Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées

Chapitre 10 : Le Préfet Nogami

Par AngelDust

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Chapitre 10 / Le Préfet Nogami

 

— Ne faites pas cette tête, Monsieur Kusumoto, plaisanta Nogami. Ou préfèreriez-vous que je vous appelle Monsieur Saeba ? Votre filiation n'est pas encore officielle mais elle laisse peu de doute d'après ce que j'ai pu entendre.

— Saeba, juste Saeba, ça sera bien. Ou Ryo. Pas la peine de vous encombrer de titre ronflant. Je reste moi de toute manière. Comment connaissez-vous mon véritable nom ?

Le Préfet sourit et se laissa servir un verre de bière :

— J'ai mes sources, Saeba, j'ai mes sources. Mais, trêve de bavardage, je vous propose de trinquer.

— Ne le prenez pas mal, mais je n'aime pas particulièrement faire la fête avec les flics. Avec mon activité professionnelle passée, ça porte la poisse.

 

Il n'ajouta évidemment pas qu'il était sans papier d'identité officiel et qu'il était entré sur le nippon en toute illégalité. Mieux valait ne pas frayer avec les forces de l'ordre et se tenir le plus loin possibles des policiers. C’était sa devise en temps normal, alors là, assis en face du Préfet en personne, il se sentait acculé et avait très envie de fausser compagnie à ce petit monde. Mais là, les choses étaient différentes. Nogami avait, apparemment, des informations sur son père. Ryo devait lutter contre ses réflexes professionnels s'il voulait en savoir plus.

Un silence tendu était venu se poser sur le trio et, comme Keiko fusillait Ryo du regard, il ajouta poliment :

— Sans vouloir vous vexer, Monsieur le Préfet de Police.

— Je me suis renseigné sur vous, répondit Nogami avec un sourire poli. On dit que vous savez vous y prendre pour ne pas vous faire attraper. Je vous félicite.

— Je vous remercie... répondit Ryo d'une voix blanche, cachant moyennement sa nervosité.

— Cependant, il faudra vous habituer à négocier avec la police, répliqua Nogami en s’installant confortablement contre le dossier du sofa en velours. Si vous reprenez la tête du clan, vous ne pourrez pas nous éviter sans cesse.

— Je ne comprends pas.

— Peut-être devez-vous savoir que nos deux mondes, celui de la police et celui des yakuzas ne sont pas si opposés qu'on pourrait le penser.

— Oh, vous êtes un corrompu alors ? s'exclama Ryo avec un sourire narquois. Tous vos beaux discours dans les journaux, c'est de l'esbrouffe ?

Le préfet resta impassible :

— Oui et non. Corrompu, je ne le suis pas. Je ne touche pas de pot-de-vin, je ne ferme pas les yeux sur les trafics ou les crimes, je ne falsifie pas de preuves et je n'en fais pas disparaître. Je fais mon travail, quoiqu'il arrive. Enfin, je crois.

Ryo prit une grande inspiration, ne sachant trop comment prendre cette information. Il s'autorisa à demander :

— Êtes-vous une menace pour Kishi et moi ?

Keiko se tourna brusquement vers Ryo et lui fit les gros yeux. Il riposta en haussant les épaules d'un air innocent :

— J'ai le droit de poser des questions, non ?

— En effet, c'est votre droit le plus strict, confirma Nogami en desserrant un peu sa cravate. Quand mes filles étaient petites, je leur disais toujours qu'elles pouvaient poser toutes les questions qu'elles souhaitaient.

Le Préfet reprit sa bière en main :

— Il fallait juste qu'elles acceptent que parfois, certaines questions restent sans réponse. Soit parce qu'il n'y en a pas, soit parce que la personne ne souhaite pas répondre.

— Et donc ? Sommes-nous en danger, Kishi et moi ?

Nogami avala une grande gorgée de bière puis conclut :

— Non. Du moins, pas ce soir. Ce soir, je suis venu rendre visite à une vieille connaissance... ajouta-t-il en levant son verre vers Keiko qui inclina légèrement la tête en signe de connivence.

Ryo restait encore dubitatif :

— OKéééé... Et donc vous vous retrouvez souvent pour trinquer ?

— Nous ne nous sommes pas vus depuis un moment mais... oui, en effet, nous nous respectons l'un l’autre. Détenir des informations est indispensable à l'exercice de mon métier et aussi à la poursuite de vos "activités". Il est donc logique que nous en échangions de temps en temps.

