Rencontre d’un autre monde, Le prix de la Mort

Chapitre 1 : Rencontre d'un autre monde, Le prix de la Mort

Chapitre final

9306 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/11/2025 13:15

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Rencontre d’un autre monde, Le prix de la Mort




Par une pluvieuse journée du mois de novembre 2008, à Grandview, États-Unis d’Amérique.


« Pourquoi ? Pourquoi dois-je mener une vie si misérable ? »

Kochtcheï l’Immortel ne cessait de ruminer dans ses pensées cette question depuis plusieurs heures déjà. Il ne planait plus depuis longtemps, comme il avait si bien l’habitude de le faire auparavant avant son exil, mais marchait, comme n’importe quel homme. Il comprenait ce que signifiait la condition humaine, bien qu’il soit toujours immortel — Condition qu’il considérait comme une déchéance.


Son manteau était autrefois d’hermine et de zibeline orné de brocarts de soie, de galons d’or, de pierres précieuses et de perles. En plus de vingt ans d'errance, il devint une guenille et ne ressemblait nullement à sa pelisse royale du Vingt-Septième Royaume[1]. Son pantalon et sa tunique en lin le plus fin, cousus au fil d’or ressemblaient à des oripeaux de mendiant. La fière couronne d’or sertie de pierres et de joyaux ne restait qu’un souvenir lointain, de même que le sceptre régalien dont il appréciait tant le contact avec sa forte main. Cette même main qui était devenue décharnée.


L’immortel soupira ressentant comme un goût amer dans le fond de la gorge et continua sa marche dans les rues sombres de la ville, n’écoutant ni le clapotis de la pluie automnale, ni les morsures du froid sur sa peau. Les lumières brillaient derrière les fenêtres des maisons de briques comme une manifestation de la vie et de la présence humaine de la petite banlieue. À part cela, l’endroit était désert, pas un homme, pas un chat, ou presque. Il y avait des fantômes qui erraient, imperturbables sous la pluie, se comportant comme s’ils étaient encore vivants. Le Russe les ignorait sciemment, poursuivant sa promenade sans but, ne prêtant pas attention à l’inconfort de ses souliers troués.


Kochtcheï leva les mains dans les airs, ses cheveux châtains en bataille, et laissa un orage se déchaîner, manifestation de son désarroi devant l’extrême pauvreté dans laquelle il vivait depuis trop longtemps.

« Mon palais, ma cour et mon lit à baldaquin me manquent cruellement ! » songea-t-il. « Pourquoi ? Pourquoi cette immortalité ? Ma quête a-t-elle été vaine ? Où serait-ce une malédiction ? La contrepartie que m’avait mentionnée la Mort ? »

Des frissons parcoururent son dos. Il arpenta d’un pas traînant les rues à la recherche de quoi se sustenter.


***


Au même moment, dans le parc de la ville, quelques rues plus loin.

Vêtu d’un manteau gris, Gabriel marchait dans l’allée qu’il emprunta pour raccourcir son chemin et revenir plus rapidement chez lui, dans sa grande maison. Il tenait fermement son parapluie contre lui pour que le violent Borée ne l’emportât. Il marchait, tête baissée, ne prêtant aucunement attention aux esprits errants autour de lui — ces défunts qu’il essayait en vain de convaincre de se joindre à son projet de vie éternelle

« Le temps reflète mon état d’âme ! Morose ! » pensa-t-il en soupirant.

Il fit encore quelques pas et remarqua un nouveau revenant. Il le scruta de ses yeux marron qu’il écarquillât encore plus que d’habitude. Le fantôme, une élégante femme aux cheveux brun clair parsemé de mèches argentées et aux yeux gris, soutenait son regard, semant un malaise dans l’esprit du médium. Elle lévitait en agitant sa robe princière de soie ornée d’or, d’argent et d’émeraude. Levant une main chargée de bagues au ciel, l’entité s’exclama avec un fort accent slave :

— C’est mon ancien ravisseur qui est fâché ! Typiquement son action !

Une lueur d’étonnement traversa le regard de l’Américain. Un faible sourire s’étira sur son austère visage avant qu’il n’affirmât d’un ton atone et le regard brillant.

— Qui êtes-vous ? Je suis Gabriel Lawrence et je peux vous aider !

Elle le fixa d’un air hautain, le transperçant de son regard mystérieux d’aigle et répliqua : 

— Comment ? Vous ne connaissez pas mon nom ! Je suis pourtant très connue !

« Peut-être dans votre coin du monde, mais pas dans ma ville ! » réfléchit-il en détournant son regard de son interlocutrice. « Par contre, un esprit errant de plus pour bloquer la Lumière est toujours une force supplémentaire dans les rangs ! Un esprit errant de plus pour vaincre les vivants et amener la vraie vie éternelle sur Terre, c’est super ! C’est la première fois que je vois de si près l’esprit d’une reine ! Elle semble sortir directement d’un conte ! »

La vieille femme fantomatique ajusta sa robe d’un geste de la main.

— Je suis Vassilissa la Très-Sage, l’épouse d’Ivan Tsarévitch !

— Enchanté ! Si vous êtes encore sur Terre, vous avez un motif, non ?

— Oui, mais cela ne vous concerne pas !

— Daignez-vous venir dans ma maison pour vous reposer avant le grand départ vers l’au-delà ?

Un petit sourire narquois s’étira sur le visage de Vassilissa.

— Où ?

— Chez moi ! Allons-y !

Une lueur de curiosité pointa dans le regard de la défunte.

— Je vous suis !

Gabriel, d’un pas lourd, arriva jusqu’à sa maison en périphérie de la banlieue, suivi par la Russe.


***


Un peu plus tard en soirée, dans une rue de la ville.

