GOODBYE CITY HUNTER
Chapitre 2 : Shinjuku, jusqu’à trois heures du matin
656 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 07/11/2026 23:21
II. Shinjuku, jusqu’à trois heures du matin
Elle marcha au Shiba Park. Elle voulait sortir de ce rêve, mais non. Elle essaya de se convaincre qu’Saeko parlait à quelqu'un d’autre et de quelqu’un d’autre. Il y en a plein des Kaori, et des Ryo et des Sayuris. Mais des Hideyukis morts le jour de l’anniversaire de Kaori ?
Cette tentative de déni ne dura pas 20 secondes.
Sayuri.
Elle revoyait cette femme élégante rédactrice en chef du Weekly News, qui l’avait regardée dès le premier jour avec une douceur qu’elle n’avait pas comprise. Sayuri qui l’avait emmenée faire les boutiques et l’avait transformée de la tête aux pieds en riant, comme on habille une petite sœur. Sayuri qui s’était mise en colère, vraiment en colère, contre Ryo en la voyant s’entraîner au tir, comme si on venait de mettre une arme dans les mains d’une enfant. À l’époque, Kaori avait trouvé ça excessif, presque touchant. Elle comprenait maintenant.
Puis il y avait eu l’enlèvement. Les hommes de main qui voulaient faire taire le journal de Sayuri, la pièce sombre, les liens aux poignets. Et Sayuri, tout près d’elle, qui lui avait dit :
— Kaori… La sœur que je recherchais, c’est toi.
Et elle, qu’avait-elle répondu ? Elle avait ri à gorge déployée.
Sayuri n’avait pas insisté. Elle avait seulement souri, d’un sourire que Kaori avait pris pour de la gêne et qui, elle le voyait à présent, était du chagrin. Et Ryo était arrivé, comme toujours, et tout avait recommencé comme avant. Sayuri était repartie pour New York en la serrant longuement dans ses bras. Kaori avait trouvé l’étreinte un peu longue. Elle n’avait rien demandé.
Il n’y avait rien eu à demander. Elle avait été la seule à ne pas savoir.
Son téléphone vibra vers onze heures. Un message de Ryo.
« T’es où ? Y a rien à manger. »
Elle regarda l’écran longtemps. Puis elle tapa, d’un doigt qui ne tremblait pas :
Je suis avec des amies. Ne m’attends pas.
Elle n’avait pas d’amies ce soir-là. Elle avait atteint le quartier de Shibuya espérant que le grondement permanent étouffe ses pensées et atténue son vertige.
Elle pensa à Hideyuki. À Hideyuki qui l’avait élevée, protégée, qui lui avait offert son premier vrai anniversaire de grande fille et qui était mort ce soir-là. À Hideyuki qui savait, lui aussi, et qui devait lui annoncer le jour de ses 20 ans. À leur père, l’inspecteur Makimura, qui peut-être qui n’en avait pas eu le temps.
Et le dernier maillon de cette chaîne dormait dans le loft, ou ne dormait pas, peu importait.
Elle pensa à elle-même, surtout. À sa stupidité. Toutes ces années passées à s’investir corps et âme dans une relation on ne peut plus déséquilibrée. Huit ans à attendre quelque chose de quelqu’un qui ne lui devait rien, à qui elle n’avait jamais rien demandé, et qui n’avait jamais rien offert. Pas même la vérité sur son propre nom. Elle eut soudainement très honte. Elle s’est imposée dans sa vie alors qu’elle ne sait pas manier une arme. Ce n’était même pas une partenaire digne de ce nom. Elle ne devait être que la réalisation d’une promesse de Ryo à Hideyuki.
À trois heures du matin, elle s’assit sur un banc dans un petit parc désert. Elle avait mal aux pieds. Elle n’avait rien mangé depuis la veille. Elle regarda le ciel orangé de la ville, sans étoiles, et elle se dit, très calmement : Il faut que je parte.