Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées

Chapitre 5 : L'ombre d'Azami

Par AngelDust

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


Madame Kusumoto Suki était une femme impressionnante par son calme et son charisme. Elle portait tout le temps son kimono traditionnel immaculé, sans aucun pli et tellement rigide qu'on avait l'impression que c'était les nombreuses couches de tissus qui la tenait debout et non l'inverse, tant elle paraissait frêle et délicate. Cependant, il ne fallait pas s'y fier. Elle savait garder son calme en toutes circonstances depuis un bon moment, les règles de la vie de yakuza l'ayant endurcie au point qu'elle était parfois devenue plus intransigeante que le Dragon de Fer lui-même. Mais cette nuit, alors que ce jeune homme qui disait porter le médaillon de son mari s'avançait vers elle, elle eut toutes les peines du monde à rester de marbre. Et pourtant il le fallait malgré sa gorge serrée et son impatience.


Le cœur de la vieille dame se serra brusquement quand elle aperçut enfin les traits du jeune Ryo révélés grâce à la lumière feutrée qui éclairait la grande salle de réception. Ces cheveux noirs, denses et ondulés, cette mâchoire forte et déterminée, ce front haut, ces yeux de jais, cette bouche bien dessinée et cette fossette... On aurait dit Haneki... Haneki... Elle qui avait chassé de son cœur son chagrin, elle qui avait fait son deuil de veuve depuis presque cinquante ans, elle avait senti ses doigts trembler légèrement à sa vue. Mais personne n'avait rien remarqué, puisque ses mains étaient restées dissimulées dans les douces manches de soie de son kimono. 


Elle n'eut soudain plus aucun doute sur l'identité réelle du jeune homme et elle l'observa un petit moment sans dire un mot. Elle constata qu'il était plutôt beau garçon, grand et fort, aux épaules larges. Sa prestance, son port de tête et son regard franc indiquaient sans se tromper qu'il n'était nullement impressionné par ses hommes, qu'il savait se battre et qu'il ne craignait pas de le faire. Elle avait été satisfaite de découvrir un jeune homme combatif et puissant, et pas un intellectuel à lunettes ou un mollasson trop gros. En cela, il faisait honneur à son sang. Enfin, elle retrouvait ce petit fils tant imaginé, espéré, rêvé. Elle le rencontrait en chair et en os, et elle était assez fière de son apparence. Mais c'était déjà un homme, elle ne l'avait pas vu grandir. Quelle tristesse... Elle avait tant de choses à lui dire cependant, respecter le protocole était primordial en cet instant solennel. Le moindre faux pas ce soir et ses hommes pourraient contester son autorité en la jugeant trop sensible pour les diriger. Et ils auraient certainement eu raison. 


Elle prit son temps avant de s'exprimer, laissant le silence planer dans la salle où chacun de ses hommes retenaient leur souffle. Cela lui permit de ne rien dévoiler de ses émotions de grand-mère. Quand elle s'exprima enfin, elle les dissimula par la douceur de sa voix, la prudence de son ton et son pragmatisme habituel de femme d'affaires redoutable. En effet, elle gérait les finances de la famille d'une main de maître. Elle appliquait les règles ancestrales au sein du clan, les récalcitrants pouvant payer cher leur désobéissance. Elle avait d'ailleurs, comme ses prédécesseurs et les Oyabuns respectueux des traditions, rigoureusement proscrit certaines pratiques : la consommation de drogue, le port d'armes à feu, le vol et les violences sexuelles faites aux femmes. Cela, elle ne le tolérait pas, elle y mettait un point d'honneur. Les contrevenants pouvaient le payer de leur vie, pas seulement un petit doigt coupé.


Ce fut ainsi, de sa voix douce et mesurée, qu'elle se présenta et qu'elle énonça les lois de son clan aux trois visiteurs : celui qui se faisait curieusement appeler Le Doc, Monsieur Kaïbara Shin et bien sûr, le jeune Saeba Ryo... ou plutôt le jeune Kusumoto Ryoma. 