Kochtcheï se protégea sous un auvent d’un magasin, grelottant de froid sous la pluie. L’humidité s’infiltrait sous sa peau jusque dans la moelle de ses os, il serrait tout contre lui un peu de nourriture, un pauvre sandwich au jambon et au fromage, qu’il vola dans l'établissement voisin. Le sorcier folklorique fixait le vide devant lui et un souvenir amer lui revint à l’esprit, un souvenir qui l’avait marqué pour toujours et qui apporta les prémices de sa triste condition actuelle.


Au Vingt-Septième Royaume, quarante ans plus tôt.

Assis sur son trône d’or, Kochtcheï attend son invité. Balayant de son regard flamboyant l’assistance remplie de courtisans et d’ambassadeurs de divers royaumes, il tient fermement son sceptre de la main droite et son autre main se cramponne à l’accoudoir gravé d’arabesques.


Au centre de la gigantesque pièce décorée de marbre règne sans partage une table d’ébène blanc plaquée or. Sur celle-ci reposent des paniers en osier remplis de pains et de sel, des ensembles de couverts en argent, des verres en cristal qui scintillent sous les suspensions baroques, ainsi que les mets les plus exquis. Les nombreux trônes complètent ce luxe, merveille pour les yeux, et remplissent d'orgueil le tsar du royaume.

Soudain, la porte principale à double battant s’ouvre toute grande pour accueillir le très attendu invité, Ivan Tsarévitch. Le jeune homme au port altier avance d’un pas sûr jusqu’au trône. Au lieu d’incliner respectueusement sa blonde tête comme l’exige l’étiquette, ses yeux clairs affrontent ceux du sorcier. Celui-ci sent monter en ses veines une sourde colère, mais il ne la laisse pas se manifester et ordonne :

— Joignez-vous à mon repas, illustre Ivan Tsarévitch ! Goûtez mon pain et mon sel, qui sont là en gage de mes nobles intentions !

— Je ne mangerai pas à la table de celui qui a enlevé Vassilissa la Très-Belle ! Je suis ici pour les pourparlers concernant sa libération, pacifique ou, au besoin, lors d'un duel.

Kochtcheï fixe intensément son interlocuteur, plissant son front. Il répond après avoir vidé son gobelet rempli d'un grand cru.

— J’accepte, puisque vous êtes têtu ! Un duel ! Celui qui en sortira vainqueur épousera Vassilissa la Très-Belle !

Les deux hommes, sous le regard éberlué des courtisans, s'isolent dans une salle adjacente à celle du trône avec Vassilissa la Très-Belle comme unique témoin. 


Vassilissa, la prisonnière de Kochtcheï depuis plusieurs années, a perfectionné ses connaissances déjà immenses en consultant quelques secrets issus des grimoires de la riche bibliothèque privée mise à sa disposition.


Le sorcier, qui alors est encore un mortel, et également adepte de la magie sous toutes ses formes, connaît maints mystères de l’univers. Confiant et fort de ses connaissances, il apparaît armé en un claquement des doigts et crie à son opposant :

— Ivan Tsarévitch, maintenant ou jamais !

Il dégaine son épée pour la diriger sur Ivan et lui lance un sort que Vassilissa bloque en levant un bouclier magique au-dessus du Russe. Kochtcheï la foudroie du regard, regard porteur du mauvais œil, mais la princesse brandit la main de Fatma, neutralisant son sort maléfique. Ivan pare l’attaque du sorcier et le blesse, enfonçant l’épée dans son bras.


Soudain, en un instant, l’être folklorique maléfique se trouve au sol, sa joue gauche contre les dalles froides, écrasé par la botte d’Ivan. Le coup de pied dans les côtes lui arrache une grimace. Il ressent la vie qui le fuit peu à peu de ses blessures. Ses yeux s’agrandissent de frayeur.

Ivan affirme : 

— Je ne vais pas vous tuer, je pars avec Vassilissa ! Si vous veniez me la réclamer, je serais sans pitié pour votre vie ! Donnez les ordres pour qu’on nous laisse quitter votre demeure sans encombre !

Le tsar approuve d’un signe de la tête et sa main droite tremblante fait apparaître, dans un dernier soubresaut de volonté, un parchemin marqué de son sceau pour laisser Ivan sortir de son palais en toute quiétude avec la prisonnière.


Quelques minutes plus tard, il appelle à l’aide et une équipe de médecins s’affairent autour de lui. Il demeure alité pendant plusieurs jours, frôlant la Mort. Il en perd la notion du temps.


Un soir, la Dame blanche arrive à son chevet, tressant ses cheveux aussi noirs que l’ébène avant d’arracher l’une de ses mèches pour la jeter au loin. En discernant dans son champ de vision la gracieuse femme squelettique dans sa robe blanche aussi scintillante que la plus pure des neiges, les bras et les jambes du tsar tremblent sous les draps pourtant bien réchauffés par son corps. Il la supplie, les yeux remplis de larmes : 

— Noble Dame, la Mort rapide, ayez pitié de moi. Mon heure n’est pas encore venue. Je suis mourant certes, mais j’ai encore tellement à vivre !

La Mort le fixe de ses yeux sans vie, ce qui occasionne un vertige et un frisson chez Kochtcheï. Un affrontement des yeux bleus et des yeux noirs qui se termine rapidement par un accord.

— Très bien, Kochtcheï ! Je t’épargne maintenant, mais pas la prochaine fois ! Tu es mortel, tu dois mourir un jour ! Tu ne peux échapper au cycle de la vie et de la mort sans que tu paies un prix fort !

« Non, justement ! Je ne suis pas obligé de mourir ! Je peux être immortel ! Non, je veux être immortel ! » s’insurge mentalement Kochtcheï.

