Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées

Chapitre 8 : Soirée mémorable au "Sweet Dreams"

4646 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 05/08/2026 14:17

Ryo ne retourna cependant pas au café le lendemain. Il avait ressassé toute la nuit les événements de la veille et en avait conclu qu'il devait s'en tenir à son plan initial : infiltrer les City Hunter avec sa carte de presse. S'il cédait à son envie d'y aller une nouvelle fois, comme par hasard en client amateur de café, pour revenir ensuite en tant que journaliste, cela ne ferait qu'attiser encore plus la méfiance de Miki. Elle avait flairé quelque chose chez lui, il en était sûr. Elle était perspicace, elle le lui avait clairement fait comprendre. Il devrait se méfier d'elle la prochaine fois qu'il remettrait les pieds dans le café. C'est pour cela que sa couverture devait être en béton. 


Cependant, au matin, il ne put s'empêcher de demander à Keiko de mettre son équipe de renseignement sur le terrain, afin de s'assurer que Hideyuki allait bien. Les deux informateurs revinrent bredouilles : de loin, tout paraissait calme. La seule chose inhabituelle résidait dans le fait que l'homme aux lunettes et sa sœur avaient passé la nuit au café Cat's Eye et étaient repartis chez eux le lendemain. Hideyuki était donc en vie. Ryo s'en sentit soulagé, ce qui lui parut étrange. Il se souciait peu de la vie de son prochain en général, à part de celles des membres de son ancien bataillon et ses compagnons de route actuels : Shin, Le Doc et depuis peu Mick Angel, l'Américain. Le reste de l'humanité lui importait peu à vrai dire. C'était bien la première fois qu'imaginer que quelqu'un puisse être blessé – un mec en plus – l'affectait autant. 


En effet, durant une partie de la nuit, il n'avait cessé de se dire qu'un accident était si vite arrivé dans leur monde : une balle ou un coup de poignard qui provoque une hémorragie interne, un organe lésé... ça ne se voit pas forcément au premier coup d'oeil mais ça peut être fatal sans soins appropriés. Ce sentiment, cette inquiétude, cette angoisse de l'incertitude pour une personne qu'il ne connaissait pas du tout, c'était vraiment inédit. Pourquoi se ronger ainsi les sangs ? Peut-être parce qu'il avait envie de connaître la vérité ? Peut-être parce qu'il éprouvait le besoin de se retrouver face à celui et celle qui partageaient une partie de son sang ? Peut-être parce que cet homme à l'imperméable défraîchi était son frère ? Ryo s'efforçait de ne pas trop penser à ces questions qui le perturbaient plus qu'il ne l'aurait voulu mais cela l'avait quand même empêché de trouver le sommeil.


La journée qui suivit lui parut très longue, surtout que ses deux compagnons avaient décidé de profiter des bains chauds de la forteresse sans lui. En fin de soirée, alors que la nuit était bien entamée, il venait tout juste de réussir à convaincre Hiro de l'escorter discrètement pour une nouvelle sortie téléphonique, que Keiko le rejoignit. Elle était accompagnée de trois jeunes hommes en costumes sombres, les cheveux gominés en arrière.

— Où allez-vous ? s'enquit-elle.

— Nulle part, mentit Ryo en soutenant le regard d'acier de la conseillère.


Cette dernière dévisagea ensuite Hiro qui choisit de s'incliner en signe de soumission et de respect. Il resta dans cette position, attendant que sa supérieure lui donne l'autorisation de se relever. Ce qu'elle donna dans un léger grognement. Hiro se redressa vivement et fixa un point au-dessus de la tête de la dame yakuza. 

— Et bien, ça plaisante pas ! songea Ryo, déterminé à ne pas fléchir devant l'autorité. 


La Shateigashira se tourna à nouveau vers Ryo qui croisa les bras. Lui et la discipline... Il avait eu sa dose pendant son enfance et son adolescence. Même Shin n'arrivait plus à lui imposer quoi que ce soit alors qu'il était ce qui ressemblait le plus à un père et qu'il avait été son supérieur hiérarchique pendant des années. Cependant, ils n'étaient plus soldats à présent et autre chose les liait depuis.


