Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées
La Shateigashira Kishi avait conclu son récit en avalant son saké cul-sec. Elle fit claquer son verre sur la table basse et resta ensuite immobile, les coudes appuyés sur ses genoux, la tête basse. Les deux hommes restèrent silencieux un moment puis, lentement, Ryo alluma une cigarette. Il fut surpris de remarquer que ses mains tremblaient légèrement. Il posa sa clope dans le cendrier, ferma et rouvrit les poings plusieurs fois avant de demander à voix basse :
— Qu'est-ce qui a foiré ? Mon père l'a laissée tomber à la dernière minute ?
Keiko se redressa tout en soupirant :
— Non, pas du tout. C'est le mauvais sort qui a apparemment joué contre eux. Un des dockers a reconnu Azami. Son grand frère était une nouvelle recrue du clan et il l'avait accompagné deux ou trois fois à la villa Kusumoto. Il a pensé, à juste titre d'ailleurs, que cette info aiderait son frangin à s'attirer les faveurs de la hiérarchie. Il a utilisé la radio du paquebot et quelques minutes plus tard, au moment de monter à bord du bateau, Azami et Masato ont été pris à partie par une poignée de membres des Dragons de Feu.
— Alors c'est juste ça ? demanda Ryo, incrédule. Une simple dénonciation à cause d'un malheureux hasard ? Un coup de pas de chance ?
— Faut croire... Je n'ai jamais réussi à savoir ce qu'il s'était réellement passé cette nuit-là. J'ai toujours trouvé ça étrange, moi aussi. Je pense qu'un des frères suivait Azami depuis longtemps et qu'il avait trouvé là un moyen de pression sur l'Oyabun.
Keiko haussa les épaules :
— En tous cas, à l'époque, je n'avais pas les cartes en main pour mener l'enquête. La drogue que Azami avait utilisée m'avait mise KO pendant un moment. A peine sur pieds, j'ai essayé de poser des questions mais personne ne voulait parler. Et puis, en deux temps trois mouvements, j'ai été convoquée chez l'Oyabun : il m'a clairement ordonné de ne pas chercher à en savoir plus.
— Pourquoi ?
— Je l'ignore. Peut-être était-il influencé par ces deux frères ? C'était deux salauds arrivistes et ambitieux, si vous voulez mon avis.
Kishi leva la main pour commander une nouvelle tournée. Depuis que le Préfet était arrivé et qu'ils avaient commencé à discuter, plus aucune hôtesse n'était venue les servir. Madame Egawa savait quand il était judicieux de ne pas déranger ses clients. Elle vit immédiatement le signal de Keiko, claqua des doigts et saké, whisky, grande bouteille de bière, glaçons, cendrier propre et paquets de cigarettes arrivèrent sur la table en un clin d'œil. Les paillettes des serveuses s'évanouirent ensuite en silence. C'est alors que Ryo remarqua qu'il ne restait plus que deux canapés occupés en plus du leur. Il regarda sa montre : il était plus de deux heures du matin. Comme le temps était passé vite.
— J'avais failli à ma mission, reprit Keiko quand elle fut certaine qu'aucune hôtesse ne pouvait l'entendre. Je savais que je n'aurais jamais dû laisser Azami fréquenter Masato. Pour ça, je m'en voulais terriblement. Pour moi, tout était de ma faute. Aujourd'hui, je sais que non. C'était le destin. Ils étaient liés l'un à l'autre. Rien n'aurait pu les empêcher de s'aimer. Mais à l'époque, je pensais autrement. Je culpabilisais et, en même temps, je me sentais trahie.