La Mort, avant de disparaître dans une fumée verdâtre, fixe son âme d’un regard qui semble lui dire « C’est que nous verrons ! Personne ne peut m’échapper sans courir le danger de le regretter ! »

« Je veux devenir immortel ! Je veux prouver que la mort peut être déjouée ! » se décide-t-il en s’allongeant plus confortablement sous les fourrures de zibeline qui lui servent de couvertures.


Depuis qu’il s’est rétabli, une semaine après la visite de la Faucheuse, son seul but est d’acquérir l’immortalité à tout prix. Les pommes d’or qui assurent la jeunesse et la fraîcheur ne le satisfont plus. Il parcourt maints pays et royaumes, en vain, mais sa détermination est inébranlable.


Il revint à la réalité tiré de ses pensées par le cri du propriétaire : 

— Le mendiant, dégage ! Si tu ne te tires pas immédiatement de là, j'appelle la police !

Un petit sourire amer s’esquissa sur les lèvres du sorcier et il s'éclipsa prestement de l’endroit, trouvant le refuge sous l’auvent d’un autre petit commerce fermé. Il mangea le sandwich qu’il tenait dans sa main autrefois chargée de bagues, maintenant vierge.


***


En périphérie de Grandview, quelques heures plus tard.

Gabriel et Vassilissa s’arrêtèrent devant une grande maison en brique bien entretenue. Un élégant chemin de pierre serpentait à travers une pelouse sur laquelle poussait un petit arbuste. Le chuchoteur d’esprits commenta joyeusement : 

— Voilà ! Ma demeure, mon manoir ! Certes, ce n’est pas un château, tant s’en faut, mais bien agréable à vivre ! Vous verrez, vous n’y serez pas seule. Il y aura d’autres fantômes qui vous serviront ! Faites comme chez vous !

Elle opina du chef et traversa la porte, nullement affectée par le monde matériel, n’attendant même pas qu’il la lui ouvrît. Gabriel la rejoignit rapidement et lui présenta le salon et la cuisine — deux immenses pièces où les défunts vivaient, chantaient et dansaient.


Vassilissa se promena de long en large dans le salon, observant méticuleusement chaque recoin et tous les défunts qu’elle rencontrait. Les murs blancs contrastaient avec les meubles bruns, conférant un air froid à l’endroit. Sans la présence des fantômes, la maison serait sinistrement vide.


Gabriel partit dans sa chambre située à l’étage. En se changeant, il pensa : 

« Belle trouvaille ! Je vais pouvoir maintenant suggérer aux revenants d’aller habiter la maison abandonnée au bout de la rue principale ou bien dans celle qui se trouve à côté des archives municipales, personne n’y vit depuis belle lurette ! Ainsi, tranquillement, il y aura plus de morts que de vivants dans la ville ! La vie éternelle régnera pour toujours, transformant cette ville en ville éternelle, mieux que Rome elle-même ! Aucune maladie, aucun mal ne pourra l’atteindre ! Cette ville deviendra la première ville au monde peuplée d’habitants immortels ! La vie éternelle est par l’âme, les esprits ! »


Alors que le propriétaire qui se trouvait toujours dans sa chambre se réjouissait par avance de la prochaine étape de son plan, la Russe qui continuait à arpenter le salon leva les mains dans les airs, faisant apparaître un ouvrage à la couverture d’or devant elle. Elle l’ouvrit et s’exclama en s’adressant à la foule des semblables qui la regardait en silence, cessant toute activité — les yeux agrandis rivés sur la nouvelle venue. Nullement gênée par cet examen, elle prit la parole :

— Mes frères et mes sœurs, Dorogiye druzya[2], je suis Vassilissa la Très-Sage, qu’on appelait jadis également la Très-Belle, et j’ai lu maints ouvrages et je connais maintenant bien de secrets de l’univers ! Nous, les âmes, ne sommes pas destinées à errer, ni à rester sur Terre, mais à quitter le monde des vivants, le monde matériel ! Traversons le pont qui enjambe la Smorodina pour nous préparer à notre prochain cycle de réincarnation ! 

Elle balaya l’assistance du regard, qui resta tétanisée, avant de poursuivre son discours.

— Vous vous rendez compte que votre égoïsme empêche les prochaines naissances ! Pourquoi restez-vous sur Terre ? Nous n’avons rien à y faire !

— Comment pouvez-vous être si certaine ? demanda un jeune homme vêtu d’un veston bleu marine et d’un jeans en sortant de la foule, les sourcils froncés. La foule le soutint par un vague murmure. Pourtant, le propriétaire nous a garanti une vie comme avant dans de belles maisons où personne ne vit ou près de notre famille et de nos amis. Nous pourrons communiquer avec eux !

— Ne serais-je pas la Très-Sage aux multiples savoirs pour rien ? J’ai lu et comparé divers manuscrits de différents mondes et civilisations et tous sont d’accord sur le passage de la vie à la mort ! Vous êtes maintenant parfaitement immortels, parce que votre âme l’est ! Mais ce n’est pas en demeurant ici que vous vivrez éternellement.

Elle leva la main droite au plafond pour faire taire toute forme de protestation.

— Au contraire, vous ne ferez que pourrir la plus noble part de vous-mêmes et vous aigrir ! Il est exact que vous pouvez communiquer avec les vivants, par possession, par message laissé sur les miroirs ou les papiers, mais sachez que vous ne leur rendez pas un service. Ils ne peuvent en sortir de cette expérience que plus fatigués ou attristés. Est-ce bien cela que vous voulez ?

— Non ! répondirent en chœur les fantômes.

Elle dessina des arabesques dans les airs avec des gestes élégants et sublimes de ses mains, et le livre flotta dans les airs et brilla, diffusant une douce lumière vers la fenêtre pour projeter une vision.

Une image d’une clarté saisissante présentait un fleuve de feu qui coulait paisiblement au milieu des champs verdoyants. Cette rivière flamboyante fut enjambée d’un pont d’obier brillant d’un éclat apaisant.

