Kintsugi

Chapitre 1 : Kintsugi

Par AngelDust

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Je me réveille et, avant même d'ouvrir les yeux, je sais que tout est comme d'habitude : j'ai mal. Rien n'a changé. Je suis toujours allongé dans ce grand lit blanc, dans cette chambre de la Clinique du Doc, dans cette ville de Tokyo que je voulais quitter noblement, la tête haute. Je m'y suis réveillé il y a des semaines, blessé, camé contre ma volonté et mutilé. Le grand Mick Angel n'est plus qu'un ancien drogué en manque, souffreteux, épuisé et diminué.


Quelques rayons d'un soleil printanier se glissent dans un interstice entre les rideaux négligemment tirés et j'entends quelques gazouillis allègres, mais ça ne suffit pas à me rendre de bonne humeur, encore moins à me féliciter d'être encore en vie. Je n'ai rien dont je puisse me réjouir de toute façon. Ça pourrait bien être la fin du monde dehors, j’en serais soulagé.


Je me tortille pour changer de position et soulager mon dos endolori. Les entailles entre mes omoplates cicatrisent et me démangent horriblement sous les pansements serrés qui retiennent encore mes côtes. Malheureusement, je ne pourrais jamais me gratter, même à travers les tissus des bandages. C'est con, mais je sais déjà que l'apaisement par un simple coup d'ongle ne viendra pas. Je vais devoir supporter encore longtemps ce que n'importe qui aurait pu faire disparaître en moins de dix secondes. Je serre les dents. Il ne me reste plus que ça à faire de toute façon, serrer les dents et lutter. J'ai lutté contre la crise de manque provoquée par cette saloperie d'Angel-dust, contre les douleurs glacées qui ont parcouru implacablement mes os, contre les nausées, les vertiges et les cauchemars ; maintenant je dois lutter pour retrouver l'usage de mes mains. Lutter, toujours et encore, comme si c'était le seul et unique but de ma vie. Je suis tellement fatigué.


Je me tortille de plus belle pour m'allonger du côté droit et pouvoir frotter mon dos contre la barrière de lit. Ce ne soulagera sans doute rien mais, au moins, j'aurais essayé. Je grogne, je souffle, je râle. On dirait un phoque sur une plage de sable trop chaud, alors que je me dépatouille comme je peux avec ce qui me servait autrefois de mains. Je lorgne mes bandages de gaze blanche qui dissimulent cette ignominie. J'ai envie de hurler de rage, de déchirer avec mes dents ce tissu aseptisé pour le réduire en lambeaux avant de m'attaquer à la chair insensible et ainsi, m'en débarrasser une bonne fois pour toute.


A quoi bon garder des mains dont on ne peut rien faire ? Depuis mon électrocution sur le bateau de Kaïbara, je ne les sens plus du tout. Plus rien. Nada. Niet. Nichts. Nothing. Niente. 


Pourtant, je savais ce que je faisais. Même si le père de Ryo m'avait complétement drogué, j'avais eu un éclair de lucidité. J'ai sauté sur le tableau de bord, mains en avant, pour désactiver la bombe que ce fou avait amorcée. J'ai été électrocuté. Je pensais mourir, mais ça n'a pas été le cas. Grâce à ou à cause de Ryo. Mon pote. Qui, comme d'habitude n'avait absolument rien compris... 


Putain, Ryo, si tu savais comme je te hais à cet instant. Je te hais car tu aurais dû me laisser mourir comme je le souhaitais. Pourquoi m'as-tu sauvé ? Pourquoi a-t-il fallu que tu te sentes obligé de me ramener à terre pour me faire soigner ? Pourquoi ? Pour me prouver, une fois de plus, que tu étais meilleur que moi ? Tu aurais dû me laisser mourir, Saeba Ryo !!! Sans toi, je n'aurais plus mal, je ne me sentirais pas humilié, je ne me demanderais pas ce que j'allais faire de ma vie maintenant, alors que je ne peux même pas tenir ma queue pour pisser. Je préférerais être mort plutôt qu'infirme. Oh, oui, bordel, je voudrais être mort ! 