Le Préfet haussa les sourcils, surpris de cette révélation, mais resta silencieux. Ryo sentait une curieuse colère monter en lui. Frustration, émotion, tristesse, révolte. Tout se mêlait dans les douces vapeurs de l'alcool. Il regarda son verre, hésita à le finir. Garder les idées claires ou au contraire se laisser aller à ressentir cette histoire jusqu'au bout ? Alors qu'il lorgnait le fond de son verre, Keiko poursuivit son récit :
— L'aîné des deux frères est devenu vice-président du clan du jour au lendemain. Il s'est fait appeler le Colonel. L'autre a été enrôlé immédiatement en tant que Shateigashira de l'Oyabun. Il a choisi comme surnom : le Baron. En français, s'il vous-plaît, singea-t-elle. Il trouvait que ça faisait classe. Il se teignait même les cheveux en blond, cet idiot. Ces deux-là se sont immiscés dans l'entourage de Teijo. J'avais tout donné à l'organisation, comme beaucoup d'autres, et eux évinçaient tout le monde, reléguant les anciens à des postes de subalternes. Ça m'a toujours paru louche. Je suis sûre qu'ils avaient une responsabilité bien plus grande dans ce qui est arrivé à Azami et à ton père.
— Louche ? demanda Ryo.
— Oui. Suki m'a raconté que, pendant les quatre ans où ils ont été au plus haut de la hiérarchie, ils ont œuvré en sous-main pour unir les Dragons de Feu et les Pégases Rouges, une branche de la famille Kusumoto qui avait fait sécession et avec qui nous étions en conflit ouvert depuis des années.
— Et ?
— Les Pégases Rouges sont dirigés par un neveu éloigné de Teijo, Oshima Daisuke. Il se considère comme héritier légitime des Kusumoto puisque c'est... c'était... le seul héritier mâle jusqu'à aujourd'hui. Teijo a toujours refusé de le considérer comme successeur car il était trop proche de certaines mafias thaïlandaises à son goût. Notre ancien Oyabun ne daignait pas négocier avec les étrangers. Donc, pour Oshima, le seul moyen de prendre le pouvoir de tout le clan était d'épouser Azami.
— Ou de la faire disparaître, completa Ryo. Je comprends mieux.
— Aujourd'hui, Oshima est toujours à la tête des Pégases Rouges mais il a quitté le Japon depuis quelques années, la police...
Keiko suspendit ses mots et échangea un regard avec Nogami avant de reprendre :
— La police avait trouvé des preuves accablantes contre lui, il a donc été contraint de partir pour ne pas finir en prison. Il se cache quelque part en Thaïlande. Certains disent qu’il possède un énorme yacht qui vogue uniquement en eaux internationales. Depuis, il attend la mort de Suki avec impatience, se disant qu'être à la tête du clan lui permettrait de faire disparaître ces preuves, en corrompant quelques ministres ou policiers haut-placés. Des succursales gèrent ses intérêts sur Okinawa, nous les avons virés du Kabukicho et du centre de Tokyo à la mort de Teijo. A la force du katana... ajouta-t-elle avec un fier sourire carnassier.
Ryo reposa finalement son verre. Il commençait à avoir du mal à suivre. Il avait donc été privé de sa famille pour une lutte de pouvoir ?
— Le Baron ? demanda-t-il. Il est toujours à Tokyo ?
— Je l'ai tué de mes propres mains dès que je l'ai revu, claqua Keiko avant de se tourner vivement vers Nogami : Si vous essayez de me faire avouer ce meurtre ailleurs qu'ici, je nierai tout ! Je ne paierai pas pour ce crime car ce n'était que justice ! Tout le monde savait qu’il avait tué mon Oyabun et il s’était vanté pour… pour Azami et…
Sa voix se brisa. Nogami la rassura :
— Je n'ai rien entendu, Kishi. Je vous ai dit, je suis venu en tant qu'ami et non en tant que représentant de la loi ce soir. En plus, cette affaire a été classée depuis plus de vingt ans, n'en parlons plus.
— Et le Colonel ? s'enquit Ryo.
Il était curieux de savoir où se trouvaient ses ennemis. Non pas qu'il ait eu envie d'une petite vengeance bien violente ou perfide. Quoique... si. Il était prêt à assumer. Mais pour cela, il devait en savoir plus.
— Le Colonel, lui, court toujours. Il a rejoint Oshima. Mais je ne désespère pas de réussir à le couper en deux un jour ou l'autre avec ma lame.
Elle ajouta en caressant sa cicatrice :
— Je lui ai déjà ôté un bras, c'est pas si mal. Il m'a laissé ça en échange mais ça en valait la peine, vous pouvez me croire.
— Vous n'avez pas essayé d'en savoir plus ? Vous aviez des contacts, non ? Des gens qui vous étaient restés fidèles ? Tous n'obéissaient pas à ces deux types ?