Elle demanda bien évidemment à voir le fameux bijou de Ryo qui lui remit par l'intermédiaire d'un de ses hommes. Elle reconnut le dragon d'or, comme étant celui de la famille de son défunt mari, et l'annonça officiellement devant tous les yakuzas assemblés dans la salle. Elle avait ensuite remis le médaillon au même homme qui le rendit à son propriétaire.


Dans le silence parfait de la grande salle, elle articula, pesant chaque mot, chaque souffle et chaque regard avec la même douceur froide et mesurée :

— Je pense que vous êtes bien mon petit-fils. Mais, malgré cette preuve, Monsieur Saeba, je ne peux pas vous accueillir officiellement comme mon successeur sans être sûre que vous êtes le fils de ma défunte fille, Mademoiselle Kusumoto Azami. 

— Azami ? C'est le nom de ma mère ? 


Le silence lui répondit, l'assemblée jugeant sa réplique inappropriée mais n'osant cependant pas le lui dire ouvertement. Madame Sukumoto resta imperturbable mais Ryo perçut nettement certains regards désapprobateurs. Immobile, il les soutint car il n'en avait que faire, de leur approbation ou de leur désapprobation. Suki poursuivit alors, presque solennelle :

— C'est pour cela que nous aurons recours à une preuve incontestable. Je vous propose de vous soumettre à un test ADN. Avec votre accord, cela va de soi. 


Ryo n'eut guère l'occasion de refuser quoique ce fût et il se laissa arracher quelques cheveux qui atterrirent dans un petit sac en plastique. Il se retint de se frotter le crâne et de râler... Qu'est-ce que c'était désagréable !

— En attendant le résultat, poursuivit l'Oyabun, vous et vos compagnons, serez mes invités personnels au sein de cette grande maison. Trois chambres ont été préparées à votre intention. 


Elle se leva lentement et tous s'inclinèrent. Ryo, Shin et Le Doc firent de même.

— Monsieur Saeba, si vous n'êtes pas trop fatigué par votre traversée, vous pouvez vous joindre à moi pour un thé dans la salle des ancêtres. 


Madame Sukumoto tourna les talons et se dirigea sur la droite, à petit pas entravés par son kimono, droite, d'apparence impassible, aussi silencieuse, légère et discrète que l'air. Une porte adjacente s'ouvrit pour se refermer sur elle. Elle avait disparu.


Ryo se tourna vers Shin : 

— C'est tout ?

— Quelque chose me dit que tu vas aller boire un thé, lui répondit-il en souriant.


Ryo fut effectivement conduit auprès de Madame Kusumoto qui prenait le thé, agenouillée à une table basse. Emue, la vieille dame lui avait alors narré l'histoire de sa famille, depuis la création du clan au seizième siècle jusqu'à la disparition de sa fille dans un accident d'avion en Amérique du Sud, s'attardant sur les valeurs traditionnelles des yakuzas et sur la généalogie des Kusumoto. Elle refusa cependant d'en dire plus sur Azami et se braqua complètement quand Ryo posa des questions sur son père :

— Tu dois d'abord apprendre certaines choses sur nous avant d'en savoir davantage, Ryoma, expliqua-t-elle dans un soupir. Je suis fatiguée. Je dois me reposer. Le jour se lève et je n'ai pas encore fermé l'œil. Excuse-moi. 


Elle se leva et, en partant, s'adressa aux trois hommes qui se trouvaient derrière la porte : 

— Akira, Sato, Tsukasa, veuillez faire passer les tests nécessaires à Monsieur Saeba Ryo et lui présenter notre organisation. Plus vite cela sera fait, plus vite je pourrai passer le flambeau.


