Ryô observait sans en avoir l’air l’installation d’un nouveau voisin dans la rue. Le camion de déménagement s’était délesté de meubles divers mais l’attention du nettoyeur se focalisait sur la personne de l’arrivant… En l’occurrence de l’arrivante, une femme jeune et élégante qui pouvait de ce fait prétendre au surnom de Miss Mokkori.
La jeune personne descendit de sa voiture, précéda les déménageurs et disparut dans l’immeuble. Ryô décida de lui laisser quelques heures pour s’installer tranquillement avant de lui rendre une visite de courtoisie ; pas la peine de brusquer les choses, ni surtout d’éveiller la suspicion de Kaori, qui risquait de se mêler de cette affaire.
Ryô descendit donc se balader, faire le tour de ses indics et une petite pause au Cat’s Eye.
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Le lendemain
Kaori n’avait rien remarqué, étant rentrée après le départ du camion qui encombrait la rue. Elle ne se doutait donc de rien, malgré l’air chafouin de Ryô, qui ne lui disait rien qui vaille. Elle avait des soupçons que quelque chose se tramait, mais elle ne savait pas d’où l’attaque pourrait venir. Saeko avait-elle téléphoné en son absence ?
Ryô affectait le plus grand naturel en lisant, affalé sur le canapé, une de ses revues coquines. Et force fut à Kaori d’aller effectuer ses tâches quotidiennes, notamment relever le tableau des messages à la gare, et faire les courses.
La voie était enfin libre ! Ryô se précipita en bas des escaliers et arpenta la rue d’un air nonchalant, prêt à se faufiler dans l’entrée de l’immeuble de la nouvelle voisine… Lorsqu’il tomba nez à nez avec une plaque sur le mur :
Dr. Rin AKARI
psychologue clinicienne
psychothérapeute
EMDR
diplômée de Rikkyo University , Tokyo
consultations sur rendez-vous
Légèrement contrarié, mais nullement ralenti dans son élan, Ryô s’avança d’un pas rapide dans le couloir, absolument ravi de trouver la porte entrebâillée… la chance lui souriait enfin !
Il se faufila sans bruit dans la salle d’attente récemment aménagée de fauteuils avec un guéridon où trônaient quelques revues conventionnelles. La porte de communication était ouverte, il ne se gêna pas pour pénétrer dans le cabinet de la praticienne.
Tâchant se de composer une apparence honnête et conviviale pour amadouer la nouvelle voisine, il lui sourit et put enfin l’observer de plus près. La jeune femme était de petite taille, d’une apparence agréable, les cheveux blonds noués en chignon, des lèvres roses, vêtue d’un tailleur qui mettait ses formes en valeur, quoi qu’un peu strict au goût de Ryô [la jupe un peu trop longue, pour tout dire]. Elle portait des lunettes dorées agrémentant un petit nez mutin, des yeux sérieux, une bouche digne [mais qui ne résisterait pas à des baisers passionnés, fantasmait-il déjà.]
« Bonjour, j’habite au bout de la rue, je me fais une joie de rencontrer une nouvelle voisine ! Bienvenue dans notre quartier ! Je suis Ryô Saeba, enchanté ! »
« Docteur Rin Akari, je suis psychothérapeute, répondit-elle en souriant, peut-être aurai-je le plaisir de vous compter parmi mes futurs patients ? »
Ca ne commençait pas vraiment comme Ryô l’aurait espéré… Rin ne semblait pas sensible à son charme et souhaitait garder la conversation sur un thème purement professionnel… Il carra ses épaules larges pour mettre en évidence son physique avantageux sans en avoir l’air…
« N’hésitez pas à faire appel à moi si vous avez besoin d’une aide quelconque, un déménagement est toujours une transition compliquée... »
Rin se demanda si ce voisin trop coopératif ne cachait pas éventuellement un « syndrome du sauveur » associé à une peur du changement… et un zeste de narcissisme vu la façon dont il bombait le torse…
« c’est vraiment charmant de votre part, M. Saeba, est-ce que vous êtes toujours aussi aimable ? »
(oups, cela m’a échappé, pensa Rin, je ne devrais pas toujours réagir comme si j’étais au travail…)
[ « Charmant ! » « Aimable ! » Jubilait intérieurement Ryô, l’affaire se montre sous un jour favorable]
« Ne vous inquiétez pas, Rin [Ryô utilisa sciemment le prénom de la jeune femme], notre quartier est très hospitalier, je suis certain que vous vous plairez ici ; ne vous serait-il pas agréable d’aller boire un verre pour faire plus ample connaissance ? »
Cela commençait à lui peser de garder son air sérieux, [allez encore un petit effort, elle va bientôt accepter l’invitation et là…]
Rin aperçut le visage hagard et baveux de Ryô avec perplexité… Il se ressaisit aussitôt, à tel point qu’elle se demanda si elle n’avait pas été victime d’une hallucination.
Son instinct de thérapeute se réveilla en sursaut et elle déclina l’invitation, sous prétexte d’avoir encore beaucoup de travail, mais elle essaya de prendre congé avec tact, ne fermant (virtuellement) aucune porte, après tout peut-être que cet homme qui tentait de s’incruster chez elle, pouvait devenir un futur patient… Elle ne devait pas perdre son but de vue.
Elle manoeuvra habilement son emplacement dans la pièce pour diriger discrètement Ryô vers la porte du couloir, continuant à répondre à ses amabilités sans cesser d’avancer (et le forcer ainsi à reculer peu à peu)… et au moment où elle allait refermer se porte derrière l’importun avec un dernier « au revoir, cher voisin, à bientôt »…
La lourde porte de la rue s’ouvrit avec fracas, une furie ressemblant éventuellement à une jeune femme aux cheveux courts, pénétra dans le couloir en poussant des cris tonitruants :
« Ca y est, je t’ai enfin retrouvé, sale pervers ! Tu n’as pas honte de draguer cette dame alors qu’elle n’a pas encore fini son installation ! » Il s’ensuivit un bon coup de massue « Punition des pervers ! 10 tonnes » ; Ryô se retrouva incrusté dans le parquet, s’en releva en rigolant à moitié, et Rin décida qu’il y avait urgence à expulser ces deux tornades, sous peine de voir ses travaux de rafraîchissement de l’entrée, complètement ravagés. Elle avait travaillé en hôpital psychiâtrique et en avait vu d’autres. Ces deux-là ne lui feraient pas peur.
Avec autorité, elle leur glissa à chacun une carte de visite, (après tout des gens aussi violents et sans-gêne devaient avoir pas mal de problèmes à régler, non ? ) , les poussa dehors avec autorité et claqua la porte derrière eux, fermant le verrou en vitesse. Puis elle s’adossa à la porte et soupira un bon coup.