La yakuza hocha la tête, alluma une cigarette :
— Je pense que si j'étais restée et que j'avais continué à poser des questions, je ne serais plus de ce monde.
— Vous avez cédé à la pression ? s'étonna Ryo, incapable de s'imaginer Kishi impressionnée par un quelconque chantage.
— J'ai choisi une autre voie, celle de l'exil.
Ryo la dévisagea, les sourcils froncés :
— Choisi l'exil ? Pourquoi cela ? Azami vous avait lavée de tout soupçon. Personne ne se doutait que vous aviez été sa complice, si ?
— Non, sa ruse avait parfaitement fonctionné de ce côté-là. Mais sa mère, Madame Suki, m'a demandé de veiller sur elle. Et puis, j'avoue qu'avoir ces deux connards comme supérieurs hiérarchiques, c'était vraiment au-dessus de mes forces. Je leur en voulais trop. Je ne me sentais plus à ma place. En plus, j'avais failli envers Azami. Je me sentais responsable de son échec.
Elle se pencha vers Ryo en écrasant son mégot :
— Et puis surtout, le soir où elle m'a appris ton existence, quand j'ai touché son ventre, je m'étais promis à moi-même de te protéger, toi Ryoma, l'héritier du clan. Envers et contre tout. Ce n'était pas en restant à Tokyo que j'aurais pu faire ça.
Ryo remarqua que Kishi ne s'adressait plus à lui avec autant de déférence et de distance qu'avant. Était-ce l'effet de l'alcool tout simplement ou bien le signe qu'un lien un peu différent était en train de se créer entre eux ? Quoiqu'il en soit, Ryo se sentait tout à coup plus à l'aise. Il n'aimait pas les relations hiérarchisées.
— J'ai donc demandé à être envoyée auprès d'Azami, poursuivit Keiko. Ce que personne ne m'a refusé. J'ai même eu l'impression que ça soulageait tout le monde. Mine de rien, une femme chez les yakuzas, ça a toujours dérangé. Surtout à l'époque. Aujourd'hui, Suki et moi avons fait notre place mais ça a pris du temps.
Elle s'adossa au dossier du canapé et passa les mains derrière sa nuque. Elle avait des cernes et ses traits étaient tirés. On voyait bien que ça lui coûtait de partager ses souvenirs.
— Et Makimura ? s'enquit Ryo.
— Il était à l'hôpital, lui répondit-elle.
— A l'hôpital ?
Ce fut le Préfet qui répondit à la question de Ryo :
— Quand la Shateigashira Kishi dit que lui et Azami ont été pris à partie, elle est bien en dessous de la réalité. Une trentaine de gars se sont acharnés sur eux. Surtout sur lui. A dire vrai, il a eu de la chance de s'en sortir vivant. Il est resté près de trois semaines entre la vie et la mort. Il était vraiment dans un sale état.
Keiko hocha la tête :
— J'ai essayé d'aller le voir mais j'étais surveillée de près alors j'ai préféré ne pas le mettre en danger. Il était vulnérable à l'hôpital. J'ai laissé une lettre à l'infirmière qui s'occupait de lui mais j'ai compris plus tard, quand nous nous sommes revus à mon retour, qu'il ne l'avait jamais lue.
Nogami tiqua et demanda :
— Une lettre ? Vous aviez laissé une lettre ?
— Tout à fait.
— Qu'aviez-vous écrit ?
— Que Azami était dans un coin paumé d'Amérique du Sud, que je promettais de veiller sur elle et le bébé. J'ai laissé l'adresse du relai postal d'un village voisin. Mais, durant les quatre ans qui ont suivi, nous n'avons reçu aucune nouvelle.
— J'ignorais cela.
— C'est vrai que nous n'avons pas vraiment eu l'occasion d'évoquer cette période de notre vie, mon cher.
Le Préfet ne répondit pas, il semblait songeur tout à coup. Kishi poursuivit :
— A ce moment-là, j'en avais conclu qu'il avait choisi d'oublier Azami. Je lui en ai voulu pour ça pendant notre exil. Les seules fois où je pouvais sortir de la villa, c'était quand nous nous rendions au dispensaire du village voisin, chercher des médicaments, des couches ou mes cigarettes mais, toujours sous bonne garde. Nous étions constamment sous surveillance. Je demandais discrètement mon courrier là-bas. A part des lettres de Suki, la mère d'Azami, nous n'avons rien reçu.
