Sayuri mit ses mains autour du visage de sa cadette.
-Qui t’a fait ça ?
Kaori ne répondit pas, cherchant les mots pour lui expliquer tranquillement. Makimura fit une grimace et observa la médium.
-Je peux regarder ? demanda Sayuri d’une voix douce.
La jeune femme approuva et sa soeur lui fit pencher la tête en arrière délicatement.
Sayuri serra les dents en voyant les hématomes autour de son cou.
-Tu vas bien ? Tu as été à l'hôpital ? questionna-t-elle en la relâchant.
Kaori soupira et fit non.
-As-tu été voir la police ? questionna Sayuri, un peu surprise.
-Non.
- Comment ça non ? Tu n’as pas été au commissariat ? Ni aux urgences ? On ne t’aurait pas…? demanda-t-elle le regard choqué et très soucieuse.
-Non Sayuri,...non ! répondit la médium comprenant ce qu’elle voulait dire, il n’a fait que…
Elle soupira en se pinçant l’arête du nez.
-Je vais bien. J’ai vu un médecin qui m’a donné un traitement et des consignes à respecter.
-Attends, tu m’as dit que tu n’avais pas été à l’hôpital mais tu as vu un médecin ? Je ne comprends pas.
Sayuri regarda la médium, un peu perdue.
Elle se plaça devant elle et lui prit les mains.
-Kaori, qui t’a fait cela ? Hein ? Tu peux me le dire ! supplia-t-elle.
La jeune femme se mordit la lèvre. Elle ne pouvait pas lui mentir. Kaori se dégagea doucement de l’emprise de son aînée.
-C’est Saeba ? C’est lui qui t’a fait ses marques ? Tout cela à cause de mon investigation ?
-Quoi ?! fit Makimura outré. Non, mais ça ne va pas la tête !!
Ryo n’était pas le dernier à séduire les femmes mais de là à les menacer…quoique ils avaient menacé Sayuri, oui afin de les protéger toutes les deux. Si la journaliste avait continué à creuser et publier son article, cela les aurait mises en danger ainsi que Ryo et lui.
Il se tourna vers Kaori mais elle ne l’écoutait pas.
La médium fixa Sayuri, les yeux écarquillés, estomaquée du chemin que prenaient ses pensées.
-Ce n’est pas lui, arrête, il ne ferait jamais ça ! répliqua sèchement Kaori.
-Qu’en sais-tu ? Tu ne le connais pas comme je le connais ! C’est un détective doublé d’un tueur à gage. Je te rappelle que j’ai mené une enquête sur lui et ce qu’il fait, ce n’est pas joli-joli ! Il a l’air inoffensif sous ses airs de dragueur mais c’est un tueur de sang-froid.
-Sayuri !!! cria Kaori.
La dénommée regarda sa cadette qui était sur le point d’exploser de colère.
-Pourquoi tu le défends ? Que me caches-tu ? Il t’ a séduite aussi ?
La médium se massa les tempes, ce n’allait pas être facile de lui faire entendre raison.Elle ferma les yeux afin de reprendre son calme. Inspiration, expiration. Kaori la fixa.
-Assieds-toi.
-Non, tant que tu ne m’auras pas dit ce qu’il t’est arrivé, dit-elle en croisant les bras.
Makimura, voyant la tension s’installer entre les deux jeunes femmes préféra s’éclipser.
-Je vais vous laisser, mesdemoiselles. A plus tard !
Il disparut.
Kaori soupira.
-Très bien ! Ce n'est pas Ryo qui a fait cela, mais…
Elle allait continuer mais sa sœur l'interrompit.
-Donc si ce n’est pas Saeba, qui est-ce ? Il suffit que je m’absente pour qu’il t’arrive quelque chose. Je vais appeler Christophe pour annuler notre voyage à Osaka. Hors de question que…
-C’est un esprit, fit la médium d’une voix forte afin d’arrêter Sayuri. C’est un esprit qui m’a fait cela, pas monsieur Saeba.
La journaliste blêmit puis s’assit sur une chaise. Ses jambes ne la tenaient plus.