La Shateigashira et Ryo se mesurèrent ainsi du regard pendant quelques secondes jusqu'à ce qu'elle réprime un léger sourire qui fit frémir la cicatrice de sa joue :

— Venez avec moi.

— Non.


Elle resta de marbre, même si Ryo crut voir un certain amusement dans son regard.

— Venez avec moi, insista-t-elle d'une voix blanche.


Ryo secoua la tête : 

— J'ai quelque chose de prévu, navré.

— Je croyais que vous n'alliez nulle part... s'étonna Keiko en levant un sourcil.


Déstabilisé, Ryo se sentit obligé de se justifier, ce qui n'était clairement pas dans ses habitudes. Mais la Shateigashira en imposait sacrément, pas de doute.

 — Je dois juste téléphoner à quelqu'un, avoua-t-il à contre-cœur.


Elle sourit enfin et leva les yeux au ciel, moqueuse :

— J'aurais dû m'en douter... Une petite amie aux Etats-Unis, j'imagine ?

— Non ! se défendit brusquement Ryo. Ah non ! Moi, c'est sans attache. Je reste un professionnel. Je veux rester libre aussi, ce n'est pas...

— Je ne tiens pas à connaître les détails, ne vous inquiétez pas. Et puis, là où je vous emmène, il y aussi des téléphones. Allez, venez.

— Où devrais-je vous suivre ?

— Au KabukiCho.


Ryo sursauta et ne put se retenir de montrer sa joie : 

— Au KabukiCho ? Au vrai KabukiCho ?


Keiko hocha très sérieusement la tête en guise de réponse. Il n'en fallut pas plus pour faire fondre complètement l'opposition de Ryo. La dame yakuza le toisa encore quelques secondes alors qu'il ajustait son blouson et passait rapidement la main dans ses cheveux pour tenter de les discipliner. Il dissimulait difficilement son sourire réjoui quand il ajouta, mimant la soumission :

— Si vous y tenez... Allons au KabukiCho... Je trouverai bien un téléphone, en effet.


En réalité, il trépignait d'impatience ! KabukiCho !!! C'est là que Ryo rêvait d'aller depuis qu'il avait mis les pieds à Tokyo. Le fêtard qu'il était savait qu'il allait se plaire dans ce célèbre quartier : des bars les uns derrière les autres, des hôtesses, des filles et plus si affinités, des cinémas pour adultes, des salles de jeu, des casinos... tout, il y avait tout ce qu'on pouvait imaginer pour faire la fête. Oh oui, il allait s'amuser comme un petit fou ! Enfin il se passait un truc sympa ! 


Keiko sourit discrètement, satisfaite, et se dirigea d'un pas décidé vers la sortie de la forteresse, avec, sur ses talons, Ryo et les trois yakuzas en costumes sombres qui lui servaient de gardes-du-corps. Sans qu'elle ait besoin de faire le moindre geste, les gardes déverrouillèrent la porte principale qui tourna lourdement sur ses gonds et une limousine noire s'avança devant l'entrée de la villa. Le chauffeur vint ouvrir la portière et Keiko s'y engouffra souplement. Ryo la suivit, de même que les trois autres types. Il soupira. Ils n'avaient pas l'air d'être des marrants ! Pas question de découvrir le pays des merveilles en compagnie de la vieille et encore moins de ces trois gars-là. Alors qu'il faisait mine de contempler le paysage, il prenait une ferme résolution : il faudrait qu'il leur fausse compagnie dès que possible. Ça devrait être jouable. Pas simple, mais jouable ! Il pourrait alors flâner, passer de bars en bars, collectionner conquête sur conquête et terminer dans un des fameux Love Hôtels du coin. Une vraie sortie, en fait, une soirée comme à Los Angeles avec son acolyte américain ; un moment pour oublier, pour faire semblant d'être un type normal, pour rire et vivre, en imaginant peut-être pendant quelques instants avoir des amis ou même être aimé, c'était peut-être ce qui lui manquait le plus ces derniers temps, ce moment d'illusion éphémère et futile qu'on ne trouve que dans l'anonymat urbain.