Il fut ainsi congédié et remis entre les mains de trois Wakagashira, les lieutenants les plus gradés après l'oyabun, chargés de le préparer à l'éventualité d'une reprise de poste. Ils lui avaient alors expliqué le mode de fonctionnement du clan, fait visiter la demeure, soumis à l'épreuve de force qui consistait à affronter chaque homme du clan à mains nues. Il avait aussi mangé, bu, pris un bain, avait manié le katana pour la première fois, avait récupéré son arme et fait une démonstration de ses talents de tireur d'élite dans la cour centrale sous l'œil réprobateur de l'homme à la cicatrice, assisté à un cours d'histoire des clans durant lequel il s'était endormi... Il avait répondu à des dizaines de questions, s'était incliné devant des dizaines de personnes, des dizaines d'hommes s'étaient inclinés devant lui. Tout s'était enchaîné à une vitesse folle.


Un peu moins de quarante-huit heures après son arrivée, Madame Kusumoto l'avait convoqué en privé dans son bureau, petite pièce toute décorée de bois clair et de tissu blanc. Le bureau, aux pieds sculptés en forme de pattes de dragons, trônait au centre. Assise dans son fauteuil de cuir beige étonnamment moderne, Madame Kusumoto paraissait petite et fatiguée. 


Ryo n'était pas sensible aux effusions, il n'attendait pas particulièrement de considération, il ne se sentait pas en manque d'affection ou de sécurité familiale — il avait Shin pour ça et Le Doc aussi dans une certaine mesure — il avait dépassé les vingt-six ans, il était adulte, soldat, costaud ; mais la froideur de Madame Kusumoto, la seule personne au monde avec qui il partageait un lien de sang, le rendait étrangement amer, mécontent et frustré. Il tenta de ne rien montrer de ces sentiments et s'intéressa à ce qu'elle avait à lui raconter. Elle ne pensait qu'à faire de lui un Oyabun, elle voulait prendre sa retraite, il pouvait jouer le jeu. Peut-être que les choses finiraient par se détendre entre eux. Et il avait encore tant de questions qui restaient sans réponse.


Madame Kusumoto termina son explication en lui remettant d'une main ferme une pile de dossiers sur City Hunter, une équipe de détectives tokyoïtes. Il feuilleta les différentes chemises en carton brun et tiqua en identifiant tout de suite Hayato Ijuin, dit Falcon. Qu'est-ce qu'il fichait là ? Ryo se pencha sur la photo pour mieux voir mais aucun doute, c'était bien lui. Cet ancien mercenaire des forces gouvernementales était facilement reconnaissable à sa taille monumentale, son crâne glabre et ses lunettes noires, avait été une véritable légende de la guérilla sud-américaine. Ryo sentit sa mâchoire se serrer et son dos se raidir. Lui qui pensait en avoir fini avec tout ça, voilà que des années plus tard, la jungle et le passé revenaient s'insinuer dans sa vie, par le plus grand des hasards. Jamais il n'en serait débarrassé. Ça devait lui coller à la peau.


Se méprenant sur le regard surpris de Ryo, Madame Kusumoto précisa :

— Notre équipe de renseignements collecte des informations sur chacun des partenaires des Dragons de Feu mais aussi sur nos ennemis et nos concurrents. Tu verras, "savoir" rime avec "pouvoir". Connaître les petits et gros travers de nos interlocuteurs nous fournit de quoi négocier ou de faire taire certaines velléités ou aussi de modérer des exigences. C'est une pratique qui peut te paraître étrange mais je t'assure que c'est très utile parfois. Plus utile et plus efficace que la violence, par bien des aspects. Pour le moment, nous n'avons rien sur eux qui puisse nous servir. Mais au moins, nous les connaissons.

— Pourquoi les surveiller alors ?

— Ils contrecarrent de temps en temps les activités des clans, pas seulement celui des Dragons de Feu. Mais mes hommes ignorent la véritable raison de cette surveillance. 

— Et c'est quoi, cette véritable raison ?

— Deux membres de cette équipe.