Toutes les âmes perdues s’attroupèrent derrière la Slave et fixèrent le tableau vivant qui se mouvait. Elles étaient étrangement attirées et rassérénées, bien que certaines semblassent hésiter.

— Comprenez que du temps que nous étions unis à notre corps, nous avions des désirs, des vœux, des projets que nous réalisions ou pas, selon nos choix et selon les circonstances, que les choix soient bons ou  mauvais, c’est la vie ! Nous éprouvions des regrets et des peines, telle est la nature humaine.

Toute la foule approuva ses paroles avec des petits sourires amers.

— Mais maintenant, vous êtes parfaitement immortels ! La mort ne peut vous atteindre, ni aucune maladie, sauf celle de l’âme. Et vous ne pouvez rien changer dans le monde physique puisque vous êtes passé du côté immatériel et invisible de l’existence ! Et vos capacités d’action sur celui-ci demeurent très limitées. L’au-delà n’est pas un néant existentiel, mais, au contraire, la continuation de notre vie, sous une forme plus spirituelle.


— Mais que venez-vous de faire ? hurla Gabriel qui venait d'arriver et se tenait dans l’encadrement de la porte.

Ses jambes refusaient de lui obéir, il eut l’impression que son monde venait de s’effondrer.

« Comment fait-elle pour manipuler les morts ? » réfléchit-il. « La vie éternelle est dans le présent familier, pas dans un au-delà sinistre et incertain ! Que fait-elle ? »

Tous les fantômes qui écoutaient religieusement la Russe se retournèrent vers le propriétaire des lieux.

— Vous essayez de rompre un cycle naturel, Monsieur Lawrence ! lui répondit-elle sévèrement. Vous faites exactement la même erreur que mon ancien ravisseur, Kochtcheï l’Immortel, sauf à l’inverse ! L’un comme l’autre, vous avez tort !

« Mais de quoi elle m’accuse ! C’est impossible ! Je ne fais que ce qui est meilleur pour les humains ! Je pense à ce qui est le plus souhaitable pour eux ! Leurs âmes ! Cette reine raconte des contes pour enfants ! Elle les trompe ! »

— Que dites-vous ? Je sais parfaitement ce que je fais ! Qui est ce Kochtcheï l’Immortel ? Immortel de corps ? Impossible !

— Je vous l'expliquerai plus tard ! Mais vous troublez l’ordre naturel ! Comprenez-le !

Son corps se figea et les paroles de la défunte résonnèrent dans sa tête, le faisant hurler :

— Comment ? Impossible ! Ce n’est qu’un repos !

Il désigna de la main les défunts.

— Vous ne pouvez pas les forcer à partir. Ils ne peuvent quitter le monde des vivants pour une raison ou une autre, alors j’agis de mon mieux pour qu’ils soient bien !

— Non, vous les gardez dans l’illusion. Commencez par percevoir le cycle naturel de la vie et de la mort, cette dynamique particulière et inéluctable.

Son interlocuteur se raidit, les mains serrées en poings et les lèvres pincées avant de murmurer d’une voix plus aiguë :

— Comment ? Je ne fais que ce qui est le mieux pour eux !

Elle ignora la question du médium et rapporta son attention vers ses semblables et leur affirma : 

— D’ailleurs, pouvez-vous vous rappeler pourquoi vous demeurez depuis plusieurs années en ce lieu, dit de repos ? Pour quelle raison ? Est-ce que la fatigue peut nous atteindre ? Et la faim et la soif ? 

Les âmes perdues chuchotèrent quelques paroles incompréhensibles avant d’approuver et de se diriger tous ensemble comme un seul homme vers la fenêtre.

Gabriel qui ressentit un frisson lui parcourir l’échine, sa respiration s'accélérer et il songea : 

« Ah Non ! Comment réaliser au mieux mon projet d’amener le plus de défunts à occuper la place des vivants ! C’est une forme de survie éternelle ! Qui ne rêve pas de la vie éternelle ? Pourquoi cette arrogante princesse doit tout gâcher ? J’ai des amis bien sympathiques parmi eux, plus agréables que les vivants ! »

— Attendez un peu ! s’insurgea le médium en levant sa main droite vers le plafond. N’avez-vous pas une dernière volonté qui n’a pas été accomplie ?

Un vague murmure agita l’assistance invisible, en même temps qu’une peur confuse envahissait la poitrine de Gabriel.

— Faites comme bon vous semble, mes confrères. Mais sachez que ce que je vous aie dit sur l’au-delà est réel, trouvé dans les témoignages écrits des temps anciens qui contiennent de véritables connaissances. Ce médium malheureux comprend de la mauvaise manière son don. Il s’est fourvoyé, leur conseilla Vassilissa avec un doux sourire et un regard de pitié sincère envers Gabriel.

— Je… Je… et la voix de l’homme s’éteignit. Sa gorge nouée l’empêchait de prononcer un seul mot.


Après quelques secondes d'hésitation, la moitié des esprits, avec de larges sourires et des yeux brillants de joie et de sérénité, marchèrent d’un pas cadencé vers la fenêtre. Leurs vêtements scintillèrent d’une lueur surnaturelle, plus aucune tristesse ne venait assombrir leurs visages. Ils lévitaient avec une nouvelle légèreté en remerciant la Russe de son aide. Ils s’estompèrent sous le regard éberlué et impuissant de Gabriel. Ce dernier pleura, ressentant un gouffre s’ouvrir dans son âme. Une ouverture béante et insondable, tel le Tartare, venait d’apparaître en son cœur. Il s’effondra au sol, puis au bout d’un moment se releva péniblement.