Ryo n'en revenait pas.

— Je vois... C'est marrant, Kishi, dit-il en se tournant vers la yakuza, je ne vous imaginais pas en balance à flic.

— Elle ne l'est pas, répliqua Nogami d'un ton sec. Elle m'a aidée dans certaines affaires, certes, mais jamais contre votre clan. C'est même une manière de le protéger. Comme Madame l'Oyabun Kusumoto Suki est absolument opposée au trafic de drogue, nous avons eu l'occasion d'échanger de bons procédés... si je peux me permettre d'appeler les choses ainsi.

 

Ryo avait du mal à comprendre. Pour lui, les malfrats étaient d'un côté, enfin de son côté à lui, et les flics... et bien, ils avaient toujours été de l'autre. Evidemment, il avait rencontré des policiers corrompus en Californie et aussi en Amérique du Sud mais il s'en était toujours méfié. Comme disait Shin, celui qui est capable de trahir ceux de son camp peut, sans remord, trahir son ennemi. Un corrompu n'est jamais fiable. C'est le pire du pire. Nerveux, Ryo laissa éclater un petit rire condescendant avant que le Préfet se justifie :

— Je fais simplement partie de la vieille école, voyez-vous. Je pense que les yakuzas permettent de maintenir un certain équilibre. Ils sont présents dans notre société depuis des siècles, nous ne pouvons pas les éliminer purement et simplement en les jetant tous en prison. D'ailleurs, admettons même que cela soit réalisable, d'autres groupes prendraient leur place et leurs parts de marché. Et ces autres clans n'ont pas forcément les mêmes... méthodes... Certains, surtout les étrangers et les jeunes ne respectent pas les règles établies. Et puis, je pense que votre présence parmi nous marque une sorte de trêve.

— De trêve ?

— Oui. Je ne suis pas ici en tant que Préfet mais en tant qu'ami. Et comme nous sommes amis, je vous propose de trinquer.

 

Ryo regarda Keiko, cherchant chez elle un indice qui montrerait que le Préfet était bien en train de se payer leurs têtes mais il ne trouva rien. Elle se contenta de hocher gravement la tête en signe d'assentiment avant de soulever son verre. Il fit de même avec son whisky et Nogami y joignit sa pinte :

— Trinquons à la mémoire de mon regretté ami Makimura Masato et aussi à celle de son grand amour, Kusumoto Azami. J'aimerais tant que leur histoire se soit terminée autrement. Quel épouvantable gâchis.

Ryo faillit en lâcher son verre :

— Vous... Vous savez ce qu’il s’est passé ?

Nogami but une modeste gorgée :

— Oui. Je suis impliqué depuis le début. Enfin, pas autant que vous, consentit-il en regardant Keiko de biais avant de se pencher vers Ryo : Mais maintenant vous êtes là, devant moi alors je me dois de vous raconter ce que je sais. Parce que vous êtes le fils de mon ami et parce que, d'une certaine manière, j'ai ma part de responsabilité dans ce qu'il s'est passé. Je me dis souvent que j'aurais pu faire autrement.

 

Un silence respectueux lui répondit. Ryo encore un peu abasourdi se contentait d'observer le Préfet Nogami, cet homme qui avait connu son père et qui s'était présenté comme son ami. Alors, c'était lui, un représentant des forces de l'ordre qui allait lui raconter, à lui le tueur à gage venu d'Amérique, l'héritier d'un clan de malfaiteurs, ses origines et son histoire familiale ? Et bien... cette soirée était pleine de surprise finalement. Ryo termina son verre cul-sec, apprécia la chaleur immédiatement réconfortante de l'alcool et se cala dans son siège, impatient d'en apprendre davantage sur ses parents.

 

Le Préfet but une nouvelle gorgée de bière, s'éclaircit la gorge et débuta son récit.

 

***

 

Tokyo, août 1958

 

La journée qui avait suivi la révélation d'Azami avait paru affreusement longue à Masato. C'était avec fébrilité qu'il avait attendu la fin de son service et surtout, de celui de son ancien copain de promo, Fumimaro. Il insista tellement pour aller prendre une bière que celui-ci compris assez vite que quelque chose ne tournait pas rond.