La vieille dame lui tendit alors un dossier.

— "Makimura Kaori & Hideyuki", lut Ryo. Qu'ont-ils de particulier ?

— Ce sont les deux autres enfants de ton père, répondit-elle froidement.

— Quoi ?


Ryo faillit en lâcher le dossier. Se réfugiant derrière son masque de froideur et d'impassibilité, Madame Kusumoto poursuivit : 

— Ton père était policier et n'a pas pu épouser ta mère à cause de cela. Comme ça n'a pas marché avec ta mère, il s'est marié avec une autre femme. Il a eu deux autres enfants. 

— Hein ?

— Lis et tu comprendras par toi-même, murmura-t-elle d'une voix soudain voilée. Pour moi, certaines choses sont trop douloureuses à évoquer... du moins pour aujourd'hui. Excuse-moi, on m'attend ailleurs.


Elle se leva brusquement sans un regard pour son petit-fils qu'elle laissa derrière elle, complètement abasourdi, pétrifié de surprise. Il fallut quelques instants à Ryo pour se remettre de cette annonce, gardant simplement le dossier sur ses genoux. Son père était policier ? Comment cela pouvait être possible ? Et il avait eu d'autres enfants ? Ryo avait donc des frères et sœurs ? Fébrile, il finit par ouvrir précautionneusement le dossier et parcourut avidement les différents rapports, les quelques photographies et les comptes-rendus de filature.


Plus tard, il était allé s'asseoir sur le bord de la terrasse, dans la cour centrale de la grande villa-forteresse Kusumoto pour profiter du calme de l'endroit et de la fraîcheur de l'air, pour se vider la tête de toutes les pensées contradictoires qui s'entrechoquaient : frustration, déception, curiosité, euphorie, désir de pouvoir, sentiment d’abandon... 


Shin et Le Doc l'avaient rejoint et il leur avait montré les dossiers. Au fur et à mesure qu'il leur avait présenté la situation, Ryo s'était convaincu d’une chose : il devait en savoir plus, rencontrer ce demi-frère et cette demi-sœur, même si cela impliquait ne pas révéler qui il était vraiment, ni le Kusumoto Ryoma, futur chef de clan, ni le Saeba Ryo, tueur à gages et ex-mercenaire de la guérilla, ancien ennemi de l'un des leurs. Le terrain serait miné mais qu'importe ! Il se débrouillerait. Il avait même déjà une idée pour devenir encore un autre Ryo, un Ryo qui serait sans doute mieux accueilli que les vrais, le Kusumoto et le Saeba, l'héritier mafieux et le malfrat. 


Et au moment où il s'était levé, déterminé à mettre son plan à exécution, une voix avait murmuré dans son dos :

— Je vous conseille d'abord de m'écouter. Je peux vous dire pourquoi votre père en voulait tant au clan. Quand vous saurez, vous ferez ensuite comme bon vous semble.


Ryo et Shin tressaillirent, surpris de ne pas avoir entendu ou perçu cette présence avant. L'homme au katana et à la cicatrice sourit de ces réflexes et s'inclina devant les deux hommes :

— Excusez-moi, je ne voulais pas vous surprendre. S'il te plaît, suis-moi. Allons parler dans un endroit moins exposé.

— D'accord, approuva-t-il avant de se tourner vers ses amis. Si je ne suis pas revenu dans une heure, venez me chercher.


L'homme à la cicatrice se dirigea vers le fond de la villa, suivi de près par Ryo. Ils traversèrent ainsi de longs couloirs, presque tous identiques les uns aux autres, jusqu'à une aile inhabitée que Ryo n'avait encore visitée, dont le couloir principal était gardé par deux hommes en costume, sabres à la ceinture. Ces derniers s'inclinèrent et les laissèrent passer. Au bout de quelques mètres, le yakuza fit coulisser un panneau qui révéla une pièce de taille modeste et sobrement meublée : une table basse, quelques coussins, une estampe représentant un cerisier en fleur sur le mur du fond. A droite, se trouvait un autel des ancêtres. A gauche, une ouverture donnait sur une autre pièce dont les murs étaient recouverts d'une immense bibliothèque.

