Une nouvelle voisine qui va tout changer
Rin ouvrit la porte de la salle d’attente, et montra à Kaori le canapé, l’invitant à s’asseoir confortablement. Le meuble n’avait pas pu être acheté neuf, la rénovation de l’appartement avait coûté trop cher. Les ressorts étaient un peu effondrés – un peu comme chez nous, se dit Kaori.
La thérapeute la regardait avec des yeux bienveillants, et lui demanda l’objet de sa visite.
« Je me sens fatiguée, déprimée, je n’ai plus envie de rien, je me force tous les jours pour accomplir ce que je dois faire.
- vous sentez-vous démotivée dans votre vie privée, ou votre vie professionnelle ? » Questionna Rin Akari.
« dans ma vie privée. Cela se passe très bien au travail (quand nous avons des missions)… nous travaillons en free-lance
- quelle est la nature de votre travail ?
- c’est confidentiel…
(encore ! Pensa Rin. )
Elle observa les cernes sous les yeux de sa patiente, ses traits tirés.
- Bien, alors abordons le sujet qui vous préoccupe. Etes-vous mariée ? Des enfants ?
- non, j’ai… comment dire… un partenaire.
(ce mot revient décidément beaucoup dans mes consultations, aujourd’hui ! Se dit Rin)
- vous voulez dire que vous vivez en concubinage ?
- Bien sûr que non ! Répliqua Kaori en rougissant, nous habitons ensemble pour les besoins du travail.
- Je comprends », acquiesça Rin, plutôt pour elle-même que pour Kaori (cette jeune femme semble être la « Kaori » dont me parlait M. Saeba il y a un instant… je crois que je reconnais son visage… mais l’autre jour elle avait les traits tellement déformés par la rage, que je n’en suis pas vraiment sûre… )
« Est-ce cette cohabitation qui vous préoccupe ?
- oui, j’ai l’impression d’être écrasée par les tâches quotidiennes, de ne plus être à la hauteur.
- d’accord. Pouvez-vous m’expliquer en quoi consistent vos « tâches quotidiennes » ?
- Le matin, je prépare le petit-déjeuner, ensuite je tente, la plupart du temps sans succès… de réveiller Ryô…
- votre colocataire ?
- partenaire », rectifia aussitôt Kaori.
- Je vois… Ensuite … ?
- Ensuite je dois relever les annonces que d’éventuels clients nous envoient (Kaori ne s’étendit pas sur les détails), faire les courses, puis je rentre préparer le repas de midi. Après manger j’ai du ménage, du repassage à faire, ou bien je vais à la rencontre des clients qui nous ont contactés, afin de négocier les termes exacts des contrats et de nos rémunérations. Une fois le contrat signé, je dois organiser une rencontre entre les clients et Ryô. Il faut donc que je réveille ce dernier s’il fait la sieste… et que je l’emmène sur le lieu du rendez-vous. S’il n’est pas motivé et que notre compte en banque le nécessite, je l’y traîne de force. S’il n’y a pas de client ce jour-là, je dois surveiller que Ryô ne rentre pas trop tard, ne soit pas trop alcoolisé, car quand il fait la tournée des bars, il n’arrive pas à se lever le lendemain matin, et n’est pas opérationnel au cas où un client aurait besoin de nous en urgence. Souvent je mange seule le soir », termina Kaori, visiblement avec regret.
Rin soupira intérieurement. Avec un tel train de vie, pas étonnant que cette jeune femme, pourtant dynamique, soit épuisée et démotivée. Elle garda cependant son sourire bienveillant.
« Mlle Makimura, il me semble normal d’être fatiguée à la fin de telles journées. Il existe cependant un moyen de retrouver votre santé, votre énergie.
Il va falloir pour cela que vous vous investissiez, que vous fassiez des efforts. »
Kaori releva la tête, habituée aux défis.
« Très bien, je vous félicite d’être aussi courageuse et combative. Si vous le voulez bien, nous allons réorganiser votre emploi du temps pour qu’il soit plus adapté à vos aspirations profondes. Il faut absolument que vous compreniez que, comme disent les Français : « charité bien ordonnée commence par soi-même ». Cela veut dire que vous devez passer avant le reste, si vous voulez continuer à pouvoir vous occuper des choses nécessaires de la vie, que ce soit matériel, ou des personnes de votre entourage. »
Kaori était perplexe. Une telle pensée ne l’avait jamais effleurée .
« Pour commencer, je vous recommande de cesser de vous occuper de votre… partenaire. C’est un homme, un adulte si je ne m’abuse ? (Rin respectait le secret professionnel et feignit d’ignorer qui était M. Saeba) Vous préparerez désormais VOTRE petit-déjeuner, si Ryô n’est pas levé. Il a certainement deux jambes et deux bras, donc il est apte à se préparer un bol de riz et à saisir une cuiller de soupe miso ou faire griller un morceau de poisson.
Votre travail vous incombe de démarcher les clients, puis pour alléger votre charge mentale, vous ferez les courses avec des ingrédients que VOUS aimez, afin de cuisiner des plats que VOUS appréciez. Si ce jour-là vous n’avez pas faim, ne prenez pas la peine de faire à manger. Faites-vous plaisir et prenez des vacances. Laissez-vous un peu aller.
Quant au ménage ou au repassage, cela vous fera du bien, car évoluer dans un environnement propre et accueillant est important pour la santé mentale. Il ne faudra cependant pas hésiter à jeter tous les objets qui traînent, ne servent à rien, et encombrent votre lieu de vie : les choses qui vous semblent inutiles ou néfastes, les choses qui prennent la poussière ou qui vous déplaisent, les choses dont vous ne vous servez pas ou plus. Recentrez-vous sur votre ressenti. Quand vous n’avez pas de travail, n’hésitez pas à fréquenter des lieux qui vous sont agréables, ou des personnes positives, stimulantes, qui vous font du bien, vous égaient.
Enfin il me semble que vos efforts pour réguler la vie de votre partenaire ne servent pas à grand-chose. Laissez-le donc rentrer à son heure, cet homme n’est pas votre mari, il me semble quelque peu déplacé, inutile et néfaste que vous vous fassiez tant de souci pour lui. »
Kaori serrait les mâchoires, lâcher du lest au sujet de Ryô allait être dur… Terriblement difficile même… Mais elle avait fait appel à cette thérapeute pour tenter de mettre de l’ordre dans sa vie, pour l’aider à remonter la pente sur laquelle elle se sentait glisser d’année en année. Elle devait accepter ses conseils et suivre ses recommandations.
Rin la fixa de son regard dense.
« je suis certaine que vous allez réussir, nous allons y arriver, je vous aiderai ; faites-moi confiance. »
Boostée, Kaori remercia la praticienne et pleine de honte, demanda à payer en plusieurs fois, les clients se faisant rares en ce moment, mais elle promettait de régler toutes ses dettes dès qu’un travail se présenterait.
Rin accepta le marché, se demandant comment Ryô pouvait être aussi riche, alors que sa partenaire avait du mal à joindre les deux bouts. Cachait-il des choses à cette pauvre femme ? Encore une énigme à élucider…
Rendez-vous fut pris pour la semaine suivante, et au moment où Kaori quittait la pièce, le téléphone sonna : un nouveau client qui voulait prendre rendez-vous, en perspective. D’ici quelques semaines Rin pourrait remplacer le vieux divan par un canapé neuf.