Les souvenirs de la mauvaise rencontre avec un esprit quelques années auparavant lui revinrent en mémoire. L’angoisse en voyant sa soeur si frêle, entourée de machines. Les pleurs de sa mère, les médecins qui n’étaient pas trop optimistes…
Sayuri serra les poings. Elles n’allaient pas revivre ce cauchemar, pas encore !
-Il est revenu ? Je croyais que ce n’était pas possible. Il faut appeler la chamane, elle pourra…
Sayuri avait la voix tremblante. Kaori s’assit puis mit ses mains sur les siennes pour la calmer.
-Ecoute, ce n’était pas le même esprit, Sayuri.
-Quoi ?
La journaliste retira sa main.
-Comment ça ? Un deuxième ?!
Le regard paniqué de Sayuri la fit grimacer. Kaori lui expliqua tout. Le mauvais esprit qui l’avait bousculée puis collée contre le mur en l’étranglant, la tentative d’aide de Ryo et des autres esprits et le sauvetage par “quelque chose”. En racontant cela, la médium se fit la réflexion qu’elle ignorait qui l’avait sauvée.
-Il y en a combien des mauvais esprits ? Hein ? Tu as failli mourir il y a quelques années !! Et là,...
Sa voix se mit à trembler.
-Tu aurais pu…
Sayuri fondit en larmes.
Kaori l’enlaça en attendant que les pleurs se calment. Lorsqu’elle se mit à renifler, la médium lui présenta un mouchoir que Sayuri prit avidement. Elle lui expliqua aussi que Ryo était resté avec elle toute la journée. Kaori ne lui dit pas que cela n’avait servi à rien car en cas d’attaque, il aurait été impuissant.
-Alors Saeba ne t’a pas…interrogea Sayuri d’une petite voix.
-Non, il a été des plus corrects même s’il a tâté de ma massue plus d’une fois. Je suis arrivée à me demander s'il n'y prenait pas goût.
Sayuri se mit à pouffer puis essuya ses larmes.
-Je te demande pardon Kaori, fit-elle en reniflant.
-Moi aussi, je m’excuse d’avoir haussé le ton comme ça.
Elles se sourirent mutuellement.
-Tu as contacté la chamane ? demanda Sayuri. Elle a été d’une grande aide la dernière fois.
La médium fit non de la tête.
Malgré les années, Kaori était toujours en relation avec la vieille femme. Il faudrait qu’elle lui écrive pour pouvoir la voir. Quoique…lorsqu’elle avait eu son accident, la chamane était venue à l’hôpital sans que qui que ce soit ne l’ait appelée. Elle avait expliqué à la mère de Kaori que les esprits l'avaient avertie de ce qu’il s’était passé. Cette fois-ci, Kaori se dit qu’elle était déjà au courant, comme la fois précédente.
-Tu sais Sayuri, elle ne pourra pas faire grand-chose. De plus, Saeba était présent. J’ai fait la connaissance d’un charmant couple qui tient un café. C’est d'ailleurs eux qui m’ont prodigué les premiers soins. Je ne suis pas toute seule, tu vois. En plus, je suis grande. Je ne suis plus une enfant.
Sayuri fixa sa sœur. Oui c’est vrai qu’elle était adulte mais ces attaques étaient un danger que personne ne pouvait prédire, ni voir (à part Kaori, évidemment).
Voyant son hésitation, Kaori abattit sa dernière carte.
-Si cela peut te rassurer, je peux demander à monsieur Saeba de rester avec moi.
La tête que fit Sayuri faillit provoquer une crise de rire chez sa sœur.
-Non mais tu es sérieuse, là ?! Cet énergumène, ce chien en rut permanent, veiller sur toi ? Tu es sûre que tu n’es pas en danger avec lui ?
Kaori soupira intérieurement. Malgré sa réticence, sa sœur commençait à céder.
-Si cela peut te rassurer, j’ai aussi Aïko et Michoko ainsi que Makimura.
Sayuri comprit qu’il fallait qu’elle lâche prise. Kaori était assez grande pour juger si elle devait rester ou pas.
-Tu es vraiment sûre que tu ne cours plus de danger ? demanda-t-elle d’un regard inquiet.