Je sens la rage monter et je lève les bras pour frapper mon lit. Mes mains retombent mollement. Même ça, je n'arrive pas à le faire correctement. Je ne supporte pas ce nouveau moi qui ne gère plus ni ses émotions ni ses gestes. Mais je dois me reprendre, et vite, car, dans le couloir, j'entends des pas légers et discrets qui se dirigent vers ma chambre. Je ne tiens pas à ce qu'on me voit ainsi. Je suis le seul patient de cette clinique officieuse et j'ai deux médecins à mon service : le vieux Doc qui a soigné Ryo lors de sa crise de manque à l'Angel-dust il y a presque quinze ans, et Natori Kazue, docteur en hématologie. Elle est assez jolie, attentionnée comme le serait une bonne infirmière, et aussi très zélée. 


Cependant, je ne vois pas comment ces deux pros, aussi gentils et compétents soient-ils, pourraient faire quelque chose pour moi. J’ai même pensé leur dire que je voulais partir d’ici. Et puis, j’ai vu mes mains et j’ai réalisé que je n’arriverais même pas à mettre fin à mes souffrances moi-même… alors autant attendre ici. J'ai donc arrêté de m’alimenter depuis trois jours, au grand damne de mes soignants évidemment mais, la becquée, merci bien, j’ai passé l’âge. Je me dis que le temps fera le reste. Ce n’est qu’une question de patience à présent.


La porte s'ouvre et Kazue entre. Je me redresse tant bien que mal et me couche de nouveau sur le dos, même si ça me fait un mal de chien. J'essaie de ne rien laisser paraître. Je n'ai jamais accepté de montrer mes faiblesses devant les autres, ce n'est pas avec elle que je vais commencer. 


Elle me salue poliment. Elle ne change pas : toujours la même blouse, le même sourire professionnel et un peu apitoyé, les mêmes gestes précis et discrets. Je hoche la tête en retour puis je détourne le regard pour regarder les poussières danser dans le soleil, pendant qu'elle s'installe, prépare son matériel et commence ses soins. Le rituel est immuable depuis plus que mes crises de manque sont finies : défaire les bandages, retirer les tulles gras, masser mes mains insensibles, affreux morceaux de chair inerte, étaler la pommade et refermer avec des pansements propres. Ensuite, elle me fera un gentil sourire et repartira aussi discrètement qu'elle est arrivée. Tant mieux, je préfère être seul.


Elle n'est pas désagréable ou laide ou bête, loin de là ; souvent souriante, calme et bienveillante, elle est grande, brune, de jolies formes, un sourire aimable, de beaux yeux sombres. Souvent, elle fait un ou deux jeux de mots assez bien tournés, elle est même parfois marrante et, surtout, elle semble connaître son métier. Je dois même avouer que, fut un temps, je n'aurais pas hésité une seconde avant de la draguer et de tenter de conclure le plus rapidement possible. Surtout que j'ai aperçu, pendre à son cou, une bague de fiançailles, attachée à une chaine en argent ; et rien n’attise plus mon désir qu’une femme déjà éprise d’un autre. Ça me donne l’envie de me surpasser, de me prouver que je suis le meilleur.... 

... me donnait… Ça me donnait l’envie de… 

Maintenant, c'est fini tout ça. Comment caresser une femme quand on n'a plus de main valide, hein ? Plus rien ne bouge après mes coudes, je ne perçois plus rien, même pas un souffle d'air sur ma peau et je ne peux rien faire seul. Mes mains sont mortes, je le sais. Me voilà devenu bon à rien, incapable de faire quoique ce soit. Rien. C'est le néant au bout de mes bras. Pourquoi s'acharner ? 


J'attends avec impatience le départ du Docteur Natori. Sa présence, tout comme celle du vieux Doc quand il vient me voir le soir, m'insupporte. Je veux qu'on me laisse tranquille ; je veux le silence et la solitude ; je veux le noir, le néant et l'absence de souffrance ; je veux mourir.


Soudain, alors que je me tourne à nouveau vers elle, je sursaute. Elle tressaille aussi et darde son regard vers moi, les yeux écarquillés. Elle esquisse un sourire, se reprend bien vite et reporte son attention sur mes mains. Elle répète le mouvement qu'elle vient d'effectuer : ses deux pouces traversent ma paume de main violacée et, à nouveau, je sursaute. Elle me porte regard chargé d'interrogation impatiente. Je hoche très légèrement la tête. 

