Quand Rin ouvrit la porte ce jour-là, elle comprit qu’elle avait gagné son pari. Ryô, avait surmonté le choc des mots cruels qu’elle lui avait assenés, il avait accepté la vérité et il se sentait maintenant capable d’y faire face, d’y remédier.
Elle ressentit un véritable soulagement, car certains patients trop ancrés dans leurs dysfonctionnements préféraient ne pas revenir vers elle. Pourtant, en tant que thérapeute, elle ne pouvait pas les conforter dans leurs erreurs, elle était obligée de leur faire prendre conscience de leurs problèmes… Certains ne voulaient pas y remédier et lassaient tomber…. Mais pas M. Saeba ! Tant mieux ! La détresse de Kaori l’avait touchée, ainsi que la personnalité de son patient, qui semblait si mystérieux et plein de contradictions.
Elle commença par le féliciter pour son courage, puis l’assura qu’il était sur la bonne voie, et enfin qu’elle le soutiendrai dans ce chemin épineux de sa vie.
[courage ! Tu parles ! Se dit Ryô, si elle savait ce que j’ai traversé dans ma vie… enfin… ]
« comment s’est passé votre semaine ? S’enquit Rin.
- j’ai offert une citronnade à Kaori ! Je l’ai préparée moi-même ! »
[Ryô n’en revenait pas de l’avoir fait et se sentait tellement heureux et fier!]
(comme un enfant qui a préparé une tartine pour sa maman, pensa Rin, mais bon, … c’est quand même un bon point ! )
« Bravo, vous avez déjà fait un pas supplémentaire dans la bonne direction, c’est très prometteur. Pour retrouver un équilibre dans votre vie privée, il faut rétablir de bonnes relations avec votre partenaire (elle avait dit le bon mot, cette fois). Savez-vous pourquoi vos rapports s’étaient envenimés ? Il m’a semblé apercevoir Kaori en train de vous mettre un coup de marteau sur la tête l’autre jour…
(attention, j’avance en terrain miné, se dit le Dr Akari, c’est vraiment quelque chose à laquelle je n’avais jamais été confrontée, en tant que thérapeute, mais également dans la vraie vie, et aucun cours ni manuel médical ne m’a préparée à cette situation… D’où sort ce marteau et comment Kaori fait-elle pour le soulever ? Si ça se trouve ces gens sont des criminels ou de grands malades…)
A sa grande surprise, Ryô prit la défense de sa partenaire :
« elle me met des coups de marteau sur la tête quand je drague trop les jolies femmes, quand je les importune. »
(mon patient ne semble plus dans cet état d’esprit envers moi, heureusement, ainsi nous pourrons continuer avec succès cette thérapie, pensa Rin...)
« pour quelle raison pensez-vous que Kaori vous punit lorsque vous êtes insistant envers ces femmes ?
(c’est vrai, en plus, qu’il est lourd, j’espère que ce n’est pas un pervers sexuel par-dessus le marché!)
Ryô se composa un visage impénétrable, prit une grande inspiration et répondit franchement :
« Parce que Kaori est jalouse. Elle est amoureuse de moi.
- quel est votre ressenti face à ces sentiments ?
- je ne sais pas… C’est flatteur pour moi, tellement valorisant, elle me prend comme je suis, avec mon passé, mes défauts. En même temps sachant quel homme je suis, justement, j’aurais préféré que cela ne se produise pas. »
Pour détourner l’attention de Ryô de ce point négatif qui augurait des explications compliquées, Rin demanda :
« comment s’est passée votre première rencontre ? »
Ryô décida de lâcher le morceau :
« le frère de Kaori, Hideyuki, qui était mon coéquipier de l’époque , est rentré blessé d’un rendez-vous avec un client, il était tombé dans un piège, il est mort dans mes bras, me confiant Kaori, qui avait une vingtaine d’années à l’époque. Hideyuki était sa seule famille. »
il ajouta au bout d’un instant :
« je l’ai vengé. »
Rin eut besoin de quelques secondes pour digérer l’information. La profession de son patient était bien au-delà de ce qu’elle avait imaginé. Il n’était pas détective privé mais plutôt yakuza ou tueur à gages. La crainte menaça de la paralyser, mais ce ne fut que le temps d’une minute.
Ryô attendait, immobile et silencieux.
Intérieurement, elle se morigéna de son moment de flottement. Elle était là pour aider, pas pour se débiner devant le premier obstacle venu. Des gens vivant dans la violence avaient d’autant plus besoin de ses compétences. Elle prit une grande inspiration pour se donner du courage.
« quel est votre métier exactement, M. Saeba ?
- je suis nettoyeur.
- pouvez-vous m’expliquer ce que cela signifie ? (elle se doutait bien qu’il ne s’agissait pas d’une entreprise de ménage)
- je nettoie la ville des ordures comme les violeurs, les meurtriers, les cartels de drogue… »
Peut-être mû par la vanité ou un besoin de reconnaissance, il ajouta :
« City Hunter, c’est moi… Enfin, nous... c’est Kaori et moi. »
Rin Akari n’avait jamais entendu le nom de City Hunter, ça ne lui disait rien, elle ne réagit pas à cette évocation.
« votre ami vous a donc confié sa soeur », continua t-elle.
« oui, et je n’ai rien trouvé de mieux que la prendre comme partenaire ! Je suis sûr que Hideyuki aurait voulu la voir mariée, avoir un job normal, fonder une famille, avoir des enfants ; au lieu de cela, à cause de moi, elle mène une vie dangereuse et est tombée amoureuse d’un tueur clandestin. »
(voilà comment il « nettoie », j’en ai le coeur net maintenant… songea Rin)
« Et quelle est la volonté de Kaori ? C’est elle la principale intéressée, tout de même. Elle est adulte et ce n’est pas à son frère ou à vous de décider à sa place. »
Ryô poussa un soupir à n’en plus finir. Et ne répondit pas.
« Je peux vous proposer tout d’abord une séance d’ EMDR, si vous le souhaitez. C’est une technique efficace contre les effets du stress post-traumatique. Votre vie semble constellée de violence, et vous libérer de vos souvenirs passés, parvenir à les assimiler, et à les dépasser, cela pourrait vous faire le plus grand bien. Cela éclaircirait votre jugement dans vos relations humaines, notamment avec votre partenaire. »
Ryô accepta, à moitié convaincu, et ils fixèrent un rendez-vous.
« Je vous propose en outre ceci comme piste de réflexion : Kaori est une femme adulte, elle possède un libre-arbitre, a le droit de faire des choix personnels dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée. Vous ne pouvez pas contester ces choix ! Au revoir, M. Saeba . »
Il lui serra la main en sortant. Elle lui retourna son regard ferme et réconfortant, étrangement, ce regard sans compassion, ni sollicitude, mais décidé et énergique, donnait con