Sa voix se brisa à nouveau. Elle toussota avant de reprendre :
— Jamais rien. J'ai détesté Masato pour ça à ce moment-là. Et je voyais qu'Azami souffrait de la situation mais que faire ? Elle, elle refusait de lui écrire, moi... J’ai bien tenté quelque chose… mais…
Elle suspendit ses paroles et soupira avant de reprendre :
— Je le trouvais lâche, même si se retrouver père d'un bâtard, héritier d'un clan yakuza tout en étant flic, ça devait être dur à assumer, je veux bien le reconnaître. Sans vouloir te blesser, Ryoma, ajouta-t-elle en se penchant vers lui.
Ce dernier signifia que c'était sans importance même si, au fond de lui, envisager son père capable d'une telle lâcheté l'attristait plus qu'il ne l'aurait pensé.
— Sachant ce qu'il s'est passé ensuite, je me dis qu'au moins, il a pu refaire sa vie, se marier avec sa fiancée, avoir des enfants.
— Il a essayé mais dans le fond, répondit le Préfet, mais il aurait mieux fait d'être honnête avec ses sentiments et... A mon avis, quelqu'un a intercepté le message. J'aimerais bien savoir qui. Si lui ou moi en avions eu connaissance, ça aurait tout changé.
— Changé quoi ? s'enquit Ryo.
Nogami avala une grande gorgée de bière :
— Permettez-moi de vous raconter ce qu'il s'est passé quand Makimura est sorti de l'hôpital, bien après le départ de Kishi pour l'Amérique du Sud.
***
En ce huit février 1959, Makimura Masato quittait enfin l'hôpital central de Tokyo, accompagné de son ami Nogami Fumimaro. Il boitait encore et devait s'appuyer sur une béquille... une seule, c'était une telle victoire ! Sa jambe gauche avait en effet été brisée en quatre points. La douleur avait été telle que Masato aurait préféré, par moments, être amputé. La hanche avait été démise, on n'avait pas pris la peine de compter ses côtes cassées, il lui manquait quelques dents, remplacées par des prothèses, le nez écrasé, l'arcade sourcilière fracturée... Il avait été brisé de partout, et portait dorénavant, jour après jour, son lot de douleurs physiques intenses et presque insupportables.
Quatre mois plus tôt, quand il s'était réveillé dans son lit, dans sa chambre aseptisée de l'hôpital central de Tokyo, ses souvenirs l'avaient assailli, violents, amers, sombres. Il avait voulu crier le nom d'Azami mais rien n'était sorti. Heureusement. Car, en voyant un peu moins flou, il avait fini par réaliser que sa mère se tenait là, à son chevet, tenant fermement sa main entre les siennes.
En découvrant que son fils était enfin conscient, Madame Makimura avait pleuré de joie et avait ensuite déversé toutes les interrogations qu'elle avait gardées en elle depuis ces longs jours passés à son chevet. Elle avait demandé, entre deux sanglots, pour quelle satanée raison il était allé traîner dehors sur les quais, à une heure pareille. Elle avait pesté contre ce métier bien trop dangereux qu'il avait choisi alors que le jeune homme tentait de remettre peu à peu de l'ordre dans ses idées. La seule chose à laquelle il avait pensé, c'était qu'il ne lui avouerait jamais la vérité. Jamais. D'ailleurs, même s'il avait décidé de lui raconter son histoire, il n'aurait même pas su par où commencer. Tout s'embrouillait dans son esprit. La seule chose claire qu'il percevait était cette angoisse, ce manque, cette tristesse.
Azami...
— J'ai eu tellement peur, si tu savais, mon grand, continuait Madame Makimura. Je croyais que tu faisais la circulation, moi. Parce que ne me dis pas que tu faisais la circulation sur le port, il ne faut pas me prendre pour une imbécile ! J'ai toujours dit que ce n'était pas un métier pour toi.