Sûr d'être sur le point de passer une formidable nuit, Ryo souriait en regardant par la vitre, mémorisant, par pur réflexe, le trajet qu'ils étaient en train d'effectuer. Il allait au KabukiCho ! Il allait passer une soirée formidable. For-mi-dable ! Oui, c'était certain, il passerait une nuit mémorable !


Sauf que non...


Une heure après son arrivée dans le quartier le plus débridé du pays, sa déception était au plus haut et son moral au plus bas. Assis sur un canapé capitonné de velours vert bouteille, il faisait tourner son whisky dans son verre, comme s'il voulait s'hypnotiser, tout en fumant une énième cigarette. Il observait négligemment la salle autour de lui, d'un air désabusé non dissimulé. 


Les éclairages doux diffusaient une lumière à peine suffisante pour distinguer la dizaine de tables basses qui parsemaient le petit espace aux fenêtres calfeutrées par d'épais rideaux. Cinq places étaient occupées : que des hommes accompagnés d'une jeune femme en robe de soirée qui s'occupait de remplir les verres d'alcool. A part ça, il ne se passait pas grand-chose.


Mais qu'est-ce qu'il foutait là ?


Il avait bien tenté de se défiler quelques minutes auparavant mais les trois yakuzas dans son dos lui avaient immédiatement emboîté le pas. Il avait fait une rapide visite des toilettes mais comme le bar se situait au huitième étage d'un grand immeuble, difficile de se faire la belle par la fenêtre.


Il était donc revenu s'asseoir en traînant les pieds à la place qui lui avait été assignée par Keiko et les trois gardes s'étaient à nouveau postés dans son dos. Il sentait d'ailleurs tellement leur présence, que ça le rendait extrêmement nerveux. D'habitude, c'était lui qui se dissimulait aux yeux des autres pour les observer et non l'inverse. Il détestait cette sensation d'être surveillé. Était-il considéré comme un ennemi potentiel ou simplement protégé comme un petit être fragile ? Ou comme quelqu'un d'important ? Aucune de ces possibilités ne lui convenaient car il n'était rien de tout cela. En plus, il avait sans aucun doute bien plus d'expérience au combat que ces trois jeunes types. Il ne compterait certainement pas sur eux si ça commençait à chauffer pour une raison ou pour une autre. 


Ryo écrasa sa cigarette dans le cendrier et termina son verre. Aussitôt, une jolie serveuse en robe de soirée vint lui le remplir. Il tenta d'entamer une conversation galante et fort polie mais la jeune femme prit congé et retourna vers le bar sans un mot. Apparemment, toutes les filles avaient eu des consignes le concernant et aucune ne souhaitait céder à ses charmes, ni même venir lui tenir compagnie. Il regarda autour de lui, enviant presque les quelques autres types qui, installés plus loin à des tables similaires à la sienne, avaient au moins le plaisir de pouvoir relooker une fille sexy tout en discutant avec elle. Il étendit ses jambes devant lui en soupirant. 


Pourtant, ce très chic bar à hôtesses s'appelait le "Sweet Dreams". Avec un tel nom, Ryo s'était attendu à autre chose que ça. 


Il porta son verre à ses lèvres et but une gorgée. Au moins le whisky était bon, c'était déjà ça. Il soupira encore. 

Tout était calme. 

Trop calme. 

Trop classe. 

Trop... chiant. 

Oui, Ryo s'ennuyait à mourir. Comment les autres gars présents dans la salle pouvaient s'éclater à passer leur soirée à picoler en papotant gentiment avec de jolies filles et rien de plus ? Faut vraiment être idiot pour venir ici par plaisir ! Même la musique, aux faux accents jazzy, était ennuyeuse. Et dire que dehors, quelques étages plus bas, la fête battait son plein !  