Pour Masato, Fumimaro était le seul sur qui il pouvait vraiment compter. Si quelqu'un pouvait être de bon conseil, ça ne pouvait être que lui. Nogami Fumimaro était un flic presque parfait : résultats exemplaires lors de leur formation, comportement irréprochable, respect des règles et de l'autorité. Inévitablement, il était devenu le policier parfait, apprécié de ses supérieurs et de ses collègues. Nogami était déjà pressenti pour prendre le grade de sergent. Même s'il avait tendance à être intransigeant, un peu colérique, il était aussi un fin politique et négociateur subtile à ses heures, manipulateur parfois. Il restait surtout un ami fidèle et, Masato l'espérait du plus profond de son cœur, incorruptible.

Les deux camarades avaient échoué dans un bar quelconque du centre-ville, un de ceux qui n'étaient pas encore tenu par le clan des Kusumoto, veillant à prendre une table en retrait, dans l'ombre, à l'abri des regards.

 

Depuis qu'ils étaient servis, Masato n'avait presque pas touché à son verre tant il avait à raconter. Fumimaro avait siroté sa bière, sans un mot, sans broncher. Il avait cette capacité-là, Fumimaro, de rester impassible et à l'écoute pendant aussi longtemps que nécessaire. Maintenant que Masato avait tout dit, il attendait sa réaction. Pour calmer son impatience, il souleva sa pinte et en avala une bonne moitié, assoiffé d'avoir tant parlé. Fumimaro attendit que son ami eût reposé son verre pour soupirer :

— Mais dans quelle merde est-ce que tu t'es fourré, Makimura ?

Fumimaro s'alluma une cigarette et lorgna son camarade à travers les volutes bleutées. Il avait le même âge que Masato mais paraissait plus vieux, peut-être à cause de son front haut déjà marqué par quelques rides, ou de sa mâchoire carrée et décidée, de sa carrure plus massive ou de son charisme naturel relevé par un costume toujours impeccable et un parfait lissage gominé de sa chevelure. Face à lui, Masato, grand maigrichon à la tignasse en bataille et la chemise froissée ressemblait à un adolescent pris en faute.

— Qu'attends-tu de moi ? ajouta Fumimaro.

— Un conseil peut-être ? tenta son ami, un peu inquiet. A ton avis, comment pourrait-on mettre tout le clan Kusumoto hors d'état de nuire ?

Fumimaro dut se retenir pour ne pas éclater de rire devant l'incongruité de la proposition et c'est un grand sourire aux lèvres qu'il répliqua, prenant garde à garder un ton assez bas pour ne pas être entendu par leurs voisins :

— Mettre à bas toute une organisation criminelle pour pouvoir épouser la fille du chef ? Tu plaisantes, j'espère !

Masato secoua la tête. Non, il ne plaisantait pas. Devant son sérieux, son camarade se départit progressivement de son sourire et se pencha vers lui :

— On n'arrive pas à éliminer des clans aussi simplement que ça.

— On est flics quand même ! On devrait trouver un moyen de se débarrasser des criminels !

— Certes mais pas pour des raisons aussi personnelles, Makimura.

Ce dernier se renfrogna et termina sa pinte pour dominer la colère et l'impatience qui grandissaient au fond de ses tripes. Fumimaro se pencha vers lui et murmura, afin de ne pas attirer l'attention sur eux :

— Tu sais comme moi que, sans les clans, on ne trouverait peut-être même pas de bière. Le marché noir est illégal mais nécessaire tant qu’on n’aura pas remis l'économie nationale sur les rails. En plus, la police seule ne peut pas venir à bout des mafias étrangères qui nous envahissent. C'est eux, notre priorité officielle.

— Oui, mais là je te parle d'une autre priorité.

— Ne le prends pas mal mais t'attaquer au clan des Dragons de Feu pour une amourette, c'est pas vraiment ce que j'appellerai une priorité.

Vexé, Masato se calla contre le dossier de sa chaise et maugréa :

— C'est pas une amourette.

— Ecoute, tu dois épouser Inari. Vos fiançailles sont prévues depuis des lustres. Elle est chouette, Inari, et cette union ferait honneur à ta famille. Pourquoi en choisir une autre ?

— Parce que je l'aime.

— Et ?

— Comment ça "et" ? Je l'aime et c'est tout. Sais-tu ce que ça veut dire "aimer" ?