Je n'ose pas y croire. 

C'est impossible

Elle recommence. 

Si, c'est possible


Je sens en effet un léger fourmillement, juste au cœur de ma main. C'est ténu, presque imperceptible, mais, au milieu de tout ce silence tactile, c'est presque comme un hurlement assourdissant en provenance de ma peau. J'ai l'impression qu'une énergie implacable remonte dans mon bras jusque dans mon cerveau qui me crie d'un coup : ça vit ! Mon coeur bat tellement fort dans ma poitrine que j'entends à peine ce que Docteur Natori m'annonce, triomphante mais toujours sérieuse : 

— Je le savais. J'ai toujours été convaincue que stimuler la circulation du sang en suivant le tracé des chakras tout en mobilisant micro-muscles et fascias, ça finirait par donner quelque chose.

— Hein ? 


Je ne comprends absolument rien à son discours, tellement c'est la cacophonie dans ma tête. Je sens quelque chose dans le creux de ma main droite ! Je sens quelque chose !!!


Elle saisit alors la gauche et initie les mêmes gestes. Je suis tendu et guette la moindre sensation. Malheureusement, rien ne vient. Quoi ? Non, non, non ! Pourquoi d'un côté et pas de l'autre ? C'est pas juste ! Mon coeur bat encore plus fort, je peine à retrouver mon souffle.

— Ne vous inquiétez pas, ça ne veut pas dire que c'est perdu. Tout comme rien n'est gagné... ajoute-t-elle avec un ton didactique qui m'insupporte. 


Son pouce suit les circonvolutions claires qui traversent mes chairs pourpres et brûlées, créant diverses nuances de rouges et de roses répugnants qui me font penser à certains saucissons ou charcuteries danoises. 

— Les tissus cicatriciels sont plus épais ici, Vous aviez des entailles très profondes sur cette main, c'est logique. Et puis, celle-ci, voyez...


Elle me montre une boursouflure longue et rose pâle qui traverse ma paume de la naissance de l'index au poignet. 

— Elle suit votre ligne de vie.


Je suis surpris d'entendre pareille référence. D'un coup, le doute s'installe. Est-elle vraiment compétente, cette Docteur Natori ?

— Oui, je sais, vous vous dites que je tiens des propos de sorcière, n'est-ce pas, dit-elle avec un petit sourire en coin, alors qu'elle masse toujours ma main gauche insensible. Mais c'est une zone charnière, là où la main se plie pour se refermer si vous voulez. 


Elle m'explique alors qu'elle suivait un plan bien précis, que ses massages n'étaient absolument pas hasardeux.

— J'aime bien recouper les informations entre science et traditions. C’est comme les exercices respiratoires yogiques. On trouve des…

— Vous êtes kiné ou un truc du genre, en plus de votre diplôme en art divinatoire ? On aura tout vu...


Je l’ai interrompue, excédé de l’entendre parler de façon aussi légère alors que je viens de ressentir un truc dans la main droite et pas dans la gauche. Mille questions se bousculent dans ma tête et je ne sais quoi penser. C'est égoïste de ma part, je le sais. Je m’en veux d’avoir été irrespectueux envers elle. Elle m’énerve mais elle est de bonne volonté. Elle et le Doc font beaucoup pour moi depuis que je suis arrivé ici. Entre mes blessures, mes crises de manque et ma mauvaise humeur, je suis sans doute le patient qui leur donne le plus de fil à retordre depuis qu'ils officient dans cette clinique. Elle ne semble cependant pas blessée par mon impolitesse et me répond :

— Pas du tout. Mais je me suis documentée. Vous êtes notre seul patient, ici en ce moment, donc, j'ai le temps. Et j'aime les défis. 


Elle inspecte ma main gauche sous toutes les coutures mais, c’est le silence absolu sur ma peau. 

— Je ne peux pas vous garantir un quelconque résultat, Monsieur Angel, ajoute-t-elle sérieusement en prenant soin de bien me regarder dans les yeux. Les brûlures électriques sont très difficiles à soigner. On ne sait pas du tout à quel point vos tissus sont endommagés. Si des nerfs sont touchés et....