Sa mère pensait qu'il était en mission quand on l'avait agressé ? Et bien soit, qu'il en soit ainsi, avait-il songé pendant que les médecins faisaient leur contrôle d'usage. Sa mère avait retenu ses sanglots, avec plus ou moins d'efficacité quand l'équipe médicale lui avait fait le triste état des lieux de son corps. Mais Masato, lui, avait l'esprit ailleurs et n'avait presque pas écouté. Il avait mal mais la douleur physique qu'il ressentait à cet instant n'était rien face à l'angoisse et la tristesse.
Azami ? Bon Dieu, où était-elle ?
Son père était arrivé ensuite, avait félicité son fils pour sa ténacité et lui avait ensuite sommé très officiellement de changer de plan de carrière. Masato était cependant resté mutique. Le seul mot qu'il avait envie de prononcer et d'entendre était : Azami. Heureusement, les infirmières étaient venues à son secours, demandant poliment à Madame et Monsieur Makimura de bien vouloir quitter la chambre pour laisser le patient se reposer. Il venait de sortir de trois semaines de coma, il méritait qu'on le ménage un peu.
Une fois seul, Masato s'était laissé aller à pleurer, sans bruit, après avoir éteint toutes les lampes. Il avait pleuré de douleur, de rage, de tristesse, d'inquiétude, d'impuissance. Il avait eu envie d'hurler.
Azami !
Où était-elle ? Comment allait-elle ? Avait-elle été maltraitée ? Était-elle avec sa famille ? Comment allait le bébé ? Autant de questions qu'il ne pouvait poser à personne. Personne sauf son ami Fumimaro. Ce dernier n'était venu que le lendemain, après avoir négocié âprement avec les infirmières pour pouvoir entrer dans la chambre, officiellement accessible aux seuls membres de la famille.
— Tu m'as flanqué une de ses peurs, mon ami, avait-il tout de suite dit en ouvrant la porte.
Il avait à peine refermé derrière lui qu'il poursuivait déjà, conscient de l'inquiétude qui taraudait Masato.
— Vous avez été dénoncés par un des matelots du paquebot. Il a reconnu Azami. Apparemment, son frère travaille pour les Dragons de Feu. Les deux frangins ont eu une promotion : ils font maintenant partie de la sphère dirigeante, au plus près de l'Oyabun.
— Comment va-t-elle ? s'enquit Masato, la voix éraillée par sa gorge serrée.
Fumimaro avait secoué la tête avant de prendre place dans le fauteuil de skaï turquoise dédié aux visiteurs :
— Je ne peux pas voir ou entendre ce qu'il se passe au sein de la famille. Je laisse traîner quelques oreilles dans les rues. Pour l'instant, tout ce que j'ai pu apprendre, c'est que le vieil Oyabun était très en colère et qu'il a remis des règles strictes en place : surveillance accrue, ne rentrent plus dans la maison familiale que les personnes dignes de confiance. C'est devenu une véritable forteresse. Azami a été remplacée à l'école sans qu'une explication n'ait été donnée à sa direction. En plus, aucune de mes sources ne l'a aperçue à l'extérieur de la villa.
Masato avait soupiré, tentant de retenir les sanglots qui se bousculaient dans sa gorge :
— Tu crois qu'elle est...
— Non, avait affirmé Fumimaro en croisant les jambes. D'après ce que nous savons du clan, elle en est l'unique héritière légitime reconnue par le vieux Kusumoto. Je ne l'imagine pas sacrifier la vie de sa propre petite fille pour ça. Une punition, une interdiction à vie de quitter les murs de la maison, l'obligation de se marier et de donner un héritier, ça oui. Mais la mort, non.
Masato avait tourné le regard vers la fenêtre, dissimulant ainsi plus ou moins, sa tristesse. Son ami n'avait évidemment pas été dupe mais n'avait rien laissé paraître.
— Je suis désolé, mon ami. Je ne sais pas si ça peut alléger ta peine mais j'ai réussi à subtiliser les faux passeports qui étaient dans ta poche, avait ajouté Fumimaro. Après enquête, les affaires internes ont conclu que tu as été agressé lors d'une simple promenade. Tu conserveras donc ton poste.