— C'était la partie réservée à Mademoiselle Azami, expliqua l'homme d'une voix soudain très douce. Je suis la seule personne autorisée à y pénétrer. Nous serons ici à l'abri du froid et des oreilles éventuellement indiscrètes. J'ai confiance en nos hommes mais certaines informations doivent rester... entre nous.


Ryo s'approcha de l'autel. Trois portraits, aux cadres parfaitement identiques représentaient deux hommes et une femme. En noir et blanc, portant le kimono gris des Oyabuns, un jeune homme, altier et serein, le regardait en souriant.

— Kusumoto Haneki, le défunt époux de Madame Suki, votre grand-père, expliqua l'homme à la cicatrice. Vous lui ressemblez beaucoup. 


Effectivement, Ryo ne pouvait le nier. Sans avoir l'impression de se voir dans un miroir, il reconnaissait cependant son implantation de cheveux et la fossette au menton. A côté du portrait de Haneki, se tenait celui d'un vieil homme, avec une tenue identique, mais avec une masse de cheveux blancs attachés en chignon et un embonpoint certain. Son regard était dur et déterminé.

— "Le Dragon de Fer", Kusumoto Teijo, n'a pas volé son surnom. La seule à réussir à l'amadouer était Azami... enfin... Jusqu'au jour où il a tout découvert... Sa colère a été terrible... A la mesure de sa déception.

— De quoi parlez-vous ? demanda Ryo.


L'homme à la cicatrice ne répondit pas. Il s'avança et s'inclina devant le portrait de la jeune femme, en kimono traditionnel également, un chignon haut, une frange sur les yeux, gracile, le sourire un peu triste et les traits délicats :

— Azami... Elle était têtue... elle m'énervait souvent mais c'était ma meilleure amie. J'espère avoir été la sienne mais j'ai parfois l'impression de l'avoir trahie... J'aurais tant aimé être la sienne jusque dans la mort.

— La sienne ? releva Ryo intrigué.

— Vous n'êtes pas le premier à vous laisser tromper par mes artifices, rit son interlocutrice en redressant les épaules de fierté. Je suis bien une femme. Une femme parmi tous ces hommes mais qui manie le katana et défend son clan... quoiqu'il en coûte.


Ryo resta muet d'étonnement et la femme rit à nouveau devant son regard ébahi, avant de s'incliner pour se présenter : 

— Je m'appelle Kishi Keiko, membre des Dragons de Feu depuis presque trente-cinq ans, actuellement Shateigashira, conseillère spéciale de notre vénérée Oyabun. 


Elle désigna la table basse :

— Azami et moi aimions prendre le thé ici, le soir. Vous joindrez-vous à moi pour y boire une tasse en sa mémoire ?


Quand ils furent installés avec un bol de thé servi dans les règles de l'art, Keiko raconta brièvement son histoire. Orpheline au lendemain de la guerre, elle avait été placée dans un orphelinat de Tokyo. Le manque de surveillance et la nécessité de survie avaient vite poussé la petite fille dans la rue ; elle y avait passé ses journées, chapardant ce qu'elle ne trouvait pas à l'orphelinat et le revendait parfois sous le manteau.


Un jour, alors qu'elle était à peine adolescente, elle avait dû se défendre contre un marchand de riz qui voulait abuser d'elle en remboursement de ce qu'elle avait volé. Elle était effectivement coupable de ce dont il l'accusait mais elle avait refusé de se soumettre à ce chantage. Elle s'était battue, frappant si fort avec ses poings et un bol en bambou que l'homme s'était évanoui, sous les yeux d'un des membres des Dragons de Feu qui venait chercher la taxe de protection juste à cet instant.