Elle continue son monologue habituel. Je connais bien ce discours. Je me laisse retomber contre mon matelas pendant qu'elle termine les soins. Rien ne se passera plus, je n'aurais sans doute rien de plus qu'un léger fourmillement dans la paume droite, youpi. D'aucuns diraient que c'est mieux que rien, moi, je préférerais le rien du tout.

— Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, et je ne sais pas si cette sensation que vous avez ici, est juste un début ou pas, conclut-elle d'une voix plus douce. Mais je refuse que vous vous laissiez dépérir. Prenez un bon repas ce soir, s'il vous-plaît. Il faut vous battre, Monsieur Angel. Tout n'est pas joué.

— J'en ai marre de me battre.

— Je comprends. Parfois, on se dit qu'on n’en verra jamais la fin et que rien ne sera plus comme avant. Ce qui n'est pas tout à fait faux, en un sens.

— Bravo, vous avez le don de savoir remonter le moral, vous.

— Pardon. J'ai tendance à être un peu terre à terre. Déformation professionnelle peut-être, ajoute-t-elle en portant la main à la bague qui pend autour de son cou. Ce que je veux dire... Je ferai tout ce qui est possible pour vous aider, Monsieur Angel. Je ne sais pas si ça sera aussi efficace que ce que vous souhaitez mais je ferai mon maximum. Moi, j'y crois. 


Je réalise soudain qu'elle a laissé mes mains à l'air libre : mes membres inertes reposent le long de mon corps, visibles et exposés, impudiques, obscènes. Je secoue la tête. Non, non, non ! Je ne veux pas de ça ! Je refuse de voir ça ! Suivant mon regard, elle m’explique sans remarquer mon indignation : 

— Les risques d'infection sont de l'histoire ancienne, les plaies sont bien refermées. Les cicatrices sont belles et....

— Belles !


J'explose :

— Belles ? Non mais vous rigolez ?

— Non, pas du tout. On peut retirer les bandes et les laisser à l'air libre maintenant. Je pense même que ça aidera la peau à retrouver sa sensibilité.

— Non.


Elle se fige et me dévisage :

— Pardon ?

— Je ne veux pas les voir. Remettez mes pansements.

— Ce n'est pas nécessaire.

— Remettez-moi mes pansements !


Elle met les mains sur les hanches et fronce les sourcils :

— Qu'est-ce qui vous gêne, Monsieur Angel ?


Les paroles sont polies, l'intonation l'est beaucoup moins. Je crie, ne comprenant pas pourquoi elle refuse de m'obéir : 

— C'est quand même pas compliqué de remettre des pansements sur des blessures, non ?

— Ce n'est pas nécessaire, répète-t-elle sèchement cette fois.


Putain mais elle est en boucle, ou quoi ?

— Si, c'est nécessaire ! J'veux pas voir ces... ces... ces trucs, moi !

— Ces trucs ? s'écrie-t-elle. Ce sont vos mains, pas des trucs !


Elle est fâchée. Tant pis, moi aussi. Je me redresse. 

— Non ! Ce ne sont que des membres inertes et moches ! Ce ne sont pas mes mains ! Vous n'imaginez pas ce que je fais d’habitude avec mes mains !

— "Faisais"... Ce que vous "faisiez avec vos mains", au passé, réplique-t-elle en me pointant du doigt et en faisant un pas dans ma direction, menaçante. Je sais de quoi vous parlez, je connais votre copain Saeba ! Alors j’imagine bien de quoi vous voulez parler. C'est dur de se voir diminué pour un type comme vous, mais il va falloir vous y faire, être un peu courageux et assumer. 


Et merde, elle est gonflée ! Et elle ferait quoi, à ma place, la donneuse de leçons ? Elle détourne le regard en prenant une grande inspiration :

— Vous n’avez pas le choix, Monsieur Angel. C’est peut-être le moment d’envisager votre vie sous un autre angle, vous ne croyez pas ?


Pas le choix ? Envisager ma vie sous un autre angle ? Mais, j’en n'ai pas envie, moi, bordel ! Mais alors pas du tout ! Je fulmine alors qu'elle prend le temps de respirer pour continuer d'une voix plus douce :

— Vous ne retrouverez sans doute pas la totalité de vos capacités mais vous pourrez, je l'espère, redevenir autonome.