Masato avait été tellement aveuglé par son inquiétude pour Azami qu'il n'avait même pas songé une seconde à ce genre de détails. Cela lui avait paru bien futile à cet instant mais il avait ensuite songé à la réaction de ses parents en apprenant la vérité si elle avait éclaté... à la colère d'Inari... au mépris de ses collègues...
— Merci, Fumimaro. Je te revaudrai ça, avait-il finalement conclu.
Le jeune policier s'était levé puis avait lissé sa veste d'un geste automatique et inutile.
— Pas de dette entre nous. Remets-toi, c'est tout ce que je te demande, avait-il répliqué avant de tourner les talons pour se diriger vers la porte. Je continuerai discrètement à laisser traîner des oreilles pour avoir de ses nouvelles. Mais je ne peux rien te promettre quant aux résultats.
Incapable de prononcer le moindre mot à cause de sa gorge nouée, Masato s'était contenté d'hocher silencieusement la tête.
Les jours, les nuits s'étaient ensuite succédés, dans une ronde interminable. Quatre mois. Plus d'une centaine de jours peuplés de visites épuisantes et insipides – où sa seule occupation consistait à tenter de réapprendre à marcher lors de séances de rééducation aussi terribles que douloureuses – plus d'une centaine de nuits rythmées de cauchemars affreux et de crises d'angoisses.
Tous les après-midis, quand il entendait les pas des visiteurs dans le couloir, quand il voyait la clanche s'abaisser, quand sa porte s'ouvrait lentement, Masato retenait son souffle et son cœur restait suspendu pendant quelques secondes.
Azami ?
Mais, à chaque fois, l'espoir retombait. Jamais Azami n'avait franchi le seuil de sa triste chambre. Il tentait alors de sourire à ses proches mais prétextait avoir mal à la tête, séquelles plausibles de sa commotion cérébrale, ou être fatigué pour écourter les conversations inintéressantes, surtout quand Inari venait. La première fois qu'elle lui avait rendu visite, il avait simulé un malaise. Affronter son regard avait été trop difficile à cet instant.
Les nuits... Les nuits, c'était le pire. Dans l'obscurité, seul, allongé dans son grand lit blanc, Masato avait refait inlassablement les mêmes cauchemars. Il revoyait encore ce moment où Azami et lui étaient stoppés dans leur élan, cernés par toute une bande de yakuzas.
Encore des sourires carnassiers, des regards haineux.
Encore des poings qui se serraient, des phalanges qui craquaient.
Encore la réalité qui se rejouait derrière ses paupières closes.
Encore vivre ce moment où l'être qu'il aimait le plus au monde, se faisait traîner loin de lui... oui traîner... par les cheveux et par les poignets, telle une marchandise de peu de valeur.
Encore ses cris... Elle hurlait son nom à lui.
"Masato !"
Lui, il aurait bien voulu lui dire de ne pas s'inquiéter, que tout irait bien, qu'il trouverait un moyen d'arranger les choses. Sauf que non... Elle avait certainement eu de quoi s'inquiéter, elle avait souffert, rien n'était allé bien et Masato n'avait trouvé aucun moyen d'arranger les choses. Impuissant, vulnérable et faible face à tous ces hommes entraînés et habitués au combat, il n'avait pas fait le poids bien longtemps. Il avait réussi à cogner dans une ou deux mâchoires, à éviter un ou deux assauts... mais cela n'avait pas duré très longtemps. On l'avait violemment frappé dans le dos, il avait senti son genou se déboiter sous la puissance d'un coup de pied latéral, il était tombé au sol, face contre terre... et là... Là, une pluie de coups s'était abattue sur lui. La seule chose qu'il avait trouvé à faire avait été de se recroqueviller le plus possible, protégeant ses organes des pointes de chaussures et des coups de poings. Il avait rentré la tête entre ses épaules et prié pour que le temps passe très vite.
Azami !
Le cauchemar s'arrêtait alors brusquement, le laissant désemparé au réveil, le cœur perdu, le front en sueur et les yeux écarquillés, incapable de savoir s'il avait ou non hurlé le nom de son aimée dans la pénombre. Il ne pouvait s'empêcher de la chercher dans le noir mais, tout comme son coeur, sa chambre restait désespérément vide.