Tous les autres esprits errants quittèrent la demeure, laissant Gabriel et Vassilissa l’un en face de l’autre. Le médium se déplaça à petits pas vers le canapé pour s'écraser sur celui-ci, les jambes et les bras tremblants. Il prit sa tête entre ses mains, désorienté.

— Que venez-vous de faire ? Pourquoi me priver de mes uniques amis ?

— Vous mésestimez votre don, jeune homme ! Vous communiquez avec aisance et naturel avec cette autre dimension, la dimension immatérielle de l’existence, la dimension spirituelle, mais vous ne comprenez pas encore clairement votre tâche.

Et Vassilissa s’évapora dans les airs.

Gabriel demeura prostré, observant pour la première fois de son existence sa demeure vide, absolument vide de toute présence, même celle invisible pour le commun des mortels. Il était seul avec ses pensées qui ne cessaient de tourner en boucle.

« Pourquoi tout mon projet d’amener la vie éternelle sur Terre a échoué ? À cause de cette femme, de cette Russe ! Alors que faire ? Et si j’avais tort ? Et elle dans le vrai ? Et si elle a tort ? Et si elle ment ?... Et si… Qui a raison ? Qui a tort ? Elle ou moi ? Moi ou elle ? Qui ? Comment ? Que faire ? »


Il se leva avec lenteur et arriva dans la cuisine où il coupa sans même réfléchir quelques légumes pour son dîner. Ses pensées revenaient toujours sur cette même question « Que faire de ces âmes perdues ? L’immortalité est déjà la leur… Comment assurer l’immortalité en ce bas monde si ce n’est qu’en les gardant sur Terre ? Que faire ? À quoi sert mon don ? Et est-ce vraiment un don ou bien une malédiction ? »


Une fois attablé, un souvenir crucial et douloureux émergea des profondeurs de son âme, lui coupant tout appétit.


Seize ans plus tôt, alors qu’il est encore un élève de l’école élémentaire.

Il est dans la cour et joue seul dans un coin comme il en a l’habitude lorsque son unique ami n'est pas là. Soudain, il perçoit un esprit errant, une âme d’un garçon de son âge qui n’est plus parmi les vivants. Le petit enfant aux cheveux brun clair et aux yeux noisette qui pétillent de curiosité est son ami Georges, décédé d’une maladie rare il y a environ un mois et demi. Le médium en herbe l’aborde :

— Que fais-tu, Georges ? Tu veux jouer ?

— Non, je voulais te dire au revoir !

Des larmes coulent sur les joues rougies de l’apprenti chuchoteur d’esprits, ruissellent le long de son visage, creusant de larges sillons.

— Pourquoi ? Où vas-tu ?

— Dans cette Lumière que je discerne ! Belle et douce ! Au revoir, Gabriel !

— Tu ne veux pas rester ?

Le fantôme hausse des épaules et lui murmure : 

— Non, je me sens tellement léger ! Je suis resté le temps de deuil, soit quarante jours, et maintenant je suis prêt pour partir. Dis à mon aîné, André, que je vais bien. Il me pleure trop ces derniers jours !

— Je lui dirais !


À la fin des cours, Gabriel et Georges trouvent André. Ce dernier, entouré de ses amis, interroge le médium :

— Le petit morveux, pourquoi viens-tu à moi ?

Georges, à côté de son frère, fait la moue, bras croisés sur la poitrine. Gabriel retient ses larmes et lui répond : 

— Georges, ton frère, veut que tu cesses de le pleurer. Il est heureux et léger.

Un rictus se forme sur les lèvres d’André.

— Ainsi, se moque-t-il, tu veux me faire croire que tu communiques avec les morts ?

— Oui, c’est le don que j’ai.

— Tu affabules, gamin ! Les fantômes et les revenants, c’est bon pour faire peur aux enfants et pour Halloween. Reviens à tes jouets et tes voitures ! Georges est parti, on n’y peut rien ! Donc n’essaie pas d’inventer une consolation !

Gabriel pleure et Georges le supplie :

— Ne prête pas attention, mon frère ne voulait pas te blesser ! C’est juste qu’il ne te croit pas.

Gabriel quitte l’endroit pour revenir dans la cour d’école où sa mère l’attend.

— Au revoir Gabriel ! lui dit le fantôme. Cette Lumière m’invite gentiment à la rejoindre !

— Au revoir !

Georges quitte le monde des vivants avec un sourire radieux, mais Gabriel a un arrière-goût amer dans la bouche, lui rappelant la perte définitive de son ami.


Un autre souvenir de cette mécompréhension de son don l’assaillit :


Le lendemain, à la cour de l’école.

Gabriel joue seul, dans son coin. Des garçons des draps blancs sur leurs têtes l’encerclent et hurlent :

— Bouh ! Nous sommes des fantômes ! Ah ! Ah !

Une rancœur s’allume dans son cœur à cette farce des garçons qui le suivent dans toute la cour, le narguant.


Depuis ce jour, Gabriel commence à haïr profondément les vivants et à préférer la compagnie des fantômes qui le comprennent. Il se consacre à la recherche de la vie éternelle. Il trouve ainsi un sens à son existence et à son don en peuplant le monde des esprits errants, il espère vaincre la mort et amener l’homme à une vie perpétuelle sur la Terre même.


Gabriel partit se coucher, ne remarquant pas derrière son dos un sombre fantôme qui lui souriait, les yeux pétillants de folie. Le médium ne ferma pas les yeux de la nuit, taraudé à l’idée de la possible mauvaise gestion de son don depuis de nombreuses années.


***


Le lendemain matin, au moment où la première lueur de l’aube caressa le visage du sorcier folklorique slave.

Kochtcheï se leva du banc sur lequel il dormait, transi de froid et muscles ankylosés. En marchant dans le parc, il discerna des familles assises à l’ombre d’un arbre. Les adultes discutaient des dernières nouvelles du pays et du monde, tandis que les enfants jouaient, insouciants de tout. Cette scène le transporta dans ses rêveries du temps passé.


Il se revoit au Vingt-Septième Royaume, plusieurs jours après l’affrontement avec Ivan Tsarévitch.

Kochtcheï, pleinement rétabli, s'assoit majestueusement sur son trône, il a maigri pendant le temps de repos réparateur, ce qui suscite de vives discussions parmi les courtisans et les ministres. Mais il ignore leurs médisances et les suppositions farfelues.

En les scrutant, il pense : 

« Je deviendrai immortel ! Ainsi ma gloire, ma renommée et ma terreur seront connues par-delà les frontières de mon royaume ! Le seul tsar immortel vivant ! Le seul tsar qui échappe au cycle habituel par lequel passent tous les mortels ! Je ne veux pas non plus être la risée de mes sujets, ni des royaumes voisins pour ne pas marier Vassilissa la Très-Belle, parce que Ivan Tsarévitch m’a battu à plate couture ! »


Un rictus s’esquisse sur son visage et il s’éclipse de son trône pour s’enfermer dans sa bibliothèque. Cette salle gigantesque aux murs de marbre décorés de portraits de famille dans des cadres d’or inspire crainte et terreur parmi ses sujets. Les rumeurs disent qu’il s’y adonne à la magie noire. Cette pièce contient plusieurs grimoires, talismans magiques et rouleaux de parchemin anciens où maintes connaissances oubliées et ésotériques sont consignées. Dans l’un de ses ouvrages, il trouve une formule pour conserver la jeunesse éternelle, mais pas le secret de l’immortalité, pas encore.


Il cherche pendant plusieurs années, essayant tous les sortilèges et toutes les incantations qui parviennent à ses oreilles. Il voyage dans tous les royaumes, pays et mondes connus. Sa richesse s’épuise rapidement dans les achats de diverses plantes, talismans, grimoires, objets de toutes sortes et frais de voyage. Son or et son argent dilapidés, il emprunte à maintes banques des mondes pour poursuivre sa recherche, mais il n’arrive toujours pas à percer le secret de l’immortalité tant convoitée.


Chaque exploration infructueuse le laisse encore plus amer. Les autres mystères de l’univers le laissent indifférent. Même son mariage avec une femme de la noblesse ne le satisfait pas, ni sa progéniture nombreuse qui en résulte.

« Pourquoi ne parviens-je pas à mettre la main sur le secret de l’immortalité ? Les milliards de pièces d’or ont-ils été dilapidés en vain ? » songe-t-il un jour lorsqu’il est seul dans sa bibliothèque, en fixant son alliance des yeux. « L’immortalité n’est pas que dans ma descendance, mais par mon propre corps également ! Comment piéger la Mort ? Comment Lui échapper ? Une telle formule doit exister quelque part dans l’univers, mais où ? »



Et un jour, au bord de la faillite, sous le poids de dettes astronomiques, dans un grimoire appartenant à Zmeï Gorynytch[3] qu’il a gagné dans un âpre duel, il trouve la formule pour piéger la Faucheuse.


Dans son laboratoire personnel situé au sous-sol juste sous la bibliothèque, à la lumière tamisée, il ouvre le grimoire et prend une aiguille à coudre. Le temps est suspendu, alourdi par le moment crucial, il invoque sa Mort par une incantation dans une langue ancienne d’une voix claire et sans hésitation. La Dame blanche apparaît devant lui, levant sa faucille vers lui. Malgré ses mains tremblantes, sa gorge nouée et l’air devenu plus dense, il lit une autre formule magique du même ouvrage pour La rendre aussi petite que le chas. Mais avant de devenir si minuscule, la Mort le maudit de sa voix d’outre-tombe en le fixant froidement : 

— Tu regretteras ton immortalité ! Elle ne sera qu’un fardeau pour toi ! Le poids de l'âge te rattrapera !

Un frisson parcourt l’échine du tsar, ses pensées s’affolent, mais il continue la lecture d’une voix puissante.

La terreur des mortels se retrouve prisonnière de l’aiguille. Le mage promène son regard de l’objet ensorcelé vers le grimoire, suant à grosses gouttes. 

« J’ai bien failli rater le piège de la Mort ! » réfléchit-il en rassemblant ses idées. « Heureusement, la suite est plus simple ! »

Quelques minutes plus tard, une fois que ses jambes et bras ne tremblent plus, Kochtcheï cache cette aiguille dans un œuf, l’œuf dans un canard, le canard dans un lapin, le lapin dans un coffre, le coffre sur un chêne, le chêne sur l’île mythique Bouïane, l’île qui se trouve au milieu de l’océan.


À peine il quitte l’île qu’il entend le ricanement de la Mort lui répéter « L’immortalité est un fardeau ! L’âge te rattrapera ! La plus grande des malédictions te poursuivra ! »


Bien que, depuis ce jour, il soit pleinement immortel, figé à l’âge de trente ans, il ressent, sur sa tête, telle une épée de Damoclès, le lourd poids de l’âge et l’angoisse de tout perdre. Biens, Royaume, Famille, femme et enfants. 

Pour pouvoir payer ses dettes, il vend tout son Royaume et ses possessions — or, argent, pierres précieuses, pièces frappées, terres et vastes domaines. Il devient pauvre. Et avec le temps, ses serviteurs, ses conseillers et même les gens du peuple l’évitent, craignant une malédiction et le croyant porteur du mauvais œil. Son cercle d’amis et de connaissances se réduit à sa famille immédiate — son épouse seule — même ses enfants se distancient de lui.


Et le moment le plus difficile de son existence lui revint en mémoire. Souvenir qui restait à jamais gravé dans son âme, lui arrachant toujours des larmes.


Après soixante-dix ans de vie commune, son épouse, âgée de 89 ans, est au seuil de la mort. Allongée dans son lit, elle peine à retenir la vie. Kochtcheï est à ses côtés, désespéré d’entendre le verdict des médecins : ils ne peuvent rien faire, le corps est trop usé, et un don d’organe ou un greffe ne seront d’aucune aide. Le sorcier tient la main de son épouse entre les siennes, comme il le fait tous les jours depuis qu'elle est alitée, lorsque la Mort de sa compagne se manifeste devant lui. Elle lui sourit tristement et murmure de son souffle froid : 

— Maintenant, Kochtcheï, tu dois payer le prix le plus difficile ! La perte d’un être cher !

Il se fige, ses mains perdent leur chaleur naturelle et ses yeux deviennent aussi grands que ceux de la chouette. Une vague de froid l’assaille de la tête aux pieds.

La Faucheuse s’approche du corps de son épouse, se penche au-dessus d’elle, lui coupe une mèche de cheveux.

— Attendez ! Nous pouvons négocier ! hurle-t-il en se mettant à genoux devant l’implacable entité.

« C’est quoi déjà la formule ! » panique-t-il en son for intérieur. « J’improvise ! »

— Aucune négociation possible ! lui crie d’une voix aiguë la Dame Blanche, une main sur la hanche. Son heure est venue !

Kochtcheï prononce la formule en y allant de mémoire, mais il se trompe.

Elle prend la mèche royale et l’enroule avec la sienne avant de les jeter au loin. Le pouls de la reine ne bat plus, son âme sort de son corps. Le fantôme de sa bien-aimée sourit chaleureusement à son mari et lui chuchote : 

— Chéri, je t’ai aimé, malgré les hauts et les bas qui ont ponctué notre relation. Tu resteras toujours dans mon cœur.

Il serre encore plus puissamment sa main froide, des larmes silencieuses coulent, tel un torrent.

— Oui, répond-il, le regard dans le vague, en tremblant.

Il demeure prostré, interdit, glacé. Un pan de son monde vient de s’effondrer. Depuis ce jour, il ne fait modération d’aucun bien, le cœur trop souffrant, saignant de cette perte. Rien ne peut combler le trou incommensurable en son âme. Il est seul, irrémédiablement seul.


« Est-ce cela la damnation de la Mort ? » pense-t-il entre deux gorgées d’alcool et un moment de lucidité. « Voir ses proches mourir et ne pouvoir rien y faire, ni même partager avec eux le secret de l’immortalité, n’est-ce pas cela d’être maudit ? »


Et avec le temps, il perd ses enfants et ses petits-enfants, morts de vieillesse, car il ne parvient pas à les faire bénéficier de l'immortalité qu'il a acquis, malgré ses tentatives, comme si le grimoire refusait de donner la même formule. Il a essayé sur son arrière-arrière-petite-fille, mais elle a refusé. Il apprend avant son exil qu’elle a accouché d’un garçon, un certain Gabriel, qu’elle a eu d’un mortel dont il ne se souvenait plus du nom.


Il revint à la dure réalité — solitaire, sans bien, ni famille, en terre étrangère, à une époque où plus personne ne croyait aux contes. Il continuait à déambuler, comme un fantôme en épave de son ancienne existence.


***


Au même instant, à la demeure de Gabriel.

Allongé dans son lit, le médium ouvrit les yeux et remarqua les rayons de soleil qui passaient à travers les rideaux et lui caressaient le visage en éclairant en même temps la petite pièce. Il ne sourit pas comme il l’aurait fait tous les autres jours. Au contraire, ses traits demeuraient exténués et affaissés, témoignant de son indifférence. Le cœur lourd, les extrémités engourdies, il sortit néanmoins ses bras de sous les draps et marmonna :

— Princesse Slave, princesse des contrées lointaines et froides, à quoi sert mon don ? Que puis-je faire de lui ?

Le regard dans le vague, il soupira. 

— Étrange d’entendre le silence et le vent !

Le silence qui l’environnait devint plus pesant, trop lourd même, quasi assourdissant. Il ne pouvait plus le supporter et s’exclama :

— Ces esprits errants me manquent ! Trop tranquille avec ma seule voix ! Avec eux, j’avais quelqu’un avec qui parler, mais maintenant je n’ai que moi-même ! Même à mes yeux, j’ai l’air d’un fou !

Il balaya du regard sa chambre : celle d’un vieux garçon, un ermite. Il se redressa, se leva puis se rassit sur le bord du lit.

« Si les esprits sont attirés par la lumière, dans cet au-delà » pensa Gabriel, « ils ne veulent plus rester sur Terre… Mais qu’est-ce qu’il y a dans cet Autre Monde ? Mystère… Ma capacité d’interaction avec eux sert à quoi ? Pourquoi ? Pourquoi ai-je ce pouvoir si je ne peux pas l'utiliser ? Certainement pas pour passer pour un fou auprès des autres ! Mais quoi ? Les fantômes me manquent cruellement ! Ma vie est un immense vide, gouffre incommensurable ! Mon don est une malédiction ! Sauf si je recommence à recruter, mais quelle est vraiment ma tâche ? Les aider ? » 

Il se leva, en se mouvant avec difficulté, ses jambes lui semblaient aussi lourdes que des pierres. Il marcha jusqu’au salon pour observer son reflet dans le miroir. Les quelques pas qu’il fit lui prirent une éternité. Le silence l’étouffait, sa tête lourde et l’esprit bourdonnant de centaines d’idées le laissèrent encore plus épuisé qu’à son réveil.

— Ce silence m’oppresse, hurla-t-il en portant ses mains à ses oreilles et en tombant à genoux sur le plancher. Je suis un médium et, bien que vivant, je suis semblable à un spectre ! Je flotte entre les mondes, je flotte dans le monde, une errance sans fin ! Je ne suis rien sans mon don ! Pour quoi ? Pour rien ! Pour rien !