Fumimaro, qui venait de se marier quelques mois auparavant, tiqua :

— Oh, ne viens pas avec tes grands airs d'amoureux transis qui découvre la vie alors que nous, nous n'en savons rien ! Yasuko est une compagne parfaite pour moi et sera une très bonne mère, j'en suis sûr. Le mariage est une affaire sérieuse qui ne se règle pas uniquement avec des grandes déclarations d'amour fou. C'est un engagement et tu t'es déjà engagé. Tu n'aimes plus Inari ?

Masato croisa les bras :

— Ça n'a rien à voir. C'est... C'est différent avec Azami. Tout... Tout est différent. Inari est gentille mais... Elle ne fait pas battre mon cœur de la même façon. Je veux passer le reste de mes jours avec Azami. J'en suis sûr.

— Ça fait combien de temps que vous vous fréquentez ?

— Deux mois. Grosso modo.

— Deux mois ! C'est trop peu pour être si sûr de toi.

— Pas besoin de temps pour en savoir plus. Je sais déjà. Je sais que je l'aime et que je veux l'épouser, affirma Masato plus déterminé que jamais.

Son ami sonda son regard et abdiqua :

— D'accord. D'accord. Mais, admettons que tu arrives à convaincre ton père de revenir sur ses engagements auprès de la famille d'Inari et que tu obtiennes la main du père d'Azami, tu feras quoi ensuite ?

Décontenancé par la question, Masato lança :

— Comment ça, "ensuite" ? On se mariera et on sera ensemble.

— Oui, ça OK mais ensuite. Deviendras-tu yakuza ?

— Jamais de la vie ! Je suis flic ! s'indigna le jeune policier.

— Je pense qu'il faudra que tu changes de projet de carrière.

— Pourquoi donc ?

— Pas sûr que ça soit bien vu par notre hiérarchie.

— Je ne suis pas comme toi, Nogami, je n'ai pas envie de monter en grade. Mon poste me convient. Faire la circulation, ce n'est pas si inutile que ça.

— Tu sais bien ce que je veux dire.

Masato garda un peu le silence, le temps de réfléchir un peu :

— Et si je les infiltrais ?

— Comment ça ?

— J'intègre leur organisation, j’observe, je note tout, et ensuite, je fais mon rapport à la brigade. On finirait bien par avoir suffisamment d'éléments pour abattre l'organisation, non ?

— Tu crois vraiment que les membres du clan vont faire confiance à un ancien flic ?

— Pas si j'entre officiellement dans la famille. Je pourrais faire mon Sakazuki, et devenir un vrai yakuza tout en renseignant encore discrètement la police.

Fumimaro écarquilla les yeux et protesta :

— Non, Masato, tu ne peux pas faire ça. Tu imagines les risques que ça représente ? Et ton Azami là, tu crois qu'elle le prendrait comment, que tu joues la comédie ? Non, franchement, ce n'est pas du tout une bonne idée. D'ailleurs, je pense à quelque chose... Connaissant le mode de fonctionnement des clans, même si ta demoiselle travaille de façon indépendante et autonome, elle est certainement surveillée.

— Surveillée ?

Fumimaro hocha la tête :

— Surveillée, protégée, suivie. Discrètement cela va sans dire. Un ou deux types sans doute qui se relayent pour la prémunir d'une éventuelle attaque d'un clan ennemi, pour savoir où elle va et... qui elle rencontre.

Nogami pointa Makimura du doigt :

— Si tu veux mon avis, les gars des Dragons connaissent tous parfaitement ta tronche et savent pertinemment que t'es le flic qui fait traverser les mômes de son école.

Masato se sentit mal tout d'un coup. Comment avait-il pu ne pas y songer ? Azami, surveillée ? Suivie ? Jusqu'où ? Jusque chez lui ?

— Ça ne va pas ? s'enquit Fumimaro alors que son camarade palissait à vue d'œil. Ne me dis pas que... Chez toi ?

— Si.

— Et merde.

— Donc, en plus vous avez...

— Oh, fais pas cette tête, Fumimaro, t'es marié, alors tu sais bien ce qu'il s'est passé !

Estomaqué, le jeune policier croisa les bras et s'appuya sur le dossier de sa chaise.

— Et c'est arrivé combien de fois ?

— Qu'est-ce que j'en sais ? Tout le mois d'août... et pas plus tard qu'hier.