Impressionné par le courage de la jeune fille, ce yakuza l'avait ramenée à la villa Kusumoto. Plus tard, on l'avait obligée à travailler dur pour rembourser les taxes que le marchand de riz ne pourrait pas payer le temps de se remettre de ses blessures. Au même titre que les autres aspirants, elle avait fait la vaisselle, le ménage, la cuisine. Au bout d'environ un an, elle avait été admise comme un membre du clan à part entière, quand son talent pour manier le katana, son arme de prédilection, s'était pleinement révélé. Elle avait cependant dû gommer sa féminité, ce qui avait été un piètre sacrifice pour trouver une famille qui veillait sur elle.


Durant des années, elle avait obéi aveuglément à Monsieur Teijo, comme tous les autres membres du clan à cette époque :

— Quand il vous regardait, vous saviez tout de suite qu'il ne fallait pas avoir l'idée de faire autre chose que ce qu'il avait demandé. Car il demandait toujours, il n'ordonnait pas. C'était là sa force. Ça et son impartialité dans l'application des règles. Il ne faisait d'exception pour personne. Je lui devais tout, je l'admirais. J'ai toujours obéi... Enfin presque... Et aujourd'hui, je me demande si...


Keiko soupira, prit une gorgée de thé et reposa délicatement sa tasse.

— Je peux ? demanda-t-elle ensuite avant de désigner les dossiers que Ryo avait posés à côté de lui. Je fais partie de ceux qui les ont construits.


Il acquiesça et elle choisit la pochette intitulée "Makimura", qu'elle feuilleta rapidement jusqu'à la fin pour y débusquer un article découpé dans un vieux journal. La photographie en noir et blanc représentait un jeune homme un peu maigre et aux grandes lunettes, au garde-à-vous et habillé d'un uniforme sombre. "Un policier blessé dans une intervention sur le port de Tokyo", lisait-on en grandes lettres épaisses. 

— C'est votre père. L'officier Makimura Masato.

— Masato, répéta Ryo. Il a été blessé ? Comment ? Par qui ? Que s'est-il passé ?

— Oui. C'était de ma faute d'ailleurs... murmura Keiko. 


Un silence gêné s'installa et la femme à la cicatrice soupira. Elle dirigea son regard vers Ryo et s'inclina respectueusement par-dessus la table :

— Je dois vous raconter votre histoire, même si ça me fait de la peine de remuer ces vieux souvenirs. Vous avez le droit de savoir comment vos parents se sont rencontrés, comment ils se sont aimés... et comment ils se sont perdus.


Elle termina son thé. Ses rides s'étaient creusées, son regard s'était fait plus lointain, ses épaules paraissaient frêles. La lumière du soir dansait sur sa cicatrice, révélant des petites boursouflures violettes. Ryo songea que cette blessure avait dû être douloureuse, surtout pour une femme, même yakuza. Être marquée au visage, c'était afficher sa douleur aux yeux des autres. Ça n'avait certainement pas été simple pour elle. Il attendit qu'elle se reprenne malgré son impatience à en savoir plus. Il était avide de savoir et en même temps, chaque nouvelle phrase lui faisait l'effet d'un tsunami. Grâce aux portraits, il arrivait enfin à se représenter sa mère, son père, son grand-père. En plus, on allait lui raconter l'histoire de ses parents, son histoire et c'était presque magique. Il avait l'impression de recoller les morceaux épars de son existence, de remplir ce qui n'était auparavant qu'une coquille vide. Le cœur battant, il restait fixé sur Keiko, celle qui en savait tant sur lui et qui faisait preuve de bienveillance en venant assouvir son besoin de connaissance.


