui-ci allumait les bâtonnets d’encens.
Ils prièrent silencieusement après s’être mis à genoux. Yukio fit de même en restant derrière eux, en pensant fortement pour les deux âmes parties trop tôt. Il n'avait pas vu sa mère et sa soeur dans l’au-delà. La mort lui avait expliqué qu'il y avait deux niveaux de “refuge pour les âmes”. Le premier était pour celles en attente de la réincarnation (l’endroit où était le lac) le seul lieu “visible”, le deuxième s'apparentait à ce que l’on pourrait appeler le paradis, le repos éternel. Cet endroit était plus discret. Yukio en avait déduit que sa mère et sa sœur étaient dans celui-ci.
-Mon fils, Yukio, je me sens si coupable de ne pas avoir vu que ta colère avait repris le dessus. J’ai été égoïste et n’ai pensé qu’à mon chagrin et à fuir comme le lâche que je suis.
Ito mit son bras autour des épaules de son père, retenant aussi ses propres larmes.
Yukio serra les poings puis se plaça à côté d’eux. Il s’agenouilla puis s’inclina.
-Vous n’y êtes pour rien, père, murmura Yukio. C’est moi qui a été un mauvais fils, c’est moi qui vous ai fait du mal. J’étais tellement en colère après la mort d’Hina et de maman… je n’écoutais rien de ce que vous me disiez. J’ai laissé la haine m’envahir. J’en voulais à la terre entière. Je me suis refermé sur moi-même, ne voulant plus en parler. Je vous demande pardon.
L’esprit se redressa, laissant ses mains reposer sur les genoux. Son père inconscient des paroles de son défunt fils, essuyait ses larmes tandis qu’Ito lui parlait doucement. Yukio sentit les regrets l’envahir. Il inspira afin de retenir les sanglots qui lui montaient à la gorge.
-Avec le temps et la maturité, ma colère s’est calmée mais une chose était sûre, je ne voulais pas qu’une famille subisse la même douleur que la nôtre. J’ai alors pris la décision d’entrer dans la police pour protéger la population des pires ordures. Je faisais mon travail, je me sentais bien. J'avais repris le cours de ma vie. Seulement, il a fallu que j’entende de nouveau parler de ce Junichi, cette pourriture, lors d’une enquête. La haine profonde que je lui vouais est remontée à la surface. L’image de maman et d’Ina m’est revenue en mémoire. Tout cela était de la faute de ce Junichi.
Yukio mit sa tête en arrière et des larmes coulèrent sur ses joues. Il se reprit lorsque son père et son frère se mirent debout devant les portraits ignorant la présence de l’esprit.
Leur père s’approcha des portraits de sa fille et de son épouse et les caressa doucement.
-Je peux avoir refait ma vie, dit-il, mais vous avez laissé un vide dans mon âme.
Il recula, mit ses deux mains en prière et ferma les yeux. Ito fit de même.
-Profitant du fait que j’étais policier, j’ai étudié le dossier de ce Junichi, tentant de savoir comment je pouvais l’approcher sans qu’il ait des soupçons. Je vous avoue que cela n’a pas été chose facile, ricana Yukio. Cet homme était fort. Son arnaque était tellement bien rodée qu’il était difficile de voir les failles qu’il avait laissées. J’ai fini par trouver un moyen, cela a pris du temps mais j’y suis arrivé.
L’esprit s’éloigna un peu. Les mains derrière le dos il s'approcha du battant ouvert et regarda le soleil se coucher.
-Je ne voulais absolument pas que vous soyez mêlés à cette affaire. J’ignorais quelle tournure cela allait prendre puis un plan a germé dans mon esprit.
Il arrêta de parler puis se tourna vers son père et son frère qui priaient toujours.
-Tu as toujours dit, Père, que j’étais doué avec les chiffres, que je tenais ça de Mère. J’ai décidé de mettre cela à profit. En même temps que mon métier de flic, j’ai pris des cours de comptabilité par correspondance. J’avoue que cela a été facile, Mère aurait été fière. Il y a un moment, j’ai failli laisser tomber. Hideyuki Makimura, celui qui était mon tuteur, se doutait de quelque chose. Il était très intuitif. A plusieurs reprises, il a tenté de me faire abandonner mon projet. Hideyuki ignorait de quoi il s’agissait exactement mais, il se doutait que c’était une vengeance. Je ne l’ai pas écouté, tout comme toi, Père. Je ne voulais les conseils de personne, aveuglé comme j’étais.
La fumée d’encens filait par l’extérieur dans une danse étrange, semblant aller vers cet astre qui dardait l’horizon de belles couleurs orangées.
-Junichi avait une technique bien rodée, reprit Yukio. Il louait des bureaux dans un immeuble basique, employait des jeunes diplômés qu’ils pouvaient manipuler à sa guise et vendait ses services à des entreprises. Plus elles étaient grosses, mieux c’était car elles mettaient plus de temps à repérer la fraude. Dans un premier temps, les employés de Junichi faisaient très bien leur travail puis ils commettaient des erreurs, légères pour voir s’ils étaient repérés. Si c’était le cas, Hisaishi s’excusait en invoquant la jeunesse de ses employés. Mais si cela n’était pas relevé, ils continuaient et augmentaient le détournement.
