GOODBYE CITY HUNTER
IV. Cinq heures du matin
Le réveil sonnait à cinq heures moins dix.
Elle enfilait sa tenue de sport dans le noir, sortait sans bruit, et courait. Le long des voies ferrées, dans les parcs encore fermés aux promeneurs, jusqu’aux escaliers qu’elle montait et descendait jusqu’à ce que ses cuisses brûlent. Elle avait découvert une chose simple : quand le corps souffre assez, le cœur se tait un moment. Alors elle faisait souffrir son corps. Pompes, abdominaux, sprints jusqu’à la nausée. Elle rentrait trempée, le souffle court, et pendant une heure ou deux elle ne pensait à rien.
Elle cessa de se couper les cheveux. Ce n’était pas son physique qu’elle méprisait, c’était la fille qu’elle avait été : naïve, jalouse, qui avait gâché sa jeunesse pour un homme qui ne s’intéressait pas à elle et lui cachait la vérité que son frère s’apprêtait à lui révéler. Elle ne voulait plus que son miroir la lui rappelle. Elle regardait aussi les annonces, le soir, sur son téléphone, l’écran tourné vers le mur. Les vols pour New York. Les chambres à louer dans le Queens, à Brooklyn. Elle n’irait pas voir Sayuri, pas tout de suite. Elle n’était pas prête. Mais elle irait là-bas, parce que là-bas il y avait quelqu’un qui l’avait cherchée, qui avait traversé l’océan pour elle et qui l’avait aimée sans rien attendre en retour. Et parce que c’était loin. Assez loin pour rompre le lien. Assez loin pour se donner une chance d’être heureuse.
Avec le recul, elle revoyait ses dix années de partenariat et de cohabitation sous un jour de plus en plus sombre. Les missions où elle avait servi d’appât. Les fois où il l’avait laissée de côté « pour la protéger ». Les clientes qu’il couvrait de compliments pendant qu’elle préparait le dîner. Toutes ces nuits où elle l’avait attendu. Elle finit par s’en convaincre : elle n’avait jamais valu grand-chose pour cet homme. Une habitude. Une promesse faite à un ami mourant. Une dette.
A la maison Kaori essaya de ne pas changer son tempérament quand Ryo était là. Elle criait, menaçait de sa massue, se plaignait, cuisinait. Tout cela sans grande conviction. Au Cat’s Eye, Miki fut la première à le remarquer.
— Tu as maigri, non ? Et tes cheveux… tu les laisses pousser ?
— J’ai envie de changer un peu, répondit Kaori avec un sourire.
— Tu ne viens plus le matin.
— Je fais du sport et ensuite je rentre prendre ma douche et préparer le petit déjeuner. Elle montra ses biceps d’un air comique. Miki la regarda un instant de trop. Elle allait dire autre chose, mais Kaori avait déjà détourné la conversation vers la nouvelle machine à café.
Falcon ne dit rien, comme d’habitude. Ses yeux ne voyaient plus très bien depuis longtemps, mais il n’avait jamais eu besoin de ses yeux pour sentir les choses. Un soir, alors que Kaori s’apprêtait à partir, il posa une tasse devant elle, sans qu’elle ait rien commandé.
— Tu es calme, ces temps-ci, dit-il de sa grosse voix.
— Ce n’est pas bien ?
Répondit-elle en riant.
— Ce n’est pas toi.
Elle but son café sans répondre, le remercia, et partit. Derrière le comptoir, Falcon et Miki échangèrent un regard. Kaori venait.
Ryo, lui, qui pensait connaitre Kaori comme la paume de sa main, ne dit rien de ce changement. Une fois, peut-être, il leva les yeux de son journal en la voyant rentrer en tenue de sport à six heures et demie, et il ouvrit la bouche. Puis il la referma. Il ne demanda pas.
Kaori se dit que c’était la confirmation qu’elle attendait.
Au bout de cinq semaines, Mikki commençait à s’inquiéter.
Kaori était venue au Cat's Eye en fin de matinée. Elle portait un pantalon clair, un chemisier bleu et une petite barrette qui retenait ses cheveux sur le côté.
Elle s'était installée près de la fenêtre avec une tasse de thé.
Mikki lui apporta une part de gâteau.
— Cadeau de la maison.
— Tu vas finir par me faire grossir.
— Ce n'est pas une part de gâteau qui risque de te faire du mal.
Kaori sourit.
Miki resta un instant près de la table.
Depuis quelque temps, Kaori venait plus souvent seule. Quelque chose dans son regard avait changé.
Elle ne surveillait plus la porte.
Autrefois, même lorsqu'elle prétendait vouloir passer une heure tranquille, ses yeux se levaient à chaque entrée. Elle semblait toujours attendre quelqu'un.
Ce n'était plus le cas.
— Tout va bien avec Ryo ?
Kaori releva la tête un peu trop vite.
— Oui, pourquoi ?
— Comme ça.
— Il est toujours aussi insupportable, si c'est ce que tu veux savoir.
Elle accompagna sa réponse d'un rire légèrement forcé.
Miki ne sourit pas.
— Tu sais que tu peux me parler.
Kaori baissa les yeux vers sa tasse.
— Je sais. Merci.
Elle changea aussitôt de sujet en demandant des nouvelles des travaux que Falcon devait effectuer dans la réserve.
Mikki n'insista pas.
Un peu plus tard, alors que Kaori était partie, elle retrouva Falcon derrière le comptoir.
Falcon essuyait un verre.
— Elle ne va pas bien, dit Miki.
Il posa le verre.
— Je sais.
— Tu as remarqué ?
— Elle ne parle presque plus de lui.
Mikki regarda la place vide près de la fenêtre.
— Elle a pourtant l'air plus sereine.
Falcon resta silencieux.
Il connaissait Kaori depuis assez longtemps pour savoir que son tempérament vif dissimulait une grande sensibilité.
Il avait également vu des hommes et des femmes prendre cette expression particulière avant de quitter définitivement une vie.
Une expression faite de fatigue et de résolution.
— Tu crois qu'elle prépare quelque chose ? demanda Mikki.
Falcon reprit son verre.
— Oui.
Il n'en dit pas davantage.
Il avait pourtant senti que Kaori se détachait.
Elle ne lui demandait plus systématiquement où il avait passé ses soirées.
Elle ne fouillait plus ses poches lorsqu'il rentrait avec du parfum sur sa veste.
Elle continuait à protester lorsqu'il poursuivait une jolie fille dans la rue, mais ses colères s'éteignaient presque immédiatement. Le plus dérangeant est qu’elle évitait de le regarder.
Un soir, il rentra très tard.
Il avait préparé une excuse particulièrement élaborée, impliquant une cliente, une panne de voiture et un malentendu regrettable. Son col de chemise avait une trace de rouge à lèvres.
Kaori était dans la cuisine.
— Bonsoir, Ryo.
— Bonsoir...
Il attendit.
Elle rangea une assiette.
— Il reste de quoi manger dans le réfrigérateur.
— Tu ne veux pas savoir où j'étais ?
Elle se retourna.
— Tu étais sur une filature ?
— Euh...
Elle lui adressa un sourire fatigué qu’elle attribuait à un petit mal de tête qui allait passer et monta se coucher
Ryo resta seul dans la cuisine.
Il aurait dû être ravi.
Il avait passé des années à se plaindre des crises de jalousie de Kaori. Il avait souvent dit qu’il rêvait de pouvoir sortir sans devoir se justifier.
Il ouvrit le réfrigérateur.
Puis le referma.
L'appartement lui sembla étrangement silencieux.