Sentant le regard du jeune homme sur elle, Keiko poursuivit :

— Je vais donc commencer par le début. Je vous ai dit que notre Oyabun Kusumoto Teijo était implacable, n'est-ce pas ? Eh bien, il l'était vraiment avec tous sauf avec une seule personne : sa petite-fille, Azami, votre mère. J'imagine que perdre son fils avait profondément marqué notre Oyabun. Il avait ce regard triste quand il parlait de lui mais toujours était-il qu'Azami parvenait toujours à ses fins avec lui. Au début, quand je l'ai connue, elle avait quinze ans, moi vingt-quatre. Je la trouvais insupportable, incapable de tenir son rang et sa place, futile et égoïste. Et puis, j'ai été affectée à sa protection et j'ai appris à la connaître. Je suis même devenue son ombre.


Keiko leur dépeignit alors une jeune fille déterminée, quoique souvent capricieuse mais idéaliste et passionnée. Azami n'aimait pas la vie des yakuzas et refusait de n'être qu'une héritière qui transmettrait un nom et du pouvoir à celui qu'elle finirait par épouser. Très tôt, elle avait eu un rêve, un rêve tout simple, quoiqu'un peu difficile en tant que femme mais largement réalisable... pour peu qu'elle eût été une jeune fille comme les autres et pas une fille d'Oyabun. Elle désirait être institutrice.


Elle avait tant insisté, argumenté, tempêté qu'elle était parvenue à convaincre son grand-père de la laisser poursuivre ses études. Il avait accepté, ne supportant pas les larmes de sa petite-fille adorée. Quelques années plus tard, après avoir obtenu son diplôme haut la main, Azami s'était entêtée à exercer son métier, affirmant qu'elle n'avait pas fait tous ces efforts pour rien. 


Cette fois encore, le Dragon de Fer avait cédé. Le grand Oyabun et sa petite-fille avaient passé un marché : elle pourrait exercer mais en protégeant sa véritable identité, en acceptant une protection qu'Azami exigea discrète, et à la seule condition que la situation reste provisoire. En définitive, Azami ne pourrait travailler en tant qu'institutrice, sous le nom de famille de sa mère, que pendant une durée maximale de cinq ans. A cette date, elle devrait se résoudre à convoler en justes noces. Elle avait aussi été forcée de jurer de tout faire pour tomber rapidement enceinte afin d'offrir au clan l'héritier mâle qui lui faisait tant défaut.

— Quand j'y pense... Il aurait juste fallu que... et rien de tout ça... Oh, pardon, s'excusa-t-elle en toussotant. Je reprends le cours de mon histoire. Makimura Masato est arrivé pour un stage de l’école de police en 1957. Il faisait la circulation le matin et à la sortie de l'école. 


Elle s'arrêta et sourit à ce souvenir :

— J'ai bien vu qu'il se tramait déjà quelque chose entre lui et votre mère à ce moment-là. Ils se regardaient de loin, échangeaient quelques paroles succinctes qui les faisaient rougir. Ah si, le dernier jour de son stage, il lui a demandé une précision sur une question de grammaire. Elle lui a fait un vrai cours magistral et lui a prêté un bouquin, mais il ne lui a rien dit à part : "merci", tellement il était gêné. Quand je les observais de loin, je trouvais ça bien pour elle, à l'époque, parce que je pensais que c'était sans grande importance ; après tout, le stage du jeune homme ne durerait qu'un mois et il fallait avouer qu'il n'était pas très entreprenant non plus. Ensuite, ils ne se verraient plus, donc... Il n'y avait pas tellement de danger à les laisser faire, ils n'avaient aucun avenir tous les deux, une fille de yakuza et un flic ! Mais j'avais tort, j'ai sous-estimé la sincérité de leur attachement.


Son sourire s'effaça :

— Makimura est réapparu le deux juin 1958, tout frais sorti de son école de police. Il est revenu faire la circulation et aider les enfants à traverser. Il pleuvait à verse ce jour-là. J'ai vu combien Azami était heureuse de le revoir et je me rappelle m'être dit que ça risquait de nous attirer des ennuis, de gros ennuis, des putains de gros ennuis. Et je ne me trompais malheureusement pas. 






Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés