Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées

Chapitre 6 : 1958, bonheur éphémère

6932 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 02/07/2026 10:17

Tokyo juin 1958


Il pleuvait à verse cet après-midi-là. Les nuages étaient si sombres que la nuit semblait être tombée. C'était comme si toute l'eau du ciel se déversait sur la ville. Masato n'entendait plus que ce battement furieux et incessant, assourdissant des gouttes qui tambourinaient, résonnaient sur la capuche de son ciré sombre, et occultaient presque la totalité des bruits extérieurs. Le bas de son pantalon, ses chaussettes et ses chaussures de service étaient trempés depuis longtemps, instillant le froid dans tout son corps. Ses mains glissaient sur son sifflet malgré ses gants de coton blanc. Son souffle envoyait de minuscules particules d'eau devant lui. La visière de son képi caché en partie par le capuchon, suffisait à peine à le protéger et il devait cligner des yeux. C'était affreux. 


Cependant tout était plutôt calme autour de lui. La plupart des gens s'étaient mis à l'abri, courant se réfugier chez eux au plus vite, s'abritant dans une échoppe ou un restaurant ouvert, sous un balcon... Personne ne voudrait rester sous cette pluie diluvienne. Non, personne ne souhaitait cela. Personne. Sauf lui. 


Il n'avait pas le choix, cela dit. Il mettait un point d'honneur à accomplir son devoir vaillamment, sans faillir, sans fléchir et sans se plaindre. Qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il neige n'était certainement pas une raison suffisante pour le soustraire à sa mission. Mais... eût-il reçu l'autorisation de renoncer, que cela n'eût rien changé. Il voulait être ici et nulle part ailleurs. Pour rien au monde il n'aurait accepté d'aller se mettre à l'abri : ça signifierait renoncer, et ça, c'était hors de question. Il s'était battu pour se trouver ici aujourd'hui. Son supérieur lui avait cependant instamment suggéré de demander des affectations plus importantes et valorisantes, lui assurant que, au vu de ses résultats aux examens de fin de cycle, il pouvait prétendre à bien plus que faire la circulation devant la sortie des écoles. Mais non, Makimura Masato avait été catégorique, il voulait cette mission et aucune autre. Point. 


La pluie redoubla d'intensité et il frissonna. Les enfants allaient bientôt sortir de l'école et même si peu de voitures circulaient aujourd'hui à cause de cet orage, il était tenu d'assurer leur sécurité quand ils traversaient la chaussée. 


Il n'osa pas regarder sa montre, de peur de l'abîmer avec toute cette eau. Il n'avait pourtant pas plus de cinq minutes d'avance mais l'attente paraissait interminable, il était si impatient ! Ce déluge incroyable semblait rallonger le temps, transformant les secondes en minutes et les minutes en heures. 


Et puis soudain, les enfants surgirent devant lui. Avec tout ce bruit dans sa capuche, il n'avait même pas entendu la cloche sonner la fin des cours. Équipés de parapluies et de cirés colorés, certains étaient accompagnés de leurs parents qui se pressaient, marchant rapidement, impatients de rentrer chez eux. Les écoliers, ravis d'être libérés, ne se souciaient guère de la météo et mouillaient allégrement leurs chaussures dans les énormes flaques et se faisaient immanquablement réprimander par les adultes.


Masato s'avança sur la chaussée, écarta les bras pour signifier aux enfants qu'ils pouvaient traverser en toute sécurité. Nombreux furent ceux qui le saluèrent d'un signe de la main ou d'un sourire. Il faut dire qu'il avait passé ses deux mois de stage ici au début de leur année scolaire et il connaissait certains par leur prénom.


Une voiture arrivait en face, il siffla pour lui signifier de s'arrêter, ce qu'elle fit. C'était plaisant de se faire obéir. C'était un des aspects de son métier qu'il appréciait, il devait bien le reconnaître. Avoir autorité pour protéger les plus faibles, quel privilège ! Il sourit, satisfait, heureux de savoir que son travail était accompli dans les règles de l'art.


Soudain, une petite fille trébucha devant lui et il la rattrapa juste à temps. Sa maman arrivait déjà derrière elle :

— Shina ! Je t'avais bien dit de ne pas courir ! Merci, Officier. Elle serait totalement trempée sans votre intervention. 

— Je vous en prie. Ta maman a raison, Mademoiselle Shina, c'est dangereux de courir en traversant.


Shina hocha la tête et repartit tout en serrant très fort la main de sa mère qui lui expliquait encore une fois les règles de bonne conduite. Il sourit, satisfait. Il avait sauvé une petite fille de la pluie. Ça paraissait peu de choses mais ça lui faisait plaisir. Il se sentait fier.


Et puis soudain, le vacarme de tambour dans ses oreilles cessa, pourtant il voyait encore les gouttes s'écraser sur le sol, les parapluies et les capuches. Ahuri, il releva les yeux et aperçut une toile rouge tendue au-dessus de lui. 


Un parapluie ! Un parapluie rouge ! Ça ne pouvait être que le sien... Qui d'autre qu'elle avait un large parapluie écarlate à Tokyo ?


Son cœur se mit à battre la chamade, elle était donc là, derrière lui ! Il avait été si impatient de la revoir et il ne l'avait même pas aperçue sur le trottoir ? Sombre idiot ! Imbécile ! Crétin fini ! Il s'en voulait tellement... 


Il l'entendit rire dans son dos et son cœur s'envola. Il eut toutes les peines du monde à rester professionnel, alors qu'il devait contrôler la circulation, les bras en croix et la tête haute, impassible contre les éléments. Il devait cependant mener sa mission à bien. Il attendit donc que le dernier élève eut terminé sa traversée de la chaussée pour se retourner. Enfin. 


Et là, son cœur se liquéfia. Elle était encore plus belle que dans ses souvenirs... Comme si c'était possible !

— Bonjour.


Sa voix ! Douce, claire et chaude, elle avait transpercé le vacarme de cette averse glacée. Ce n'était pas une simple voix, c'était une mélodie, un chant composé rien que pour son âme. Un simple mot et il était déjà enchanté.


Elle tenait le parapluie au-dessus de sa tête à lui, ce qui les rapprochait considérablement. Pétrifié devant son regard de jais ombré par la frange sage de ses cheveux, il sentait chaque goutte de son visage trempé couler doucement sur sa peau jusque dans son cou, mais ne trouvait rien à dire. Il ne savait même plus s'il respirait encore. Bêtement, il songea :

“Mais pourquoi suis-je revenu ici si je ne suis même pas capable de la voir arriver ou de la saluer correctement ? Bouge, crétin, bouge ! Dis quelque chose au moins, réponds !!!”


Curieusement, aucun mot ne sortait de sa bouche. Il avait tant de fois imaginé leurs retrouvailles, tant de fois... Et là, le calme plat. Incapacité totale de faire ou de dire quoi que ce soit de pertinent. 


Soudain, un bruit tonitruant éclata derrière lui et le fit sursauter. Il réalisa brutalement qu'il était planté au beau milieu de la voie de circulation, protégé de l'averse par une demoiselle avec un parapluie rouge pendant qu'un klaxon lui vrillait douloureusement les oreilles. Il croisa son regard et elle sourit de sa surprise. 


Elle lui suggéra :

— Nous devrions peut-être aller sur le trottoir. Les enfants sont tous partis.


Tout pataud, se sentant parfaitement idiot, il lui emboîta le pas et se mit de côté, sourd aux invectives de l'automobiliste mécontent. Encore un énergumène qui ne craignait pas les forces de l'ordre. En d'autres circonstances, il leur aurait expliqué sa façon de penser à ce mal-élevé mais... Mais elle le regardait en lui souriant —à lui ! — et plus rien d'autre ne comptait dans son monde.

— Je vois que vous avez réussi vos examens, je dois vous appelez Officier, maintenant. Toutes mes félicitations.

— Ah... Heuu... Oui, oui ... Heuuu, merci beaucoup, Mademoiselle Umezawa, bredouilla-t-il en s'inclinant.


Elle rit. Mon Dieu, ce rire ! Masato en avait l'estomac tout retourné de bonheur.

— Je ne pensais pas vous revoir ici. Je croyais que seuls les aspirants étaient dévolus à la circulation.


Il toussota pour s'éclaircir la gorge. Il devait se reprendre et lui faire bonne impression. 

— En fait, nous pouvons choisir nos postes, en fonction de nos résultats. J'ai pu revenir ici.


Il faillit se mordre la langue en réalisant qu'elle allait sûrement penser qu'il avait eu des notes catastrophiques pour être affecté au service des sorties d'écoles. Il voulut dire quelque chose pour se rattraper mais elle s'inclina devant lui en lui demandant s'il acceptait de venir prendre le thé avec elle.

Prendre le thé ? Avec elle ? Quelle question ? Bien sûr qu'il acceptait !


Sourire béat aux lèvres, il hocha la tête et la suivit en direction de l'école. Il marchait à sa hauteur, se penchant légèrement en avant pour ne pas se cogner contre le parapluie qu'elle maintenait bravement au-dessus d'eux.

— Vous pouvez garder votre parapluie pour vous protéger. J'ai ma tenue.

— Oh...


Elle ramena son parapluie rouge bien au-dessus de sa tête, prenant soin de ne pas cogner Masato au passage, ce qui ranima le concert de tambours sur sa tête. Elle semblait déçue et il s'empressa de se justifier :

— Excusez-moi, c'est que je ne voudrais pas que vous soyez trempée par ma faute.


Elle ne répondit pas et referma la grille de l'école derrière eux. Il s'excusa, confus alors qu'ils s'engageaient dans la cour :

— Navré, je crois que je ne dis que des âneries.

— Pas du tout. Vous êtes resté si longtemps sous cette pluie. Je pensais que ça vous ferait plaisir d'être un peu à l'abri.

— Oh mais vous me faites plaisir ! C'est simplement que je suis surpris de vous voir.


Si elle savait... Il n'était là que pour avoir un prétexte de l'apercevoir, peut-être la saluer, éventuellement avoir la chance de lui parler. Et elle venait le protéger de la pluie et lui proposer un thé ! Il flottait sur un nuage, un nuage sans pluie, un nuage blanc et léger, un nuage chaud et doux.

— Oubliez-vous que je suis institutrice ici ? répliqua-t-elle amusée. C'est normal que je sois là.

— Oui, oui mais... enfin... avec cette pluie... Je me disais que... Enfin, les enfants connaissent le chemin et puis... 

— Ce n'est pas une petite averse qui va me faire peur, dit-elle en désignant du regard son parapluie.


Il baissa le nez alors qu'ils arrivaient sur le perron qui était protégé par une grande avancée semi-circulaire. L'école était modeste mais moderne : un bâtiment en béton tout neuf, avec une grande porte en bois, à l'image des collèges américains qu'il pouvait voir au cinéma. Il abritait trois classes dont celle de Mademoiselle Umezawa.

— Il est joli, votre parapluie.


Elle le referma, faisant dégouliner toute une flaque d'eau sur le sol. Elle le secoua en l'éloignant d'eux puis elle ouvrit la porte principale :

— Merci. Mon grand-père me l'a offert pour mes vingt-et-un ans. J'y tiens beaucoup.

— Tout rouge comme ça, je crois que je n'en ai encore jamais vu de semblable ici. Je me rappelle que vous le portiez déjà quand je vous ai vue la première fois.


Elle sursauta et le dévisagea, surprise de ce que cette révélation impliquait. Il devint aussi rouge que le parapluie, mal à l'aise d'en avoir trop dit et se gratta nerveusement le crâne mais il fut gêné par sa capuche et son képi. Décidément, même ça, il le faisait de travers. Il allait entrer dans le couloir quand soudain, une sirène de police retentit dans la rue pendant une petite seconde. Ils se retournèrent tous les deux et il aperçut un de ses collègues en uniforme, derrière la grille, au bout de l'allée. 

— Officier Makimura ! Nous avons une urgence radio : la pluie a provoqué des inondations à San'ya. Nous devons régler la circulation pour que les véhicules évitent ce quartier !

— Oh... Heu... Oui, j'arrive tout de suite, sergent !


Il se tourna vers la jeune femme et s'inclina respectueusement devant elle :

— Navrée Mademoiselle Umezawa, je dois décliner votre invitation à prendre le thé.

— Je comprends, vous devez accomplir votre devoir. Une prochaine fois peut-être ?

— Avec plaisir. Je serai affecté ici les prochains jours.

— Alors à demain ?

— Oh oui, à demain !


Il courut vers la sortie, le cœur battant, les joues en feu et un sourire béat jusque derrière les oreilles. 


Le lendemain, une fine bruine tombait encore cet après-midi-là. Masato était épuisé, puisqu'il avait dormi à peine deux heures la nuit dernière : la pluie torrentielle avait inondé de nombreuses rues et maisons, il avait fallu évacuer une bonne centaine de familles. Il avait cependant tenu à assurer son service ici à l'école, comme prévu. 


Azami, elle, accompagna ses élèves jusque devant le passage piétons où le jeune officier s'était chargé de les faire traverser avant de la rejoindre, elle et son parapluie rouge ouvert pour se protéger de la fine pluie qui persistait dans l'air. Ils échangèrent un sourire et partagèrent le chemin en silence. Arrivés dans la salle de classe, elle lui avait servi un thé qui infusait déjà. Alors, elle l'attendait ? Pour de vrai ? Masato se sentit alors l'homme le plus important du monde.

— Avez-vous eu le temps de poursuivre vos lectures, Officier Makimura ?


Vers la fin de son stage, il avait fini par oser lui adresser la parole, trouvant pour seul prétexte une question idiote de grammaire que soi-disant, il n'avait pas comprise et qui risquait de lui coûter des points à son prochain examen. Elle l'avait alors entraîné dans sa salle de classe, lui avait fait une leçon de linguistique complète alors qu'il n'écoutait que d'une oreille, subjugué par la danse des plis de sa jupe longue, hypnotisé par la mélodie de sa voix, attiré par les petits cheveux qui s'échappaient de son chignon. Ce jour-là, il n'avait pas franchement écouté grand-chose. 


D'ailleurs, il n'avait jamais pu s'expliquer comment elle avait fini par lui parler de poésie alors qu'il n'y connaissait rien du tout. Et puis, brusquement, elle lui avait collé un ouvrage entre les mains. Il avait balbutié quelques mots alors qu'elle se précipitait vers la sortie, pressée de partir, lui criant de loin qu'elle était affreusement en retard. Le lendemain, il avait repris les cours à l'école des officiers et se promettait intérieurement de revenir à son école pour la revoir.


Il baissa la tête sur sa tasse fumante :

— Pas vraiment. J'ai surtout potassé des bouquins de droit et de procédures ces derniers temps.


Il passa la main dans la poche interne de sa veste et en sortit un petit livre à la couverture écornée et auréolée de tâches d'humidité.

— Mais je l'ai toujours sur moi et je lis tous les jours un petit peu. Ça m'aide à rêver, dit-il spontanément et il dut se retenir pour ne pas ajouter : ... et à me sentir près de vous. 


Mais il n'osa pas. Trop direct. Bien que, depuis qu'elle lui avait offert ce petit livre six mois auparavant, il ne le quittait plus. Il avait bien essayé de le lire, mais, clairement, la poésie, ce n'était vraiment pas son truc. Elle tendit la main vers l'ouvrage, s'en saisit et le feuilleta machinalement :

— Alors, vous aimez ? Ça vous plait ?

— Ah heuuu... oui, oui.


Elle lui rendit le livre et pencha la tête et il ne put s'empêcher d'admirer son cou gracile et sa nuque, mise à nue par un simple chignon. Il aimait beaucoup quand elle se coiffait ainsi. Elle ressemblait à une reine comme ça.

— Quel est votre poème préféré ?

— Heuuu... Baaah... Difficile à dire... Je les aime tous ! Ils sont tous tellement différents !


Elle éclata de rire :

— Vous avez le droit de ne pas être adepte de la poésie, vous savez ! Vous ne me vexerez pas.

— Ah non, non, j'aime bien.


Elle le fixa, souriante, bienveillante. Mais lui, à cet instant, n'avait qu'une envie, il ne pensait qu'à une seule chose : l'embrasser et il perdait toute son énergie à lutter contre cette envie. Tant et si bien qu'il ne parvenait plus à réfléchir correctement et il ne trouva rien d'autre à dire que la vérité :

— En fait, je crois que je ne comprends pas tout... 


Il s'éclaircit la gorge devant son regard insistant :

— Bon, en fait, je ne comprends rien du tout.


Il piqua un fard et lorgna la pointe de ses chaussures, mal à l'aise. Elle le contourna et vint s'asseoir sur la table d'écolier juste à côté de lui qui se tenait toujours debout. Elle balança ses jambes :

— Ce n'est pas important de comprendre. Il faut ressentir. Les mots, le rythme, la mélodie.


Il but une gorgée de thé, puis deux, puis trois, espérant entretemps, trouver quelque chose d'intelligent à dire. Mais non, ce qu'il dit relevait encore de la plus franche imbécilité :

— Je suis policier. Je ne suis pas un poète.

— Certes, concéda-t-elle sans ambages. Mais vous avez un grand cœur et vous êtes un homme bon, ça se voit.


Il tiqua, ne sachant pas trop s'il s'agissait d'un compliment ou non. Une femme attendait-elle d'un homme qu'il soit "bon" ? Il n'en savait absolument rien. La frustration s'ajoutant à la fatigue, il se sentit vexé et posa sa tasse sur la table plus brusquement qu'il ne l'aurait voulu puis remit son képi.

— Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, Mademoiselle Umezawa. Je vous remercie pour le thé.


Elle sauta de la table où elle était assise et l'agrippa par le bras. Il la dévisagea, hypnotisé, heureux de la voir si proche de lui, de sentir sa main sur son bras mais attristé de ne pas avoir été à la hauteur de ses attentes, de ne pas être assez intelligent pour comprendre la poésie, pas assez intuitif pour la ressentir et pas assez éloquent pour en parler avec hardiesse. 


Il n'était qu'un simple policier, lui tout ce qu'il savait faire, c'était protéger les gens, appliquer la loi et les procédures. Il aimait bien lire, mais pas la poésie. 

— Attendez, ne partez pas. Je ne voulais pas vous blesser, au contraire. Je suis tellement contente que vous soyez revenu. Vous me manquiez.


Et là, à la grande surprise de Masato, il la vit rougir comme jamais. Ses joues, habituellement diaphanes se parèrent d'une teinte écarlate et elle baissa le nez pour se dissimuler à son regard pendant qu'elle ajoutait : 

— Vous prêter un livre est le seul prétexte que j'ai trouvé pour vous parler... en tête à tête. Et, j'avoue que je gardais espoir que vous reviendriez un jour pour me le rendre.


Masato sentit sa bouche devenir sèche, sa gorge se serrer. Il déglutit mais sa salive lui fit mal. Il n'en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles. Debout devant lui, elle releva les yeux vers lui, des yeux brillants d'émotion, les joues toujours rouges, les lèvres un peu pincées, le souffle court. Il balbutia :

— Comment ? Je... Pourquoi ? Je ...

— Ai-je vraiment besoin de le dire ?


Il ferma les yeux et sentit son parfum puisqu'elle était si proche de lui. Il respirait bruyamment, espérant calmer les battements de son cœur. 

— Me serais-je trompée ? Ne... ne ressentez-vous la même chose que moi ? murmura-t-elle d'une voix fine et tendue.


Alors il y a quelques mois, pendant son stage, quand leurs regards se croisaient... il n'avait pas été le seul à sentir son cœur décoller, son ventre papillonner, ses jambes se faire cotonneuses et ses mains devenir moites ? Il rouvrit les yeux. Elle était si proche de lui... Sans plus réfléchir, n'y tenant plus, il se pencha vers elle. Il avait imaginé un premier baiser doux et délicat, un baiser qui prenait son temps et explorait romantiquement ses joues, son cou et ensuite ses lèvres. Il n'en fut rien.


Masato avait bien tenté de dompter le feu qui inondait ses veines mais il céda rapidement à son désir. Il prit possession de ses lèvres, la serra contre lui, pressant sa bouche contre la sienne, cœur contre cœur, avide de sentir sa peau, de caresser l'arrondi de ses épaules, de mordre le creux de son cou. 


D'abord surprise, elle se raidit pendant les premières secondes mais se laissa submerger par ses propres envies. Ce jeune homme lui avait plu dès qu'elle l'avait vu au loin, droit et élégant dans son uniforme de stagiaire. Ensuite, elle avait croisé son regard assuré, l'avait vu prendre soin des enfants avec tant de bienveillance. Et quand il la regardait... Pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas elle-même, à chaque fois qu'elle avait rencontré ses yeux, elle avait senti une douce chaleur palpiter en elle et elle n'avait pu s'empêcher de sourire. Rien qu'en la regardant, il la rendait heureuse. Aucun homme ne lui avait jamais fait cet effet-là. Et pourtant, sa maison paternelle avait été peuplée d'hommes et certains auraient pu être qualifiés de très attirants. 


Mais l'Officier Makimura, était différent. Elle sentait qu'elle pourrait vivre avec lui. Oui, elle en avait été convaincue avant même de lui adresser la parole pour le saluer la première fois, l'année dernière. 


Elle se laissa submerger par l'euphorie de ce premier baiser complètement fou. Elle avait imaginé le jeune homme sage et tout en retenue, inexpérimenté et hésitant. Inexpérimenté, il l'était certainement au vu de la maladresse de certains de ses gestes mais... Il était si sincère, si impatient, si enfiévré. C'était agréable, euphorisant, grisant.


Elle passa les mains autour de sa nuque, jouant avec ses cheveux en bataille, s'accrocha à ses épaules. Comme il était plutôt mince et élancé, elle l'avait pensé malingre et malléable. Il n'était rien de tout ça. Fort et puissant, il n'oscilla pas, ne chancela pas, ne bougea pas d'un centimètre quand elle se laissa pendre à son cou, les jambes totalement coupées par l'émotion. Il la serra encore plus fort contre son torse ferme et elle sentit son ventre palpiter d'excitation. 


Elle tira un peu sur les mèches folles pour qu'il cesse d'investir son cou. Non pas qu'elle n'appréciait pas les délicieux frissons causés par ses baisers fiévreux et ses douces morsures, mais elle voulait sa bouche. Et elle l'obtint sans négociation aucune. Elle dirigea ensuite leur étreinte et il se laissa guider avec volupté.


Il leur fallut plusieurs minutes pour être rassasiés de ce premier baiser. Quand ils se résolurent à séparer leurs lèvres, leurs fronts se joignirent, liant les regards l'un à l'autre et révélant les sourires mi-gênés, mi-soulagés... mais totalement heureux. Oui, à cet instant précis, Azami et Masato étaient heureux. Dans les bras l'un de l'autre, rien ne pouvait les rendre plus heureux.


Éperdument. Absolument. Infiniment.


Malheureusement pour eux, les deux amants ignoraient qu'ils auraient dû en profiter bien plus, car, à partir de cet instant, le bonheur, lui, décida de s'éloigner lentement d'eux. A croire qu'il avait tout donné dans ce premier baiser.


Azami et Masato passèrent les dernières semaines de juin à se guetter du regard, à s'attendre derrière la grille de l'école puis à se retrouver dans la cour ou la salle de classe pour s'embrasser à l'abri des regards, mais leurs rencontres étaient toujours bien trop fugaces à leur goût. A la veille des vacances d'été, l'éventualité de ne pas se voir pendant presque deux mois leur parut tellement insupportable qu'ils s'étaient donné rendez-vous. D'abord au parc de Shinjuku... puis dans un salon de thé... puis directement chez Masato qui disposait d'un minuscule appartement à l'autre bout de la ville. Un futon, une minuscule cuisine et un lavabo dans une pièce unique, voilà tout ce que son maigre salaire de policier lui permettait de s'offrir.


Indifférents au peu de confort de cette pièce étriquée, ils s'étaient d'abord embrassés encore et encore. Évidemment, une chose en entraînant une autre, malgré leur manque d'expérience, ils étaient devenus des amants insatiables et ils se retrouvaient là dès que Masato terminait son service et qu'Azami parvenait à s'éclipser discrètement. Cette chaude nuit de juillet n'avait pas fait exception. La fenêtre ouverte du petit appartement ne ramenait qu'un air lourd et tiède, chargé de l'odeur de friture et de cuisson en provenance du restaurant au rez-de-chaussée.


Allongée sur l'étroit futon, Azami reposa sa tête contre l'épaule nue de son amant et caressa son torse du bout des doigts, profitant de la douceur de sa peau. 


Tous les deux avaient parfaitement conscience que ces tête-à-tête allaient à l'encontre de toute morale et de leur éducation, ils devaient donc rester discrets. Très discrets. Azami se montrait d'ailleurs extrêmement pointilleuse sur le sujet sans que son amant en connaisse la véritable raison.


Ce qu'Azami ignorait, elle, c'est que Masato culpabilisait dès qu'elle avait passé la porte : depuis son enfance, il était promis à une autre, une jeune fille douce et gentille, Inari. Leur union avait été décidée par leurs parents qui étaient amis et originaires du même village à la périphérie de Tokyo. D'ailleurs, depuis qu'il était sorti de l'école de police et percevait un véritable salaire, son père ne manquait pas de le relancer, insistant sur le fait qu'il était temps de se marier. Le jeune homme prétextait vouloir économiser encore un peu afin de pouvoir accueillir dignement une épouse.

— Et une famille, complétait souvent sa mère fière de constater que son fils était sérieux et prévenant.


Ce qui achevait de le mettre mal à l'aise. Ses parents attribuaient son embarras à sa jeunesse et à l'inexpérience face à la perspective de prendre femme et d'avoir des enfants. Jamais au grand jamais, ils n'auraient imaginé leur fils unique en amoureux transi de bonheur, amant secret d'une institutrice de trois ans de plus que lui, un jeune homme tellement épris qu'il en oubliait de manger ou de faire sa lessive. Tout ce qui lui importait était d'accueillir comme il se devait celle qui occupait constamment ses rêves, ses pensées et toutes les nuits qu'il ne passait pas au poste. 


Alors que le corps nu d'Azami se lovait somptueusement contre le sien, il ne put s'empêcher de penser au repas familial qui l'attendait le lendemain, aux questions qui lui seront inévitablement adressées et à l'ultimatum qui finirait un jour ou l'autre par être posé :

— Tu comprends, Masato, à un certain moment, il faut se fixer une date, sinon, on n'y arrivera jamais.


Oh, mais comment répondre à sa douce maman qu'il aimerait tant que cela n'arrive jamais ! Eviter à tout prix de se marier, ou en tout cas, pas avec Inari ! Il n'avait rien contre celle qui lui avait été promise, elle était même plutôt jolie, gentille, intelligente et drôle. Mais si elle avait été une compagne de jeux pendant son enfance, une complice lors de l'adolescence, jamais elle n'avait fait battre son cœur comme Azami l'enflammait. 


Azami


Comme ce chant sonnait doux à ses oreilles.


L'année dernière, il avait à peine croisé son regard qu'il en était tombé amoureux immédiatement. Et aujourd'hui, grâce à une chance inouïe, un hasard formidable du destin, qu'importe la ou le responsable, la belle Azami se retrouvait contre lui, sa peau contre la sienne, ses cheveux épars sur son épaule. Il pouvait écouter les battements de son cœur quand ses mains s'aventuraient sur son corps, se perdre dans ses yeux quand il succombait au plaisir, respirer le parfum de ses cheveux lâchés.


Imaginer faire ça avec une autre ? Non, impossible ! Il devait trouver une solution. Et vite. Sinon... Sinon, Azami allait lui échapper. Il ne voulait pas se partager entre deux femmes et il aurait mis sa main à couper que son amante n'accepterait jamais d'être une simple maîtresse. Et surtout... il n'en avait absolument pas envie. Partager sa vie avec Azami, envisager des lendemains comme aujourd'hui, c'était ça son avenir, son vœu le plus cher. Il allait peut-être briser le cœur d'Inari, écorner son honneur et celui de sa famille, décevoir ses parents mais qu'importe. Vivre aux côtés d'Azami en valait le prix. 


Il n'y avait qu'une seule et unique solution pour y parvenir. Il prit une grande inspiration et lâcha dans la pénombre :

— Je veux rencontrer tes parents pour leur demander l'autorisation de t'épouser.


Elle se recroquevilla contre son épaule et se serra contre lui. Il voulut se tourner vers elle, prenant sa réaction pour de l'émotion mais, quand il tenta de l'embrasser pour sceller cet engagement, il ne parvint même pas à croiser son regard. 

— Azami ? demanda-t-il surpris.


Elle rentra la tête dans les épaules et Masato essaya de lui relever le menton, en vain. 

— Azami ? Quelque chose ne va pas ? 


Elle secoua vivement la tête, le visage toujours dissimulé contre le bras de son amant qui ne comprenait pas pourquoi elle se comportait de la sorte. Elle aurait dû éclater de joie, alors pourquoi le fuyait-elle ? Masato sentit son cœur s'assombrir d'un mauvais pressentiment. Il se crispa et fit tout son possible pour ne pas laisser sa nervosité transparaître dans sa voix :

— Qu'est-ce que j'ai dit ?


Un silence buté lui répondit. Il essaya à nouveau de lui faire relever la tête pour croiser son regard mais elle se dégagea soudain et lui tourna violemment le dos, se leva et commença à s'habiller. Masato, abasourdi pendant quelques secondes, sembla soudain se réveiller et voulut la suivre mais il s'emmêla dans le drap :

— Azami ! Merde ! Qu'est-ce que j'ai dit ?


Elle ne se retourna pas et elle avait déjà passé sa robe quand il parvint enfin à se lever, totalement nu pour l'attraper par le bras. Elle se retourna vers lui, le visage étrangement impassible, fermé et froid. Masato crut comprendre ce qu'il avait fait de travers et lui sourit en disant :

— C'est parce que je ne t'ai pas demandé ton avis avant ? Je n'ai pas fait ma demande dans les règles de l'art, c'est ça ? Il n'y avait pas assez de poésie ?


Elle secoua négativement la tête, les lèvres pincées, les yeux brillants. Elle tenta de se détourner mais il la retint fermement.

— Pardon, dit-il la voix un peu radoucie. J'ai plus pensé à la procédure qu'au romantisme. Je suis policier, pas poète, rappelle-toi.


Il espéra que la boutade ferait mouche et lui permettrait de renouer le lien mais, à sa grande surprise, Azami repoussa son bras et enfila ses souliers.

— Azami, explique-moi ! Qu'est-ce qu'il se passe ? J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?


Elle lui tourna le dos. Ce fut dans un murmure qu'elle prononça :

— Pardon, je dois m'en aller. 

— Quoi ? T'en aller ? Maintenant ? Comme ça, d'un coup ?

— Je te demande pardon, mon amour. Je... J'ai... Je ne...


Il vit son dos se vouter après un profond soupir. Il s'approcha d'elle et la saisit fermement par les épaules. Elle tenta de se dégager mais il raffermit sa prise :

— Je t'aime, je veux t'épouser, c'est logique, non ? Tu ne peux pas partir comme ça ! Pas pour si peu, ce n'est pas possible. Je suis sûr que tu m'aimes aussi et que...

— Laisse-moi partir... Tu ne peux pas comprendre !


Elle gronda, tentant de se défaire de la poigne du jeune homme. Mais, il était un policier bien entraîné et cela n'eut que peu d'effet sur lui. D'un coup d'épaule, elle essaya une nouvelle fois de fuir mais Masato finit par la retourner et par l'entourer de ses bras. Il avait conscience qu'il lui faisait sans doute mal en la tenant ainsi mais il ne pouvait se résoudre à la laisser partir comme ça, sans explication. Pour rien au monde, il ne voulait la perdre, oh non ! Et surtout pas pour une demande en mariage mal formulée. C'était trop idiot.


Terrifié, il la serra contre lui le plus fort possible pour qu'elle comprenne, qu'elle entende, qu'elle lui pardonne, qu'elle reste près de lui. Le souffle court, il sentait son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Il voulut parler mais sa gorge serrée ne lui permit que de lui murmurer à l'oreille : 

— Pardon. Pardon. Pardon. Je ne sais pas ce que j'ai fait de mal mais je te demande pardon. Je t'en prie, pardonne-moi et reste. J'ai l'impression que si tu pars maintenant, je ne te reverrai plus.


Il la sentit se relâcher contre son torse. Il défit un peu son emprise, prit son visage entre ses mains pour croiser son regard affûté et encore rageur. Il ajouta alors :

— J'en mourrai si je ne te revois plus. Je t'aime. Je n'aimerai que toi. Je veux t'épouser. Je n'ai jamais été aussi sûr de quelque chose de toute ma vie. Dis-moi ce qui ne va pas, Azami. Dis-moi... S'il-te-plaît... Ne pars pas... 


Sa voix se brisa. Il embrassa fébrilement les cheveux de son amante, puis son front, parvint à attraper ses doigts pour les couvrir de baisers. A cet instant, elle redressa suffisamment la tête pour que leurs regards se croisent. Immédiatement, il vit ses yeux devenir brillants. Ses lèvres tremblèrent soudain, ses mâchoires se serrèrent. Puis, un sanglot explosa dans sa gorge, des larmes s'écoulèrent sur ses joues alors qu'elle s'écriait :

— On ne pourra jamais se marier, mon père ne t'acceptera jamais !

— Bah pourquoi ? Je ne suis pas un si mauvais parti que ça ! Je ne ferai évidemment pas fortune mais je fais un travail honnête. Je suis plus jeune que toi mais ça ne voit pas, ce n'est que trois petites années, ce n'est rien ! Je ferai des heures supplémentaires pour nous offrir un appartement plus grand que celui-ci. Je peux convaincre tes parents de me choisir, tu sais. 


Elle le dévisagea, les yeux plein de larmes. Elle secoua la tête en murmurant :

— Tu ne comprends pas.

— Explique-moi ! S'il le faut, je peux m'adapter. Si toi, tu veux devenir ma femme, je ferai tout ce qui est poss....

— Tais-toi ! hurla-t-elle brusquement. Tu ne comprends pas. Tu ne comprends rien de rien !

— Hein ? Azami... Je... 


Elle se détourna pour pleurer entre ses mains. Elle se laissa retomber sur le futon qu'elle venait de quitter. Il vint se rassoir près d'elle et entoura ses épaules de son bras, la serrant contre lui. Il la laissa pleurer ainsi. Effectivement, il ne comprenait pas du tout ce qui était en train de se passer. Dans son imaginaire, une demande en mariage, même maladroite aurait dû la rendre heureuse. Peu importait les difficultés, ensemble, ils les surmonteraient, Masato en était persuadé. Ils trouveraient une solution.


Après quelques minutes, elle se leva, alla chercher un mouchoir dans son sac à main sous le regard angoissé de Masato qui craignait qu'elle ne s'échappe à nouveau. Elle semblait un peu calmée quand elle eut fini de se moucher et elle revint sur le futon, tête baissée. Elle fit face à Masato qui ne savait pas quoi faire à part attendre, respira un grand coup et prit sa main entre les siennes :

— Mon amour? Il faut que tu… que je… Rhhaaa ! C’est tellement dur… 


Elle s'interrompit et leva les yeux au ciel, s'essuya les joues d'un geste rageur :

— Mais il faut que tu saches... Tu as le droit de savoir.


Il la regarda, cherchant dans ses yeux la réponse, impatient de savoir et en même temps craignant que la réponse de son aimée ne lui brise définitivement le cœur.

— Tu es déjà mariée ? lança-t-il d'un ton sec et acide.


Elle secoua négativement la tête, les larmes au bord des yeux.

— Fiancée ? poursuivit Masato les lèvres pincées. Promise à un autre ? 


Cette éventualité ne lui avait même pas effleuré l'esprit, tant il avait été obnubilé par sa propre situation. Mais, curieusement, il restait encore persuadé que rien ne pourrait être pire ou plus difficile à défaire que sa promesse à Inari et à sa famille. En face de lui, elle secoua à nouveau la tête :

— Non. Pas encore... mais ça ne devrait plus tarder, ajouta-t-elle dans un souffle.

— Mets-moi sur la liste des prétendants ! dit-il en embrassant les mains qui tenaient la sienne.


Elle se dégagea :

— Masato, s'il-te-plait...  Arrête !! 


Il se maîtrisa, redressa le torse et se tint aussi droit que possible pour montrer sa force, qu'il serait là, qu'elle pouvait avoir confiance en lui. 


Cinq voitures passèrent dans la rue en contre-bas, éclairant un peu plus son visage noyé de larmes. Le temps paraissait s'être englué alors que Masato restait suspendu aux lèvres d'Azami, le cœur battant, les mains moites et légèrement tremblantes malgré les apparences qu'il souhaitait donner. Et puis, elle ferma les yeux, ouvrit lentement la bouche et murmura :

— Mon nom de famille n'est pas Umezawa. C'est celui de ma grand-mère. Je l'ai pris pour pouvoir travailler sans être importunée.

— Importunée ? Pourquoi serais-tu importunée à cause de ton nom de famille ?


Elle ouvrit les yeux et plongea son regard dans celui de Masato qui attendait, légèrement penché vers elle maintenant. Il avait l'impression que son cœur allait imploser. Finalement, il se liquéfia quand le jeune homme entendit :

— Parce que mon grand-père s'appelle Kusumoto. Kusumoto Teijo.


Il avait l'impression de flotter tant le choc avait été grand. Il battit des paupières, incrédule.

— Kusumoto ? Teijo ? répéta-t-il.


Elle hocha la tête. Et il bredouilla, histoire d'être sûr d'avoir bien compris de quoi il retournait :

— Kusumoto... comme le clan Kusumoto ? Teijo... comme LE Kusumoto Teijo ?


Elle confirma d'une voix blanche :

— Le Dragon de Fer, Oyabun du clan des Dragons de Feu, oui. Mon père est mort quand j'étais petite et je suis son unique descendante directe. Mon grand-père attend donc de moi que je me marie pour lui donner un héritier mâle pour reprendre la tête du clan à sa mort. 


Masato passa une main nerveuse et fébrile dans ses cheveux, puis sur son visage. Ca, il ne l'avait vraiment pas vu venir... Lui, le jeune flic sans histoire se retrouvait éperdument amoureux de l'héritière d'un des plus grands et des plus craints oyabuns du pays.

— J'ai pu enseigner et vivre presque normalement parce que j'ai promis que j'accomplirai mon devoir quand j'aurai vingt-cinq ans. C'est pour la fin de cette année... J'ai donné ma parole, je ne peux pas faire autrement que tenir mes engagements. Sinon... 

— Sinon quoi ? demanda Masato avec angoisse.


Elle lui avoua qu'elle n'avait jamais osé demander en quoi consistait le "sinon". Ca ne pouvait être la mort, puisque le clan Kusumoto avait besoin d'elle pour lui donner un héritier de son sang. Mais il y avait des situations bien pires que la mort dans le monde des yakuzas, et ça, Azami préféra ne pas le dire à son amant. 


Dans le noir, Azami révéla plutôt, des sanglots naissants dans la gorge :

— Je doute qu'il accepte un flic en tant que gendre officiel... ou que tes parents soient fiers d'une éventuelle union avec notre clan... ou que tu acceptes que ton fils devienne un jour un chef yakuza.


Sans un mot de plus, il la serra dans ses bras, ne sachant quoi faire d'autre. Il restait silencieux, dissimulant ainsi le maelström d'émotions et de pensées qui valsaient dans son crâne et dans son cœur à un rythme effréné. Pourquoi lui ? Pourquoi elle ? Pourquoi eux ? Pourquoi ne pouvait-on pas les laisser tranquilles, heureux ? Pourquoi n'avaient-ils pas la chance de vivre leur amour en paix ? Devait-il laisser tomber ? Renoncer et retourner à sa vie d'avant ? Faire comme si elle n'avait jamais été là, contre lui, tout contre lui ? Allait-il épouser Inari sans rien avouer à personne ? Que convenait-il de faire ? De dire ? Demander de l'aide ? A qui ? Pour faire quoi ? Parler au grand-père Kusumoto ? Le grand Oyabun du clan des Dragons de Feu ? Ce n'était sans doute pas le genre d'homme qu'on arrive à convaincre par de bons sentiments ou par le simple argument que l'amour prévaut au-dessus de tout. Mais Masato était flic, il pourrait peut-être le combattre ? Mais, à lui tout seul, comment faire ? Il avait besoin d'aide.



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