C'était tellement frustrant ! Car, pour le peu qu'il en avait vu, le KabukiCho était vraiment à la hauteur de sa réputation. Des échoppes, des restaurants et des bars se succédaient les uns derrière les autres dans un dédale de ruelles éclairées et largement fréquentées. Tout le monde parlait fort, on entendait de la musique un peu partout, des femmes en drôles de tenues, en lapins, en écolières, en robes minuscules malgré le froid, mais aussi de jeunes hommes, interpellaient les passants pour présenter un menu, les invitant à prendre un café, un verre, à venir visiter les endroits les plus insolites et les plus délirants que l'univers de la fête ait pu inventer. Ryo avait eu l'impression d'être au paradis. Il avait ralenti à chaque nouvelle sollicitation, prêt à s'évader dans un monde de merveilles, mais Keiko l'avait systématiquement retenu. 

— Nous ne sommes pas là pour ça ! avait-elle finalement crié.

— Parlez pour vous ! Personnellement, je suis venu pour ça, avait répondu Ryo en se retournant sur une jeune femme vêtue d'un kimono tellement court qu'on voyait sa culotte en dentelle noire au-dessus d'un porte-jarretelle tout à fait attrayant.


Il allait lui emboîter le pas quand Keiko l'avait attrapé fermement par le bras.

— Hey ! Mais lâchez-moi ! s'était indigné Ryo. Je suis libre de faire ce que je veux, non ?

— Non. Ça suffit maintenant. Vous pourrez vous... vous... vous amuser plus tard. On a du travail.

— Comment ça, du travail ? 


Keiko l'avait regardé durement, serrant un peu plus fort ses doigts autour du bras de Ryo. 

— Je dois réévaluer la cotisation pour l'un de nos clubs, avait-elle froidement répondu. Ça vous permettra de découvrir sur le terrain comment fonctionne notre organisation. Ce n'est pas en restant enfermé dans votre cage que vous deviendrez un Dragon respecté.


Elle avait marqué une pause pour le détailler pendant quelques secondes avant d’ajouter :

— ... et respectable.


Ryo avait haussé les épaules :

— Je ne suis pas un homme respectable, Shateigashira Kishi. Je ne l'ai jamais été et je ne le serai sans doute jamais.

— Il faudra le devenir pourtant.

— Pour qui ?

— Pour votre famille.

— Laquelle ? avait répliqué sèchement Ryo. Personne ne me considère comme faisant partie de "votre famille" de Dragons débiles. Votre Oyabun m'adresse à peine la parole et je ne peux même pas aller et venir comme bon me semble sans qu'un puceau me colle aux basques. On me retient prisonnier parce que tout le monde flippe que j'en sache trop mais on me reproche de ne pas en savoir assez. Ça devient pénible à la longue. Je ne reste que parce que je veux en savoir plus sur mes origines, je ne vais pas vous mentir.


Il avait alors vu la vieille yakuza pincer les lèvres et devenir soudain plus pâle. Il s'était rendu compte qu'il avait été inutilement blessant. Elle était peut-être la seule depuis son arrivée à considérer son besoin de connaître ses parents. Cependant, il ne s'était pas excusé. En retour, elle l'avait simplement tiré encore plus fort par le bras, lui faisait presque mal, le forçant à se baisser vers elle pour qu'elle puisse lui chuchoter à l'oreille :

— Je comprends que vous ne soyez pas prêt mais on en parlera plus tard. En attendant, j'ai quelqu'un à vous présenter, quelqu'un qui pourra vous parler de votre père. Mais bouclez-la, ces trois-là ne doivent rien savoir. Suivez-moi.