Fumimaro croisa les bras, le regard concentré et sérieux :

— Donc, ce n'est pas un hasard si tu es encore en vie.

— Je te demande pardon ?

— Si son grand-père savait qu'Azami avait une liaison hors mariage avec un flic, tu serais mort depuis longtemps, mon vieux. Que peut-on en conclure ?

— Nogami, on n'est pas dans un exercice de l'école, là. C'est de ma vie dont il s'agit. De ma vie et de celle d'Azami.

Ignorant la remarque de son camarade, Fumimaro se pencha, les coudes en appui sur la table :

— Donc, deux conclusions possibles : soit elle n'est pas surveillée, et j'en doute fortement, soit papi-Kusumoto n'est pas au courant. Et là, se pose une nouvelle question : pourquoi celui qui la surveille n'a rien dit à papi-Kusumoto ? A mon avis, tu as un ange gardien du tonnerre de dieu !

En face de lui, Masato s'affaissait de plus sur sa chaise. Fumimaro poursuivit :

— Et, je pense que cet ange gardien, si ce n’est pas quelqu'un de très dévoué à Azami, pourrait tenter d’en profiter. Attends-toi à ce qu'il demande une contrepartie.

— Chantage ?

— Probablement. Si encore elle n'était venue passer la nuit chez toi rien qu'une seule fois, je te dirais qu'il avait peut-être une chance que la demoiselle ait réussi à semer son protecteur. Les filles peuvent parfois être très douées à ce petit jeu, je t'assure. Mais là, si c'est arrivé aussi souvent, ce n'est que très très très peu probable.

Masato se prit la tête entre les mains pendant que son ami ajoutait en terminant sa pinte :

— Je ne sais pas ce qu'il se trame, mais je ne voudrais pas être à ta place, mon vieux. En tous cas, si tu veux un vrai conseil, le plus raisonnable pour toi et pour elle, serait de mettre fin à cette relation. C'est voué à l'échec avant même d'avoir commencé. Elle a sa destinée, tu as la tienne. Ça serait dommageable pour vous deux de poursuivre, pour vous deux et pour vos familles aussi. Mais je parie que tu ne m'écouteras pas.

Les deux amis se séparèrent quelques instants plus tard. Masato, déterminé à avoir le fin mot de cette histoire, échafaudait déjà des stratégies pour débusquer celui qui surveillait Azami. Il repartit chez lui, se retournant toutes les cinq minutes, persuadé de sentir le poids d'un regard sur lui.

 

Il n'en était rien cependant. Son ange gardien avait déjà de quoi s'occuper ce soir-là.

 

***

 

— Et son protecteur, c'était vous Kishi, conclut Ryo.

La yakuza hocha gravement la tête.

— Masato voulait vraiment abattre les Dragons de Feu ? s'enquit le jeune homme auprès du policier.

— Non, je ne crois pas. Enfin, pas à cette époque. Plus tard, il est devenu plus intransigeant, pour ne pas dire enragé, et leur a mené une guerre sans merci. Et puis, il a... changé, ajouta le Préfet de façon énigmatique. Mais c'est presque une autre histoire.

Keiko hocha la tête.

— C’était une période difficile pour le clan, selon Suki. C'est sans doute ce qui a mené à l'assassinat de Teijo d'ailleurs.

— Le grand-père d'Azami a été assassiné à cause de Makimura ?

— Pas directement. Votre père n'a pas tué votre arrière-grand-père. Mais les évènements se sont enchaînés de telle façon que...

Keiko suspendit ses mots avant de se racler la gorge pour poursuivre :

— Après la mort de son beau-père, Suki a pris les rênes et a imposé ses vues. Comme sa fille détestait tout ce qui se rapportait à la drogue, elle a décidé que nous ne prendrions jamais part à ce trafic. Elle a aussi refusé de traiter avec les mafias étrangères. Elle est restée sur le système ancestral des yakuzas. Les Dragons de Feu ont perdu beaucoup de membres et de territoires mais ils ont conservé une place de choix dans le quartier du Kabuki-Cho. Nous avons réussi cela en luttant directement contre nos ennemis.

A cet instant, la yakuza se tourna vers le Préfet qui opina gravement du chef. Ryo écarquilla les yeux :

— Alors vous avez balancé vos concurrents aux flics ?

Keiko soupira, avala la dernière gorgée de son verre et concéda :

— Ça ne vous parait peut-être pas très fair-play mais ça a été une manière comme une autre de maintenir notre clan sans avoir recours au trafic de drogue qui est quand même ce qu'il y a de plus lucratif dans notre branche d'activité.

Elle fit mine d'ajouter quelque chose mais se retint, pinça les lèvres et se contenta de soutenir le regard interloqué de Ryo

— M'enfin, devenir une balance... dit-il. J'en connais qui ont fait ça à L.A. ils ont vite été finis, croyez-moi.

— Le monde des yakuzas n'est pas régi par les mêmes règles que celles des autres mafias, expliqua Nogami. Les membres des clans, surtout les plus anciens, ne sont pas de simples gangsters. Ils ont leurs règles et un code d'honneur particulier.

— Ah, le but n'est pas à enrichir leur chef et l'organisation à tout prix ?

— Oui mais pas que... Cet argent a d'autres fins, ajouta le policier avant de se pencher vers Ryo :  Savez-vous ce que signifie "Yakuza" ?

Ryo haussa les épaules pour toute réponse.

— Huit, neuf, trois. C'est une main perdante aux cartes, ajouta le policier.

— Aux cartes ?

— Oui. A l'Oicho-Kabu, c'est la pire des combinaisons.

— Ça veut dire que nous sommes des ratés, des perdants, compléta Keiko. Depuis toujours, nous venons tous de milieux pauvres, discriminés et défavorisés, nous avons une chance d'acquérir une certaine forme de respectabilité. Les yakuzas parviennent à devenir riches et beaucoup sont influents. C'est notre façon à nous de prendre notre place dans l'équilibre. Vous comprenez ?

— Pas vraiment. Vous êtes des perdants ou vous êtes chefs ?

— Nous sommes un mal nécessaire. Nous faisons ce que les autres rechignent à faire. Nous protégeons les faibles de la violence. Et pour ça, nous demandons simplement rétribution.

— Dit comme ça, on vous prendrait presque pour des shérifs, ironisa Ryo.

Keiko ne put s'empêcher de rire :

— J'ai eu l'occasion de voir quelques films western, et je ne pense pas que le parallèle soit juste. Surtout que nous refusons de combattre avec une arme à feu, ajouta-t-elle en désignant la poitrine de Ryo.

— C'est pour ça que tout le monde me regarde de travers quand je montre mon arme.

— Disons que pour nous, ça manque d'honneur.

— Vous ne vous défendez qu'avec un sabre ?

— Oui, mais nos gardes-du-corps n'en portent pas ce soir. Ils ont de simples lames courtes. J'ai décidé de laisser le mien... par respect de notre invité... ajouta-t-elle en regardant le Préfet qui inclina respectueusement la tête.

Pendant une fraction de seconde, Ryo songea que lui était armé. Il n'aurait jamais pu sortir sans sentir le poids de son Magnum à son côté gauche, presque contre son cœur. Son arme faisait partie de lui. Il resta impassible mais se félicita de ne pas avoir retiré son blouson pour garder son holster dissimulé.

— Cependant, ces derniers temps, les règles commencent à changer, reprit Nogami. Certains clans n'hésitent pas à employer des mitraillettes ou des revolvers. Et les dégâts sont terribles.

— C'est la guerre ?

Nogami soupira, visiblement chagriné :

— Presque. Il y a toujours eu des tensions entre les clans. Etendre son influence, avoir plus de clients, c'est le but de chaque famille. En gros, sur Tokyo, cinq clans se partagent le KabukiCho.

— Seulement ce quartier ?

— C'est le plus... intéressant. Vous trouvez de tout ici. Le but est d'y faire la fête. Alcool, filles, garçons, sexe, jeux, paris, combats... Il y a de l'argent à se faire. Mais si quand on veut travailler dans ce quartier, on doit payer. Qu'importe le clan mais on aura besoin d'une protection.

— Pourquoi ? C'est si dangereux que ça ?

Le Préfet haussa les épaules. Il prit soin de bien choisir ses mots.

— Dangereux, non, pas vraiment. Mais quelqu'un viendrait forcément le menacer pour l'obliger à payer, c'est comme ça ici. Alors, pour éviter les ennuis, autant se rallier tout de suite à un protecteur.

— C'est du chantage, affirma Ryo.

— Non, corrigea Keiko, de la prévention. Dans certains cas, les yakuzas sont plus efficaces que la police pour protéger les gens. Sans vouloir vous offenser, Monsieur le Préfet.