-Oui Sayuri, c’est fini. Il ne reviendra pas, ne te fais pas de souci. Tu te rends compte que je suis prête à demander au dépravé de Shinjuku de veiller sur moi, pour que tu puisses partir tranquille.
La journaliste sourit légèrement.
-Quoique, te savoir avec lui ne me rassure pas plus, dit-elle encore hésitante.
Kaori sourit largement. Elle sortit une énorme massue que Sayuri n’avait jamais vu.
-Je l’ai fabriquée pour lui. Tu vois c’est marqué “2000 t spécial étalon de Shinjuku”.
Sayuri vit une libellule traverser la pièce.
-Bon d’accord ! J’abandonne. Tu m’appelles si tu as le moindre pépin, d’accord ?
-C’est promis ! la rassura Kaori.
Sayuri hocha la tête puis regarda l’heure :16H05 ! Elle devait être prête à 16H.
Sayuri mit soudainement la main devant sa bouche.
-Oh, je suis en retard !
La journaliste se leva de sa chaise puis ouvrit la porte-fenêtre et se pencha sur le balcon. Kaori qui l’avait suivie, regarda par-dessus la rambarde.
Un homme sortit d’une voiture, garée de l’autre côté de la rue. Brun et à vue de nez, il était séduisant.
Sayuri leva la main et lui cria qu’elle arrivait rapidement L’homme la salua à son tour puis prit appui contre le devant de son capot.
Elle se retourna puis rentra dans l’appartement.
-C’est donc Christophe ! fit Kaori en regardant sa sœur rougir légèrement.
Sayuri toussota.
-Va préparer tes affaires, fit Kaori en lui indiquant la chambre d’un mouvement de tête.
-Tu es vraiment certaine ?
-Sayuri !
N’insistant pas, elle fila dans sa chambre et referma la porte. Elle prit diverses affaires qu’elle mit dans son sac de voyage posé sur le lit. La journaliste devait prendre des vêtement pratiques et n’attirant pas l’oeil. Elle devait se faire discrète pour filer un homme politique soupçonné de corruption. Par habitude, elle ne mit pas longtemps à préparer ses affaires. Elle saisit son sac trop brusquement et fit tomber quelque chose sur le sol. Baissant les yeux, Sayuri vit que c’était la boîte à chaussures qui contenait des vieux souvenirs. Tout était dispersé sur le sol. Elle jura puis s’accroupit pour tout remettre dedans. Diverses photos et une affiche pliée en quatre vieillissaient. Elle savait bien qu’un jour ou l’autre elle devrait le révéler à sa petite sœur. Sayuri portait ce secret depuis trop longtemps en se persuadant que cela pouvait attendre. Maintenant, l’esprit de Makimura traînait autour de Kaori. C’était comme un coup du destin, un signe que la vérité devait éclater. Sayuri soupira en se relevant puis la remit à sa place. Elle se promit de lui dire lorsqu’elle serait de retour d’Osaka.
-Tout va bien ? demanda Kaori.
Sayuri hocha la tête.
-Kaori, tu es vraiment sûre?
Sa cadette lui sourit en opinant.
-Je peux rester seule, tu sais. Ce que j’ai à faire là-bas est moins important que toi, insista la journaliste. Si je reste, on pourrait se faire une soirée entre filles. Aller au cinéma, au resto,..plein de choses.
-Sayuri, dit Kaori en soupirant. Cela va bien se passer. Je ne crains rien. Arrête de te faire du souci.
La médium vit sa sœur lâcher prise, enfin !
-Bon très bien, je vais te laisser. Au moindre problème, j’arrive.
-Je vais être prudente, je te promets! Fais attention à toi aussi.
Sayuri se dirigea vers la porte avec Kaori sur ses talons.
-Je t’appelle dès que nous arrivons, dit-elle en serrant sa sœur dans ses bras.
Kaori lui rendit son étreinte.
-Soyez prudents, fit Kaori.
Malgré tout, la médium était toujours inquiète lorsqu’elle partait en déplacement
Sayuri prit son sac puis ouvrit la porte.
-Normalement, je rentre mercredi. Au plus tard, jeudi. N’hésite pas à m’appeler, hein ?