Je serre les dents pour ne pas exploser. Autonome ? Ça veut dire quoi autonome ? Juste pouvoir tenir sa cuillère pour avaler une soupe, comme un pt'it vieux ? Autant mourir ! 


Elle s'approche encore. Son regard a changé, ses intonations aussi.

— J'imagine que ce n'est pas simple d'accepter une telle modification de son corps. Vous avez été mutilé en quelque sorte. Vous devez accepter que vos mains ne seront plus comme avant. 


J'ai envie de lui hurler de se la fermer mais je me retiens. Mine de rien, ce n'est pas sa faute. Et puis, quelque chose au fond de moi me chuchote qu'elle n'a finalement peut-être pas tort. Elle fait encore trois pas vers mon lit et s'y assoit en regardant mes mains :

— En ce qui concerne leur apparence, ça ne changera pas. Même si vous en retrouvez l'usage, ce que je souhaite, elles resteront ainsi : les cicatrices, les boursouflures, la coloration rouge. J’imagine que c'est violent et difficile pour vous. Comme n'importe quel deuil, ça fait mal, on est triste et puis on pleure. Avec le temps, on s'habitue.


Elle soupire et joue à nouveau avec la bague autour de sa chaînette. Son regard se fait un peu vague. C'est donc ça. Le fiancé est mort. Cette pensée m'effleure à peine l'esprit puisque la colère gronde encore au fond de moi. Je ne veux pas. Je ne veux pas voir ces trucs-là, je veux mes pansements. Même s’ils m'énervent, je les préfère à ces… ces… ces trucs, je n’ai pas d’autre mot. 

— Ce ne sont pas mes mains.

— Si. Elles sont attachées à votre corps, répond-elle d'une voix douce en prenant ma main droite entre les siennes pour la poser sur ses genoux. Et vous savez quoi ? Moi, je les trouve très belles comme ça, vos mains.

— Quoi ?


J'ai presque envie de rire, tellement la remarque me paraît incongrue.

— Vous foutez pas d'ma gueule, Docteur Natori. Y’a rien de joli, là. La bienveillance des soignants, ça va bien deux minutes, soyez sérieuse.

— Mais je suis sérieuse ! me répond-elle. Ça me fait penser au kintsugi.


Elle semble sincère en plus. Et ses joues rosissent un peu lorsque qu'elle lève ses grands yeux vers moi pour me sourire franchement. Putain !! Elle ne me raconte vraiment pas de connerie. Sa joie naïve fait soudain retomber ma colère. Je respire. Un petit silence s'installe. Contrairement à ce que je m'attendais, elle ne quitte pas ma chambre. Elle reste. De ses doigts fins et délicats, elle suit les tracés des cicatrices de ma main gauche. J'aimerais pouvoir sentir ça. Je finis par rompre le silence : 

— Le kintsugi ?


Elle continue de suivre les dessins de mes brûlures. Sa peau paraît diaphane en contraste avec la mienne. J'ai l'impression d'être un monstre. 

— C'est l'art de réparer les choses, m'explique-t-elle. En gros, on recolle les poteries ou les porcelaines brisées avec une résine à base de laque et de terre qu'on appelle l’urushi. On laisse sécher longtemps, puis on lisse délicatement les aspérités, mais pas trop. On recouvre ensuite les fissures visibles avec de la poudre d'or pour en faire quelque chose de beau et d'unique. En plus, la résine durcit vraiment au fil du temps et rend les objets réparés encore plus solides qu'avant. Ici, c'est une philosophie de vie pour certains : ce qui pourrait nous briser, au final, nous sublime. Nos cicatrices deviennent nos forces. 


Elle me sourit à nouveau, et son regard, à cet instant, scelle définitivement ma colère. Je ne sais plus quoi penser ; je ne sais plus si elle m'énerve ou si elle m'apaise ; je ne sais plus si je la trouve inintéressante ou désirable et surtout je ne saurais dire si ce qu'elle me raconte sur son kintsu-machin, est totalement débile ou juste très beau. Je détourne la tête et j'entends qu'elle repose ma main sur le drap, juste à côté de ma hanche. Elle se retourne avant de quitter ma chambre : 

— Ça prendra du temps, Monsieur Angel. Vous vous voyez cassé mais, moi, je vois que c'est réparable, je vois les brisures qui peuvent se ressouder, je vois les nouvelles forces qui vont naître.