Alors il l'avait bouclée et il avait suivi Keiko sagement, les trois types en costumes sombres sur les talons. Sur le coup, il était persuadé que c'était la seule chose à faire : faire confiance à Keiko. Elle allait lui présenter quelqu'un qui avait connu son père, le policier Makimura. Avec son nouveau statut de futur chef de clan, c'était une vraie chance. Ou un piège ? On lui avait appris à envisager toutes les possibilités, à rester méfiant en toute circonstance. Il avait cependant bien vite effacé cette possibilité de son esprit. Keiko était certainement la personne la plus dévouée au clan. Ça ne faisait aucun doute. Alors il l'avait suivie. 


Et maintenant, il le regrettait. Oui, il le regrettait parce qu'il s'ennuyait ! Il s'ennuyait à mourir !


Pourtant, il était si enthousiaste quand, après quelques minutes de marche, lui et les yakuzas étaient arrivés devant un immeuble d'une quinzaine d'étages à l'architecture plutôt banale. Le rez-de-chaussée était occupé par une boutique de location de vidéos pour adultes dont les affiches avaient fortement fait loucher Ryo. Keiko s'était dirigée d'un pas sûr vers le hall d'entrée vitré. Elle avait sonné et donné un mot de passe à l'interphone. La porte s'était ouverte et elle avait une nouvelle fois tiré violemment Ryo par le bras – bras qui commençait à devenir douloureux d'ailleurs – pour qu'il la suive, . Elle y avait mis toute sa force en plus car il faut bien avouer que le jeune homme restait hypnotisé par des extraits très aguichants avec un œil hagard. Pendant ce temps, un de ses hommes était resté à la vitre, surveillant ostensiblement les allées et venues avant de les rejoindre rapidement alors qu'ils s'engouffraient enfin dans un ascenseur relativement spacieux. 


Quand la porte s'était ouverte, le petit groupe de yakuzas avait été accueilli par la propriétaire en personne, Madame Egawa, une grande dame d'une cinquantaine d'années, un peu ronde mais à la silhouette sublimée par une robe fourreau noire très élégante. Tout le personnel s'était incliné à l'unisson quand elle avait respectueusement prononcé à leur arrivée : 

— Shateigashira Kishi, nous sommes honorés de vous recevoir ce soir. Comme toujours, vos hommes et vous êtes les bienvenus au "Sweet Dreams". Je vous fais préparer votre table habituelle ?


Keiko avait acquiescé puis, la propriétaire des lieux les avait accompagnés jusqu'à un ensemble de canapés installés en U, bien en retrait de la salle. En un claquement de doigts, saké, whisky, champagne, verres, glaçons, cigarettes et cendriers étaient apparus sur la table basse. 

— Avant de déguster votre saké, Madame Egawa, j'aimerais m'entretenir avec vous en privé, avait demandé Keiko d'un ton éminemment poli. 

— A votre guise, Shateigashira Kishi. Allons dans mon bureau.


Et sans un mot de plus, les deux femmes s'en étaient allées vers une petite porte en retrait, à gauche du bar. C'était logique que les Dragons de feu sortent boire un verre dans les établissements bénéficiant de leur protection, s'était dit Ryo, en plus, elle avait prévenu qu'elle devait revoir une cotisation. Mais ce n'était pas en restant sur le canapé qu'il allait apprendre quelque chose ! Alors, pourquoi lui avait-elle fait signe de rester assis ? 


Il soupira, contrarié d'être si peu utile. Il s'était donc servi un verre généreux et, pensant que les hommes profiteraient de l'absence de leur cheffe pour se détendre un peu, il avait invité les trois gardes du corps de Keiko à se joindre à lui. Mais, ils étaient restés de marbre, plantés dans son dos et n'avaient même pas daigné lui répondre. 


Depuis, il semblait s'être écoulé une éternité. Ryo soupira de nouveau et regarda autour de lui. Ca faisait un moment que Keiko discutait avec la patronne et il se demandait ce qui pouvait être aussi long. Il n'avait pas de montre, mais, même si le temps paraissait s'étirer comme un chewing-gum fondu au soleil, les deux femmes étaient enfermées depuis presque quarante-cinq minutes, il en était certain. Il avait fumé six cigarettes, été deux fois aux toilettes et il avait même pu téléphoner... Oui, au moins, ça c'était fait, c'était la seule satisfaction de sa soirée.