Kaori tenait la porte d’une main en poussant sa sœur de l’autre.
-Oui, Sayuri ! Dépêche-toi, ton rencard t’attend.
Sa sœur rougit comme une pivoine et la médium en profita pour fermer le battant.
“Ouf !” se dit-elle.
Elle alla à la fenêtre pour la voir partir. Évidemment, l’aînée ne manqua pas de jeter un dernier regard et Kaori lui fit signe de la main jusqu’à ce que la voiture disparaisse.
Même si elle avait envie d’être seule pour se remettre les idées en place, elle sentait qu’aller prendre un café au Cat’s Eye en compagnie de ses nouveaux amis lui ferait du bien. Elle laissa le ménage en plan, noua soigneusement son foulard autour de son cou, attrapa sa veste et sortit dans la rue.
DANS LA RUE
Ryo, les mains dans les poches, marchait tranquillement sans trop regarder autour de lui. Les gens circulaient en foule compacte. Parfois, il devait dévier de sa route pour laisser passer des groupes de personnes. Il jeta un coup d’œil à un rassemblement d’adolescentes et se dit que certaines deviendront de belles femmes.
Ryo filait vers le Cat’s Eyes car il avait enfin fini son ménage. Enfin, “fini” était un bien grand mot. Il avait mis tous les déchets à la poubelle, passé un coup d’aspirateur (qui avait autant de poussière que les meubles) et lavé par terre. Il y avait encore du travail mais son appartement était plus présentable et sentait meilleur. Après tous ces efforts, il méritait un bon café.
-Tu as vu le film à l’affiche ? Il a l’air d’être trop bien. Faudrait que l’on aille le voir.
Deux femmes devant lui discutaient, il ne prêta pas attention au début.
-Quel film ? Celui d’époque ?
-Oui. Les Sokutaï sont superbes à ce qu’il paraît. Tiens, regarde là-bas !
Un des femmes montra du doigt une affiche sur le côté d’un cinéma de quartier.
Ryo manqua de se prendre le bras en pleine figure. La jeune femme s’excusa. Il regarda ce qu’elle indiquait et il sursauta.
Sur l’affiche du film, il y avait un homme et une femme enlacés, en costume d’époque, se regardant dans les yeux et en arrière plan, une femme les fixaient semblant furieuse.
Ryo s’arrêta, fixant l’image. Les gens continuaient de marcher, râlant contre l’homme qui ne bougeait pas d’un poil debout sur le trottoir. Les femmes avaient continué mais lui restait là les bras ballants. L’affiche le faisait penser à son rêve :
Il était allongé dans un futon qui semblait tisser dans une soie délicate. La tête d’une femme reposait sur son bras gauche. Il voyait sa chevelure noire étalée sur le drap.
Elle leva les yeux vers lui, un regard plein de tendresse. Cette femme n’était pas spécialement jolie mais il se dégageait quelque chose qui lui faisait accélerer le battement de son coeur.
-Votre majesté, qui y’a t-il ? demanda l’inconnue dans ses bras.
Il la serra un peu plus contre lui puis il l’entendit rire.
Elle lui prit la main droite délicatement puis la dirigea sous les draps. Ses doigts rencontrèrent un ventre arrondi. Elle était enceinte de plusieurs mois.
Des coups se firent sentir sous ses doigts et l’émotion l’envahit.
Il savait que c’était Kaori. Son visage était différent mais il était sûr de lui.
-L'enfant sait que vous êtes son père. Il a hâte de vous rencontrer, murmura-t-elle.
La jeune femme caressa la joue de l’homme.
-Nous allons former une famille !
-Oui, lui répondit-il.
Il l’embrassa avec beaucoup de douceur.
Soudainement, il se retrouvait dans le noir total et il appelait un prénom.
-Sakura ! Sakura !
Le silence lui répondit d’abord puis vinrent des cris. Pas des cris de peur, non, mais des cris de douleur, d’agonie.
Ce matin, Ryo s’était réveillé en sursaut, ses pensées dirigées vers Kaori Tachiki. Il avait été tenté de l’appeler mais l’angoisse à son réveil s’était dissipée. Il avait compris que ce sentiment appartenait à ce rêve.