Je passe les jours suivants à cogiter en regardant mes mains. Je contemple le tracé des cicatrices, les nouvelles nuances de peau, les muscles décharnés. J'arrive même, grâce à un mouvement dynamique de l'épaule, à les retourner pour en observer les paumes, leurs plis et ma fameuse “ligne de vie”, me demandant ce que signifient les autres rides et ridules. Bien sûr, je cache mon manège à mes médecins mais je pense que le docteur Natori se doute que quelque chose est en train de changer en moi. Elle est plus souriante, plus patiente, plus familière. Je finis par aimer ses visites. Je sens même mon cœur battre imperceptiblement plus vite quand je perçois ses pas dans le couloir. 


Elle poursuit les massages sans relâche et petit à petit, force est de constater que la zone de sensibilité à l'intérieur de ma paume droite s'étend. C'est lent mais ça grandit, Kazue me fait des petites marques au stylo à bille pour la délimiter, ce qui ajoute du bleu au patchwork abstrait qui recouvre ma peau. Nous finissons par en rire quand je lui en fais la remarque. Puis au bout d'un moment, les sensations reviennent dans mes doigts gauches. Elle est enthousiaste. Je commence à croire qu'elle a raison de se réjouir. Je mange à nouveau, pas assez à son goût, mais je veux bien ingurgiter quelques protéines pour reconstituer mes tissus, si ça lui fait plaisir.


Pendant ses soins, je lui pose des questions sur le kintsugi et elle me raconte comment son grand-père pratiquait cet art ancestral. Elle me décrit les odeurs de la résine, la lenteur des gestes, la patience de l'attente, la précision du coup de pinceau. Elle m'explique aussi comment elle a surmonté la mort de son fiancé, six ans auparavant, comment elle avait engagé Ryo pour se venger, et toutes les péripéties qui en avaient découlé. Elle parle, j'écoute. Elle me masse, je guéris, je me sens un peu moins "cassé". Elle m'apparaît jolie, attentionnée... sexy. Je me surprends à l'observer, je cherche les détails de sa silhouette sous la blouse, je lorgne ses jambes sur lesquelles mes mains reposent mollement, je note les petits détails de son visage, les courbures de sa bouche et celles de sa nuque quand elle se penche sur mes doigts. Lorsqu'elle est concentrée, elle se pince la lèvre inférieure. Parfois, mes vieux réflexes de dragueur reprennent du poil de la bête, mais elle se contente de me sourire et me tient à distance. Je ne sais pas si c'est le fantôme de son fiancé, sa déontologie comme elle aime le préciser ou parce qu'un autre occupe son cœur. C'est un jeu pour moi, je ne tiens pas vraiment à la séduire en réalité, je ne suis pas en position de faire le Don Juan de toute manière. Mais, ça m'occupe agréablement, disons.


Au fur et à mesure, je vois à nouveau le soleil. Puisqu'elle me considère comme réparable, je m'efforce de me ressouder, je remets mes morceaux en place, je me renforce de l'extérieur mais aussi de l'intérieur. Un après-midi, après une courte sieste, je découvre sur ma table de nuit un petit bol en porcelaine noire qui a été visiblement recollé, sans doute par son grand-père, selon les méthodes du kintsugi. Je trouve très intéressant le contraste entre la brillance de l'or et la profondeur sombre de la porcelaine matte. Bon, OK, c'est plus qu'intéressant. C'est beau. Je souris. Pour la première fois depuis longtemps, je souris. Je me sens mieux.


Cette nuit-là, je rêve. Oui, je rêve, je ne fais pas de cauchemars dans lequel je sombre dans la mer encore et encore ; mon corps ne prend pas feu ; je ne me retrouve pas à chuter sans fin dans un vide glacé et sombre. Je rêve pour de vrai.