Quand il s'était levé, tout de suite après le départ de Keiko, une jeune femme en robe à paillettes vertes s'était précipitée vers lui alors qu'il percevait la tension des trois sbires dans son dos. 

— Je peux utiliser un téléphone ? avait-il demandé à l'hôtesse. Dans un endroit discret, si possible. 


Le jeune femme s'était inclinée et l'avait invité à la suivre d'un geste de la main, ce qu'il avait fait avec joie en constatant, sourire niais aux lèvres, qu'elle avait une taille élégante et des fesses charnues à souhait qui ondulait comme un serpent sur la plaine. Un des hommes de Keiko lui avait emboîté le pas mais Ryo s'était retourné et lui avait intimé de ne pas aller plus loin, ce que l'homme avait accepté sans broncher cette fois mais il était resté planté au milieu du bar. Décidément, Ryo avait vraiment du mal à supporter tout ce tralala. Il avait maîtrisé sa contrariété en se focalisant de nouveau sur la jeune femme, sa robe verte et ses magnifiques fesses. Celle-ci l'avait conduit dans un recoin, derrière le bar où elle lui indiqua alors une petite pièce, sorte de cabine avec une porte coulissante, munie d'un téléphone mural. 


Avant que la jeune femme n'ait fait demi-tour, Ryo avait tenté une de ses techniques de drague, yeux doux, voix suave et argument du coup de foudre, d'habitude imbattable. Mais, la demoiselle était restée de marbre et s'était contentée de s'incliner :

— Vous pouvez utiliser le téléphone, Monsieur Saeba. Personne ne viendra vous déranger.


Il en avait été un peu vexé, voire carrément frustré mais, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il avait décidé d'en profiter pour régler ce qui devait l'être. Quelques secondes plus tard, Ryo avait composé le numéro de Sayuri Tachiki, la journaliste du Los Angeles Daily News

— Bonjour Sayuri-chérie ! Bien dormi ? Vous avez rêvé de moi j'espère !

— Saeba... avait soupiré la jeune femme. 

— Et oui, c'est moi ! Vous avez réfléchi à ma proposition ?

— Pfff... il n'est même pas quatre heures du mat'...

— Désolé, je fais comme je peux, croyez-moi. Alors ? Vous marchez pour la carte de presse ?


La journaliste avait baillé bruyamment :

— Ouais. C'est bon. Mais je vous préviens, si j'ai le moin...

— Super ! l'avait coupée Ryo. Je préviens mon contact sur L.A. 

— Comment est-ce que... 

— Ne vous inquiétez pas, il vous trouvera. Passez une belle journée, Sayuri, et merci pour votre aide. Et sachez que je suis encore mieux en vrai que dans vos rêves les plus fous !


Il avait raccroché. Tout se passait bien. Il ne lui restait qu'à trouver Mick, qui en plus d'être son partenaire et ami, était aussi un faussaire aguerri. Avec un peu de chance, il pourrait encore l'attraper avant qu'il ne quitte un de ses bars favoris. 


Ryo avait donc feuilleté son carnet et composé quelques numéros. Au troisième essai, le patron lui avait confirmé que Mick Angel terminait sa soirée, accoudé à son comptoir et entouré de deux jolies filles. Ryo avait serré les poings de jalousie mais avait songé qu'il pourrait encore finir sa soirée ailleurs, que, pour lui, la nuit ne faisait que commencer après tout. 

— Pourquoi tu tiens tellement à avoir une carte de presse, c'est débile ! avait hurlé l'Américain passablement éméché dans le combiné. Tu veux te faire les jolies journalistes de Tokyo ou quoi ?

— Tu imagines un peu la réunion de famille ? avait répliqué Ryo après lui avoir rapidement présenté ce qu'il avait découvert sur son père. Salut frangin, allez viens t'asseoir avec mes copains yakuzas, ils auront de belles choses à te raconter !