Le policier se contenta de sourire tristement. Apparemment, il était du même avis que la yakuza.

— Protéger ? s'étonna Ryo. Vous soutirez de l'argent en utilisant votre force et votre réputation. Je n'appelle pas ça protéger.

— Et pourtant, nous protégeons les plus faibles, affirma Keiko.

Ryo fronça les sourcils, dubitatif. De ce qu'il connaissait de la mafia, aider les gens ne faisait pas vraiment partie des priorités. Ce qui comptait par-dessus tout, c'était se faire de l'argent facilement et étendre son influence. Lui, jusqu'à présent, n'avait accepté ses missions que pour avoir de quoi manger et un toit sur la tête. Shin et lui ne savaient que se battre. Ryo n'avait jamais fait d'études, il avait appris à lire avec son père adoptif, en espagnol et en japonais, lors des trop rares trêves dans la jungle. Avec Mick, il avait appris l'anglais mais ses connaissances s'arrêtaient là. Quelques notions de maths et de géométrie appliquée au tir et au combat, rien de plus. Donc, une fois que Shin, le Doc et lui étaient passés aux USA, leur seul moyen de subsistance avait été de manier leurs flingues et de menacer quelques gars pour en retirer un salaire. Le Doc avait fait quelques consultations mais la plupart des gens qui avaient recours à un médecin clandestin – puisque ce dernier n'avait le droit d'exercer –ne disposaient que rarement de moyens de paiement fiables.

Donc, depuis toujours, Ryo ne s'était jamais encombré de moralité ou de valeurs autres que son honneur et sa réputation de pro. Cependant, il avait toujours refusé de s'en prendre à des "civils", à l'instar du militaire qu'il avait été. Hors de question de porter la main sur les femmes ou les d'enfants. Les choses étaient posées clairement à chaque client. Mais il acceptait sans sourciller de travailler pour des malfrats qui réglaient leur compte avec d'autre malfrats. Cela s'arrêtait là le plus souvent.

 

Les choses paraissaient bien différentes dans ce pays. Les mafieux se prétendaient justiciers, les flics les considéraient comme des défenseurs de l'équilibre et acceptaient de ne pas être capables de protéger la population.

 

Et lui, Ryo, se retrouvait entre les deux, à la fois fils de policier et héritier légitime d'un clan. Mais où était donc sa place dans tout ça ? Il soupira en demandant :

— Les plus faibles ? Comment ça, vous protégez les plus faibles ?

La Shateigashira se redressa et lui expliqua en désignant un des hommes en pleine conversation dans le coin à leur gauche :

— Regardez... si un type commençait à faire du grabuge ici... Imaginons qu'il touche les filles ou qu'il indispose les autres clients, ce genre de choses. Que peut faire la patronne ?

Elle marqua une pause, regardant Ryo tout en s'allumant une cigarette. Elle était pleine d'assurance et avait visiblement à cœur de justifier son appartenance au clan :

— Si Madame Egawa intervenait directement, elle risquerait de se mettre en danger, expliqua-t-elle en dépliant son index.

Elle appuya ensuite sur son majeur avant d'expliquer la deuxième possibilité :

— Si elle appelait les flics, elle aurait la réputation de balancer ses clients, ce qui est très mal vu. En plus, les policiers pourraient fermer l'établissement, au moins pour la soirée, le temps de prendre les témoignages. Ça représente un gros manque à gagner que certains ne peuvent pas se le permettre. Rien de bien pour elle, en somme.

— C'est désolant d'entendre ça, l'interrompit Nogami d'une voix douce, mais c'est la réalité. Nos visites ont un impact très négatif sur la réputation d'un établissement. Moins on vient, mieux c'est. Enfin pour les tenanciers...

Keiko hocha la tête avant de poursuivre, dépliant son annulaire :

— Alors que, si elle nous appelle nous, on intervient discrètement et rapidement. On s'occupe de l'importun juste comme il faut. Personne n'est dérangé, la soirée peut continuer et tout le monde est content. Mais la sécurité a un prix. Nous demandons paiement parce que nous nous salissons les mains.

Un petit silence suivit. Ryo ne comprenait plus rien. Un flic qui approuve les actions des yakuzas qu'il prétend combattre, une yakuza qui se sert des flics pour évincer la concurrence et qui assure détester le trafic de drogue... Ses repères habituels se trouvaient pour le moins renversés.