Je suis toujours dans ma chambre de la Clinique mais elle est plus grande. Garni d'oreillers miroitant de satin rouge et noir, le lit me parait beaucoup plus large. Kazue est assise sur le bord de ce lit, dans une blouse plus courte et plus décolletée que d'habitude. Ses longs cheveux tombent en cascade souple sur ses épaules et son collier a disparu. 


Elle masse mes mains et je sens tout. C'est un délice. Mes cicatrices ne sont plus pâles ; elles brillent d'un nouvel éclat, comme si elles étaient recouvertes d'or. Sous ses caresses habiles, mes stigmates se mettent à danser comme des serpents de lumière. Ses doigts quittent soudain la zone habituelle pour caresser délicatement les marques de mes anciennes blessures : le long de mon bras gauche, mes épaules, mon torse, mon ventre, les illuminant de cette brillance solaire et chaude.


Soudain, je parviens à bouger mes mains et je peux les poser sur ses cuisses nues. Je perçois la texture de sa peau, aussi fine et délicate que la porcelaine. Elle me sourit et s'installe un peu plus confortablement sur mon lit, ce qui fait remonter sa blouse sur ses jambes et en dévoile davantage. La chaleur monte dans mon corps. J'en veux plus. 


Mes doigts violets sillonnés d'or mouvant se dirigent vers son col. Je parviens à déboutonner sa blouse, libérant une poitrine dépourvue de toute entrave. Ma main y plonge avec avidité. Que c'est lisse, chaud et rond. Elle soupire de plaisir et dirige ma main libre sur sa cuisse. Mes doigts disparaissent alors sous le tissu blanc de son habit d'infirmière et investissent sa peau. Je la sens frissonner. 


Je rencontre ensuite la barrière de sa culotte. Mes doigts fébrilement passent cette frontière pour s'enfouir dans son intimité douce, chaude et humide. 


Dieu que c'est bon ! 


Elle rejette la tête en arrière, m'agrippe par la nuque, tiraillant un peu mes cheveux devenus trop longs. Elle colle son pubis contre mes doigts et bascule les hanches d'avant en arrière dans un mouvement lent et sensuel.

— Que j'aime... vos mains... Monsieur Angel... me susurre-t-elle à l'oreille dans un râle de plaisir. 


Elle accélère alors le rythme. Je la sens jouir dans ma main, je perçois le frisson, le sursaut, puis le dernier tressaillement de son clitoris sous mes doigts. 


Je m'éveille brusquement, le cœur battant, le front en sueur et la verge tendue à me faire mal. Je me laisse retomber sur mes oreillers blancs et en coton, ne sachant trop si je dois rire ou pleurer... c'est que, mes mains ne sont pas encore vraiment réparées, je ne pourrais pas me soulager de cette douleur-là. Même si, je dois l'avouer, c'est agréable de souffrir de cette façon. Je me surprends à savourer cet instant. Je ferme les yeux pour retrouver un peu de calme, mais l'image de Kazue, jouissant sous mes doigts, ne me quitte pas. La séance de massage plus tard dans la matinée s'annonce difficile, je le crains. Il me faudra toute ma concentration pour lui dissimuler mon trouble. Encore essoufflé de mon voyage onirique, je réalise alors ce que tout cela signifie. Il m'en aura fallu du temps. Kazue n'est pas un jeu. Je la veux. Et si je la veux, je vais devoir me battre. Et ça, je sais le faire. Mes mains lui feront cet effet-là, un jour ou l'autre. J'y arriverai. 


Ensuite, je reprendrai mon job. Je ne parviendrai peut-être plus à tenir mon revolver mais je trouverai une autre arme qui sera plus adaptée à mes capacités, je renouerai ainsi avec l'adrénaline du combat et la satisfaction du travail bien fait. Je pourrai montrer que je suis encore capable de faire quelque chose "de mes mains". Je ne serai peut-être plus le tueur numéro un mais je serai quelqu'un.


En rouvrant les yeux, j'aperçois le bol noir marbré d'or, posé sur ma table de nuit. 

Le kintsugi, l'art de réparer les choses qui ont été brisées...

Moi aussi, j'ai été brisé mais elle m’a réparé. 

Mes blessures me rendront plus fort. 

Je veux vivre. 






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