Il lui arrivait de ressentir certaines choses. Hideyuki avait réussi à percer la carapace qu’il avait construite autour de lui.
Hideyuki…A son souvenir , la nostalgie le prit. Son ami et même plus… un frère. Hideyuki et lui avaient très vite été sur la même longueur d’onde. Ryo, au départ, ne voulait pas s’attacher à qui que ce soit. Son objectif était d’attirer la mort à lui mais il faut croire qu’elle n'en voulait pas de cet homme désespéré. La mort aurait-elle envoyé Hideyuki sur son chemin pour lui dire que ce n’était pas le moment ? Son associé l’avait guidé afin de le maintenir sur une route plus juste. A l'époque, son ami ne savait rien de son passé et il n’avait jamais posé de question sur ses capacités étonnantes.
Seulement, un jour, lors d’une affaire complexe, qui avait son origine à Osaka ( à tel point qu’il avait demandé l’aide de Falcon). Ryo s’était trouvé chamboulé car le kidnapping d’un enfant avait manqué de tourner au drame. Ils avaient réussi à sauver le gamin de justesse, un filet de vie le maintenait encore. Une fois que tout était réglé et avant de rentrer au bercail, Ryo avait pris une cuite monumentale accompagné du géant à lunettes et de son meilleur ami. Arrivé à la troisième bouteille de whisky, il s’était confié à Hideyuki, sur ce passé qui lui était encore douloureux, son enfance dans la guérilla, le massacre qu’il avait fait sous l’emprise de la drogue… Son ami l’avait écouté patiemment puis lui avait serré le bras, comme pour compatir avec lui. Hideyuki avait demandé au barman de lui servir la même chose que son acolyte. Ryo l’avait regardé, surpris, parce que son associé ne tenait pas trop l’alcool. Après avoir ingurgité ce breuvage, Hideyuki avait fixé son ami.
-Malgré ce que tu as vécu mon pote, tu as encore une conscience. Tu protèges les gens qui sont sans défense. Tu as une âme Ryo, ne la perds pas ! Et un cœur mine de rien.
Le nettoyeur avait été bouche bée. Au fond de lui, les paroles de son ami ne le surprenaient guère mais il avait redouté malgré tout qu’il l’abandonne, écœuré après avoir appris tout ça.
Pour masquer sa gêne, il avait enlacé son associé en pleurnichant et lui disant que son cœur n’était que pour les belles femmes.
Falcon bien qu’ayant gardé le silence, avait trinqué avec eux avant de repartir à Tokyo.
C’était en chantant à tue-tête que Ryo et Hideyuki étaient rentrés à l’hôtel miteux qu’ils avaient pris.
Une aura vint le chatouiller et il sortit de ses pensées. Ses pas l’avaient mené près du Cat’s Eyes et il vit, un peu plus loin, Kaori entrer dans le café, accompagnée d’un homme. Celui-ci galant, ouvrait la porte à la jeune femme qui passa devant lui en le remerciant d’un grand sourire.
“Non mais ce n’est pas vrai “! pensa-t-il.
Elle était partout où il posait le regard et même dans son sommeil, elle le poursuivait. Tant pis pour le café, il irait ailleurs. Il se remit en marche mais regarda, mine de rien, dans l’établissement, à travers les grandes baies vitrées. Il se demanda qui était ce type .La jeune femme semblait le connaître vu la façon dont elle lui parlait. L’homme, un certain attrait, les cheveux noirs placés en arrière, avait l’air être captivé par la jeune femme.
“ Il lui fait du charme, oui ! Vu la manière dont il roucoule, il doit en avoir une petite !”se dit-il.
Il bomba le torse
-Si tu savais, mon gars, que cette demoiselle l’a vu et a été impressionnée par la bête ! marmonna-t-il.
Une passante le fixa choquée.
Il rentra la tête dans les épaules, un peu honteux d’avoir été entendu.
Il enfonça les mains dans ses poches. De toute façon, il ne voulait pas se lier avec une femme alors à quoi bon ? Elle pouvait se mettre avec ce jeune bellâtre, cela ne le regardait nullement.