Mick avait ri :

— On s'en fout un peu, non ?

— Mon frère n'acceptera jamais de me parler quand il saura que je suis un Kusumoto.

— Et p'is ? T'es pas obligé d'aller lui parler ! C'est quand même pas ta faute à toi qui t'es, mais la faute d'ton père, d'ailleurs... Pis c'est le sien aussi, non ? S'il comprend pas ça, alors là, hein...


Le ton de Mick avait été un peu sec, même à travers le voile de la plaisanterie et de l'alcool. Ryo n'avait pas répondu. Il voulait rencontrer son frère et sa sœur, connaître sa famille, pourquoi son ami ne pouvait pas comprendre ça ? Face au mutisme de Ryo, Mick avait ajouté bien plus sérieusement cette fois :

— Ton demi-frangin et ta demi-frangine, tu devrais les éviter, si tu veux mon avis. Faire leur rencontre, ça ne t'attirera que des emmerdes. Et encore plus de te mêler à eux sans leur dire qui tu es vraiment.


L'Américain avait soupiré avant d'ajouter :

—  Mais comme je sais que tu iras quand même parce que tu n'écoutes jamais ce que j'te dis, je ferai de mon mieux pour t'aider. Manquerait plus que tu te fasses choper pour usage de faux. Je ne sais pas ce que ça peut te coûter par chez toi, mais ça s’rait pas du joli-joli. Donc... Comme j’suis le meilleur, je m'occupe de te bidouiller ta carte de presse. Tu me diras où je dois te l'envoyer. Je me charge de contacter ta jolie journaliste pour récupérer la sienne. J’sais où la trouver.


Puis Mick avait raccroché avant de repartir dans ce qu'il lui restait de nuit à Los Angeles. Et Ryo, lui, était revenu s'asseoir sur son canapé pour siroter son whisky dans l'endroit le plus ennuyeux du KabukiCho. Depuis, il ne se passait plus rien et le jeune homme attendait, les yeux perdus dans le vague que Madame la Shateigashira Kishi Keiko daigne bien revenir de son entrevue au sommet et qu'elle lui présente celui qu'il devait rencontrer. Qui cela pouvait-il être ? Il avait bien observé les autres clients mais aucun ne semblait faire attention à lui, et surtout, ils étaient tous trop chics pour avoir frayé avec un simple inspecteur de police. En tendant l'oreille et en lisant sur les lèvres, il avait même identifié un architecte prétentieux, un banquier plus ou moins malhonnête et un comptable infidèle à son épouse. Les deux autres clients lui tournaient le dos et les jeunes femmes qui échangeaient avec eux parlaient de choses et d'autres, d'art et de cinéma des années trente pour l'une, de Star Wars pour l'autre. Quand cette dernière commença à parler de Star Trek, Ryo se détourna, lassé de son petit jeu d'espionnage. Il entreprit alors de compter les bouteilles soigneusement disposées sur les étagères du bar, plus loin. Ça ne servirait à rien mais ça entraînait son esprit à repérer rapidement les détails essentiels.


Au bout de quelques minutes, il soupira une fois encore, se servit un autre verre et alluma une cigarette, nerveux. Il avait envie de partir, de quitter cet endroit dans lequel il se sentait observé et emprisonné. Il rêvait de profiter de tous les plaisirs qui se trouvaient si facilement à portée de main, quelques étages en dessous. Mais une chose lui faisait encore plus envie, une chose qui attisait sa curiosité comme jamais aucun autre sujet ne l'avait fait auparavant : il voulait en savoir plus sur son père et, si tout se passait bien, il allait rencontrer quelqu'un qui allait pouvoir lui en parler. 


“Encore un peu de patience, se disait-il, plus que quelques instants et je saurai.”


Mais ces dernières minutes d'attente devenaient insupportables. Keiko avait intérêt à ce que cette rencontre tienne ses promesses. Oui, espérons que ça vaille le coup ! Mais qu'est-ce qu'elle fiche, bordel ?


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