— Et vous ? demanda soudain Keiko en se tournant vers Ryo.

Ryo leva les sourcils :

— Comment ça, moi ?

— Votre boulot ? Vous travailliez bien pour des mafieux quand vous étiez à Los Angeles ?

Ryo jeta un regard inquiet vers le Préfet. Après tout, ce type pouvait porter un micro et sous ses airs de transparente honnêteté, il pouvait en profiter pour le coincer. Ryo ne voulait pas se faire avoir comme un bleu. Il fallait bien reconnaitre que ses activités américaines faisaient de lui une prise de choix pour un flic. Nogami comprit rapidement son malaise :

— Je ne suis pas là pour obtenir vos aveux, Monsieur Saeba, lui assura le policier en le regardant droit dans les yeux. Vous pouvez répondre sans risque, je vous le garantis.

Ryo le sonda pendant quelques secondes supplémentaires puis, convaincu de sa fiabilité, il répondit à Keiko :

— J'étais plus ou moins chargé de récupérer des dettes, de supprimer la concurrence, ce genre de choses. Mais je ne faisais servais (pour éviter la répétition avec la ligne en dessous) pas de ? videur dans les boîtes de nuit, ça non.

— Certes, mais je suppose que vous ne faisiez pas ça gratuitement.

— Evidemment que non.

— Je vois.

Keiko croisa les jambes, posant sa cheville sur le genou opposé, dans une attitude visiblement triomphante et satisfaite. Ryo se sentit obligé de se justifier :

— Présenté comme ça, j’ai presque l'impression de me retrouver dans le camp des gentils. C’est étrange.

— Je comprends, répliqua Keiko avec un sourire sarcastique. Ne vous inquiétez pas. Il y a des moments où nous sommes vraiment les méchants. J'espère que ça vous conviendra mieux alors ?

Ryo ne répondit pas. Était-il prêt à faire partie de cette famille, à en prendre la tête par la suite ? Avec toutes ces règles et ces codes qu'il ne comprenait pas ?

— C'est pour cela que nous avons ordre de vous combattre, vous les clans, expliqua le Préfet. Mon travail consiste à ralentir l'expansion des yakuzas. J'avoue que je me concentre principalement sur le trafic de drogue. C'est ma priorité absolue. Ces derniers mois, une nouvelle substance est arrivée sur notre sol et fait des ravages. Une forme de PCP qui fait oublier la douleur, la faim, la soif... Je vous laisse imaginer les conséquences.

Ryo frissonna. Il avait vu les effets de la drogue pendant la guérilla. Pour tenir, certains avaient y recours. C'était de mauvais souvenirs.

— Mais nous ne sommes pas là pour parler de ça... Je suis venu vous parler de votre père.

Ryo se redressa :

— Ça aussi, ça me fait bizarre.

— Que je vous parle de votre père ?

— Oui. Qu'un haut gradé tel que vous me dévoile des trucs sur ma... famille, mes origines, c'est... J'sais pas...

— Un peu dérangeant ? proposa le Préfet en souriant.

Ryo hocha la tête :

— Oui, et aussi de savoir tout simplement qu'il était flic. Et qu'il est tombé amoureux d'une héritière de clan... C'est... surprenant, non ?

— Je vous le concède. D'autant plus que Makimura luttait de toutes ses forces contre les yakuzas. Votre père était plus intransigeant que moi. Pour lui, c'était ou tout noir, ou tout blanc. Pas d'entre deux.

— Intransigeant ? Il était prêt à épouser une future cheffe yakuza, je n'y vois pas d'intransigeance.

— Et pourtant, intervint Keiko. Il a été notre plus dangereux ennemi. Mais c'est venu après que...

— Après quoi ? Mon père a laissé tomber Azami, c'est ça ? Il s'est défilé ?

Elle secoua la tête puis baissa les yeux pour dissimuler la tristesse de son regard :

— J'aurais dû la convaincre de renoncer... mais... j'ai cédé... Je l'ai soutenue dans son projet. C'est ce qui a causé leur perte à tous les deux...

— Son projet ? demanda Ryo. Quel projet ?

 

Keiko soupira. Le Préfet remplit les verres de ses compagnons alors que la Shateigashira Kishi prenait la suite de son récit.

 





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