Malgré tout, sa curiosité fut la plus forte, Ryo jeta un dernier coup d’oeil afin de mieux voir ce type et mal lui en prit: Falcon avait la tête tournée vers lui, ce qui fit pivoter la jeune femme. Leurs regards se croisèrent. Elle lui sourit. Il se sentit déglutir. Kaori lui fit signe d’entrer, il hésita. Elle insista.
“Mais quel idiot ! Elle va causer ma perte ! ” bougonna-t-il.
Ryo entra dans le café, les mains dans les poches saluant d’un mouvement de tête les patrons, occupés derrière le comptoir.
-Bonjour, monsieur Saeba ! fit Kaori. Je vous présente monsieur Sota, un collègue vétérinaire.
-Ah, le gars du répondeur ? Vous avez finalement accepté son invitation ? dit-il.
Sota tiqua “Comment était-il au courant ?”. Kaori et cet homme se fréquentaient ? Pourtant il avait l’impression qu’elle était célibataire. Il voulait lui offrir un café pour l’aide qu’elle lui avait apporté mais aussi, pour tâter le terrain.
Qu'à cela ne tienne, Sota tendit la main. Le nettoyeur la regarda puis la serra un peu trop fort. Le collègue de Kaori grimaça. Il secoua sa main une fois que Ryo l’eut relâchée. La médium fronça les sourcils devant l’attitude de Ryo. Elle fit un sourire d’excuses à son collègue puis ils continuèrent leur discussion.
Le nettoyeur s’assit près de Kaori. Falcon posa devant lui une tasse remplie de ce délicieux breuvage. Ryo le but, n’écoutant que d’une oreille la conversation de la jeune femme.
Miki se plaça devant Kaori.
-Vous travaillez souvent ensemble ? demanda-t-elle.
La médium jeta un coup d’œil au vétérinaire.
- Cela nous arrive mais je travaille avec tout le monde et je m’occupe de l’accueil aussi.
-Mademoiselle Tachiki fera un très bon vétérinaire, dit Sota avec un grand sourire.
-Pauvres bêtes !! entendirent-ils du côté de Ryo.
Kaori le fusilla du regard. Le vétérinaire préféra ignorer la remarque.
-Elle m’a été d’une très grande aide lors d’une opération et a été très professionnelle.
Kaori rougit sous le compliment. Miki sourit puis regarda le nettoyeur du coin de l’œil. Celui-ci serrait un peu trop sa tasse. “Il va finir par me la briser”, se dit-elle.
-Vous exagérez, dit Kaori.
-Je suis sérieux, renchérit Sota. Vous faites du très bon travail alors que vous êtes encore en études. Il n’y en a pas beaucoup qui peuvent dire ça.
La jeune femme tortilla ses mains. Kaori appréciait les compliments mais pas devant tout le monde.
-Si mademoiselle cuisine aussi bien qu’elle soigne les bêtes…je les plains sincèrement, dit Ryo.
Kaori fulminait. Il n'en loupait pas une ! Elle fut surprise d’entendre Sota rire.
-Monsieur Sôeba, vous avez de l’humour mine de rien ! dit le vétérinaire.
-Saeba.
-Pardon ?
-C’est Saeba, pas Sôeba ! dit Ryo un peu sèchement.
La médium regarda le nettoyeur et Sota tour à tour. Ils jouaient à quoi tous les deux ? On dirait un combat de coqs ou mieux, d’adolescents pré-pubères.
-Pardon, je n’avais pas fait attention quand mademoiselle Tachiki vous a présenté.
Sota porta la tasse à ses lèvres, un sourire en coin. Kaori s’apprêtait à dire quelque chose lorsqu’elle se mit à tousser. Miki remplit un verre d'eau et le lui tendit.
La médium le prit et avala le liquide doucement.
-Ça va mieux ? demanda la barmaid.
Kaori hocha la tête.
-Merci ! dit-elle en reposant le verre. Je devrais laisser ma gorge au repos mais ce n’est pas le cas.
Falcon qui avait fini de s'occuper des clients revint vers eux.
-N’hésitez pas à retourner voir le Doc, dit-il. Je peux vous donner son adresse si vous voulez.
-Je veux bien, Falcon !