L’esprit soupira.
-Lorsque le pot aux roses était sur le point d’être découvert, Junichi quittait les lieux, l’argent détourné dans ses poches et les jeunes embauchés étaient pris pour cible par la police. Il tenait un deuxième livre de comptes et brouillait les pistes. Il recommençait ailleurs après s’être fait oublier (cela prenait plusieurs mois, voir une année), loin de sa “réussite” précédente. Au fur et à mesure, il affinait sa technique et cela devenait difficile de le repérer.
Yukio se rapprocha de son père et de son frère, toujours en prière.
-J’étais fou de joie lorsqu’il m’a embauché après que j'ai démissionné de la police. Bien entendu j’ai changé de nom et d’apparence. Hisaishi s’est méfié de moi et cela n’a pas été une mince affaire pour avoir sa confiance. Je l’ai gagnée et il a fini par tout me dire lors d’une soirée de beuverie. Il était très sûr de lui, peut-être trop d’ailleurs. Puis, il y a eu ce grain de sable qui a créé des difficultés. Une jeune assistante de direction, méfiante, qui ne sentait pas Junichi. Hisaishi venait avec le carnet une fois par semaine à l’entreprise pour faire des vérifications mais dans il avait un accès limité comme comptable. Au lieu de l’arrêter, cela a attisé sa cupidité. Junichi a pris cela comme un défi. Il considérait que cette boîte était un entraînement pour son dernier gros coup avant de disparaître.
L’esprit serra les dents.
Ito commençaient à ranger les coussins tandis que son père éteignaient les bougies. L’encens laissait une odeur douce;
-C’est pour cela qu’il avait plus d’employés que d’habitude. Junichi m'a avoué qu'il draguait cette assistante, afin d’obtenir certains renseignements et peut-être plus…Il faisait la même chose qu’avec notre soeur…Hina. J’ai pété les plombs, je ne pouvais pas le laisser faire cela. J’aurais voulu avoir plus de temps pour le balancer aux flics mais…
Yukio soupira.
-Il était tard, les bureaux devaient être vides quand notre dispute a éclaté. Seulement, un employé était revenu pour récupérer les clés de son domicile. Il a filé vite fait en s’excusant et a appelé la police depuis une cabine téléphonique en bas de la rue. Les autorités n’ont pas mis longtemps à arriver. En entendant les sirènes, Junichi a sorti une arme de je ne sais où et l’a pointée sur moi. Il a ricané, m’insultant et menaçant de me descendre. Je me suis approché de lui et j’ai saisi l’arme puis j’ai placé Junichi devant moi, en bouclier. Les policiers sont arrivés, leur flingue me prenant pour cible. Mon otage m’a supplié de le laisser vivre, qu’il fallait penser à sa femme et à ses enfants…qu’il pouvait me donner autant d’argent que je le voulais. J’en avais rien à foutre de son pognon, je voulais qu’il arrête.
Ito et son père fermaient le placard après avoir remis les coussins à leur place. L’esprit s’avança vers eux.
-Tout à ma haine, je n’avais pas vu le flic qui s’était glissé dans la pièce à côté du bureau, il était sur le seuil de la porte de séparation. Il m’a interpellé, je me suis retourné en pointant l’arme et il a tiré. Je me suis effondré. Junichi s’est écarté puis il a repris le pistolet que j’avais dans la main, il a visé le flic en hurlant qu’il n’irait pas en taule et s’est fait descendre. Je suis mort alors que les secours arrivaient. Hisaishi avait le corps criblé de balles.
Yukio ferma les yeux.
-Il nous a gâché la vie !! cria-t-il, furieux.
A ce moment-là, Iro qui quittait la pièce avec son père vit le portrait de son défunt frère tanguer. Il s'arrêta et regarda dans la pièce, un frisson courut le long de la colonne vertébrale. Il ne put s’empêcher de prononcer son nom.
-Yukio, c’est toi ?
Celui-ci se mit sur ses pieds et s’approcha de son frère aîné.
-J’aimerais tellement que tu me vois Ito mais c'est impossible. Tu as toujours été le plus fort d’entre nous. Tu as su mettre ton chagrin de côté et tu as tout pris sur tes épaules. Malheureusement, je ne suis pas comme toi.
Ito secoua sa tête face au silence.
-Ça ne va pas ? demanda monsieur Ishima, inquiet de la pâleur de son fils.
-Je vais bien, père, je pense que c’est la fatigue, lui dit-il pour le rassurer.
Yukio leur sourit.
-Je vous promets de tout faire pour me racheter. Je ne trouverai peut-être jamais grâce à vos yeux car c’est trop tard mais ce que je n’ai pas fait de mon vivant, je le ferai de ma mort.
L’obscurité envahit la pièce comme pour clore un chapitre sur sa vie. L’esprit disparut, son âme plus légère de ses confidences sourdes.