Le géant alla chercher l’adresse près du téléphone situé près de la caisse.
-Avec le temps qu’il fait, pas étonnant de tomber malade, dit Sota.
Kaori lui sourit et prit le papier que le barmaid lui tendait. La gorge la chatouilla et elle se remit à tousser légèrement. La médium ajusta son foulard.
-Merci ! dit-elle en regardant Falcon.
-Vous mangez tout de même ? demanda Miki.
-Oui, oui que du liquide chaud. J’ai hâte de manger de nouveau du solide.
-Vous devez avoir un sacré mal de gorge pour ne manger que du liquide. Un bon lait chaud avec du miel cela vous adoucit la gorge. C’est ce que ma grand-mère me donnait pour m’aider à dormir. Sinon de l’eau chaude, du citron et du miel. Il y a aussi le grog mais il ne faut pas en abuser.
Kaori lui sourit.
-Je ne supporte pas trop l’alcool.
-Lorsque vous irez mieux..Il y a un resto pas loin qui fait d’excellents ramens, je pourrais vous y inviter un jour ? demanda Sota.
Le silence se fit. Kaori ne savait pas quoi répondre. Sota était séduisant, c’est vrai mais…
-Le resto qui a un chat qui bouge dans sa vitrine ? demanda Ryo.
-En effet.
Le nettoyeur eut un drôle de sourire.
-Vous y avez déjà mangé ?
-Oui, il n’ y a pas si longtemps. C’était très bon.
Ryo le regarda.
-L’animal qu’il y a dans la vitrine, il est aussi dans l’assiette.
Sota qui avait porté la tasse à ses lèvres arrêta son geste. Quatre paires d’yeux fixèrent Ryo qui resta imperturbable.
-Si c’est une plaisanterie, elle n’est pas drôle ! fit Sota.
-Je dis ça, je dis rien, dit Ryo. A vous de voir.
Sota hésita. Etait-il sérieux ou pas ?
Le nettoyeur vit le vétérinaire se creuser les méninges. Il sourit, content de sa blague. Tournant légèrement la tête, il remarqua que la médium le fixait en plissant les yeux.
“Oups ! se dit Ryo, je crois qu’elle a compris”.
Il laissa son regard errer sur les clients et il se rendit compte que le café se vidait. Il sentit deux yeux noisettes lui percer la nuque.
-Bon je vous fait marcher, avoua Ryo, n’ayant pas envie de se retrouver entre une massue et le comptoir.
-Je préfère ça ! dit Sota. Vous aviez l’air tellement sérieux, je m’y suis laissé prendre. Je suis surpris que vous connaissiez ce resto, il est dans un quartier..chic.
-Il ne faut pas se fier aux apparences, monsieur Sota. Conseil d’ami.
Miki, sentant l’atmosphère changer et pas dans le bon sens, prit la parole.
-Avez-vous bien dormi ? demanda-t-elle à la médium.
Kaori reporta son attention sur son interlocutrice.
-Oui, comme un loir. Oh, je vous rendrai le foulard après l’avoir lavé.
-Ce n’est pas pressé, ne vous en faites pas, dit Miki en souriant. J’en ai plein d’autres.
-Aussi joli que celui-ci ?
Le tissu était en soie. De jolis hérons étaient peints avec délicatesse.
-C’est Falcon qui me l’a offert pour mon anniversaire.
-C’est gentil de sa part.
La médium jeta un coup d’œil à Falcon qui encaissait des clients. Elle fronça les sourcils, elle rêvait ou de la vapeur s’échappait de son crâne ?
Miki prit un plateau et alla débarrasser les tables. Elle s’inclina en souhaitant un bon après-midi aux clients qui quittaient l’établissement.
-Ils forment un couple assez original ! murmura Sota à l’intention de sa voisine.
-C’est vrai ! dit Kaori en souriant.
Elle les observa . Falcon prit le plateau chargé de verres et de tasses des mains de son associée. Celle-ci lui sourit puis continua sa tâche. Le barmaid posa tout près de l’évier et commença la vaisselle.
Un bip retentissant résonna dans le café. Sota mit à la main à l’intérieur de sa veste.
-Excusez-moi ! dit-il.
Il en sortit un petit boîtier et le regarda.
-Auriez-vous un téléphone ? demanda-t-il à Falcon.
-Oui près de la caisse.
Le vétérinaire se leva. Il prit le combiné et tapa sur les touches en regardant son bipper.
Miki s’approcha de la médium.
-Il a été appelé ?
-Oui. Il est d’astreinte. Je l’ai croisé alors qu’il sortait d’une consultation urgente chez une cliente. Il m’a dit qu’il avait besoin de boire un café bien fort, alors je l’ai amené ici.
Sota raccrocha le combiné.
-Je suis navré, mademoiselle Tachiki, je vais devoir y aller.
Il sortit son portefeuille.
-Je vous remercie pour le téléphone. Je règle les consommations, dit-il à l’intention du couple de barmaids.
Falcon se déplaça pour l’encaisser. Sota voulut donner de l’argent pour son appel mais le géant grommela.
-Ce n’est pas la peine, monsieur, fit Miki avec un sourire.
Sota les remercia puis s’inclina. En se redressant, il regarda la médium.
-Je vous dis à la semaine prochaine, mademoiselle !
Kaori lui souhaita un bon dimanche. Il sortit.
-Vous avez un collègue séduisant Kaori ! dit la barmaid voulant la taquiner.
La jeune femme rougit.
-Oui peut-être, mais il ne m’intéresse pas.
-Ah, pourquoi cela ? Il est beau, séduisant,...un homme comme cela qui me fait la cour, je ne résisterai pas !
-Miki !
La dénommée tourna la tête.
-Tu es indiscrète ! râla Falcon. Puis je suis sûr que ce n’est pas ton genre d’homme.
-Ah bon et tu connais mon type ?
La barmaid s’était rapprochée de son associé qui se mit à rougir. Il se détourna en bougonnant des mots incompréhensibles. Miki rit puis regarda Kaori.
-Je suis navrée si j’ai été trop loin, fit-elle en s’inclinant.
-Miki, ce n’est rien, ne vous en faites pas.
-De toute façon ce que Miki préfère c’est moi ! Beau, intelligent, musclé,… fit Ryo.
-Plutôt soulard, dragueur, fainéant, ce serait cela ton descriptif, dit le barmaid.
Kaori et Miki levèrent les yeux au ciel ! Ils se chamaillaient comme des enfants.
-La café est désert pour un dimanche, remarqua la médium.
-Oui nous fermons à 18 h aujourd’hui.
Kaori regarda sa montre. 18H05 ! Elle n’avait pas vu l’après-midi filer. Voilà ce que cela donnait quand on se levait l’après-midi !
-Je suis désolée, je vais vous laisser fermer.
-Vous pouvez rester encore un peu, à moins que vous n’ayez un rendez-vous ? dit la barmaid.
Kaori fit non de la tête. Miki sourit.
Celle-ci alla vers la porte et tourna la pancarte.
-Comme cela nous serons tranquilles, dit-elle en enlevant son tablier. Nous allons pouvoir continuer à bavarder.
Miki se mit derrière le comptoir.
-Je suis heureuse de voir que vous allez bien.
La jeune femme allait lui répondre lorsqu’elle sentit des frissons violents la parcourir.
-Kaori, ça va ? questionna la barmaid devant la soudaine pâleur de son interlocutrice.
Le ton inquiet de Miki alerta les deux hommes qui étaient encore en train de se quereller.
Falcon se redressa soudainement. Un mauvais pressentiment le prit. Vu le comportement de mademoiselle Tachiki, Ryo redouta le pire et la phrase de Falcon lui confirma.
-Il est là, dit le barmaid.
-Qui ? demanda Miki.
Personne ne lui répondit. Une brusque chute de température se fit sentir. La tension régnait dans la pièce.
Kaori était descendue de son tabouret et se mit à reculer vers le mur.
-Non, pas ça ! Pas encore ! dit la medium prise de violents tremblements.
Elle voyait une brume faire apparaître une ombre puis deux.
Ryo voulut se précipiter vers elle mais avant qu’il ne puisse faire quoi que ce soit, Kaori hurla.