Gabriel dévisagea le reflet que lui renvoyait le miroir. Un étranger le contemplait du fond de la glace. Maigre, plus sec et plus pâle qu’avant, les cernes sous les yeux et les creux accentués lui donnaient un aspect terrifiant. Le vide qui se reflétait dans son regard le força à reculer. Un frisson parcourut son dos lorsqu’il inspecta minutieusement cet homme devant lui. Une moue dédaigneuse s’esquissa sur son visage.

— Est-ce vraiment moi ? Je doute, mais il ne peut en être autrement. J’ignorais qu’il était possible de vieillir en un jour !

Il crut remarquer une forme noire dans le coin du miroir. Se retournant, il ne vit personne.

« Je romps un cycle naturel… a dit la Russe. Je suis un médium qui ignore la nature de mon don… Étrange ? Comment ? À quoi me sert mon don ? Que faire ? Comment faire ? »

Il tituba jusqu’à sa chambre où il s'effondra incapable et impuissant à toute autre action. Avant de fermer les yeux, il sentit la pièce qui tourna dans son esprit, l’emportant un tourbillon de pensées et de tristesses.


***


Quelques jours plus tard, dans une rue de la ville. 

Gabriel qui était sorti pour la première fois de sa maison depuis le départ des esprits errants, trop faible pour s’extirper du lit, déambulait sans but. Il ignorait les vivants et les défunts autour de lui et ne remarquait même pas le même fantôme en noir qui le suivait depuis ces derniers jours. Il était hanté par une seule pensée : 

« Et maintenant, ai-je bien agi pendant toutes ces années ? Me suis-je trompé ? Et si la Russe avait raison ? Que faire ? Comment faire ? Qui peut m’aider ? À quoi peut bien servir ce don de voir les défunts, si tout le monde me prend pour un fou ? Que faire de cette capacité à voir les fantômes, à communiquer avec ceux que personne d’autre ne puisse voir ? Si la Russe a tort, ne serait-ce pas une solution que de les amener à fonder une ville éternelle ? Alors quoi ? »

Il salua d’un faible signe de tête les esprits errants et continua sa marche dans la ville très animée à ce moment de la journée. Le brouhaha et la joie de la foule ne l’atteignaient pas, comme si un mur se dressait entre eux, indifférent. Il s’arrêta au parc et s’assit sur un banc. Il demeura ainsi pendant plusieurs heures, parfaitement immobile, le regard fixé sur la fissure du banc en face. Le défunt qui le suivait disparut avec une lueur d’angoisse dans son regard, après avoir remarqué la Russe dans son champ de vision.


Soudain, Vassilissa se matérialisa devant le jeune homme. Elle s’assit à côté de lui, à l’autre bout du banc, le scruta attentivement, tel un Rayon X, et lui murmura d’un ton maternel : 

— Gabriel Lawrence, ne soyez pas si triste, bien que je comprenne parfaitement qu’il soit difficile d’entendre la vérité et d’être seul dans sa maison. Il n’est jamais trop tard pour changer d’approche !

Il évita le regard de son interlocutrice et répliqua dans un soupir :

— Oui, et quoi, alors ? Que faire ? Ce don que j’ai il sert à quoi ?

Elle lui sourit poliment et répondit après quelques minutes de silence.

— Il sert à guider les âmes vers l’au-delà, vers le monde spirituel.

— Comment pouvez-vous le savoir avec certitude ? l’interrogea-t-il en se redressant sur le banc.

— J’ai non seulement une vaste connaissance théorique, mais j’ai aussi de la pratique ! J'ai aidé plusieurs défunts à quitter le monde des vivants et à franchir avec confiance l’au-delà au cours de ma vie.

Il opina discrètement, bien que ses traits soient tendus et son regard suspicieux. Un long silence s’installa entre eux. Le brun interrogea la Russe :

— Qui est ce Kochtcheï l’Immortel ? Vous l’avez mentionné hier… Mais qui est-il ? Peut-il m’aider ?

— Il est le tsar du Vingt-Septième Royaume. Sorcier, il a acquis maintes connaissances et désirait la vie éternelle. Il est parvenu à éloigner la Mort en la capturant avec un sort. Et il est très malheureux, en exil.

— Bien triste personnage ! Et très difficile à croire qu’il soit immortel !

— Pourtant, c’est bien réel…

Elle se leva et désigna d’un geste de la main un passant qui s’arrêta près du monument commémoratif, le dos tourné au duo.

— … C’est cet homme, là-bas ! Je le reconnais !

Le médium le détailla : un homme de son âge enveloppé dans un manteau troué à plusieurs endroits, ses pantalons aussi étaient déchirés, et ses cheveux en bataille lui donnèrent un air d’un sans-abri. Lorsque Kochtcheï se retourna en ressentant cet examen intempestif, Gabriel rencontra un regard froid et vertigineux, un regard dans lequel se lisait toute la tristesse insaisissable d’un mari et d’un père éploré, un regard de quelqu’un qui regrettait amèrement, un regard qui l’effraya malgré la distance.


Le sorcier folklorique, une lueur d’étonnement dans les yeux, s’approcha de l’Américain en courant. Pendant plusieurs minutes qui semblaient une éternité pour le mortel, il promena son regard de lui au fantôme et s’inclina respectueusement devant sa compatriote avant de déclarer en russe :

— Vassilissa, noble reine et épouse d’Ivan Vassiliévitch, je suis bien étonné de vous rencontrer en sol étranger ! Pourquoi ne traversez-vous pas la Smorodina ? Qu’est-ce qui vous retient ?

Il désigna Gabriel d’un geste de la main avec une lueur de méfiance dans le regard : 

— Et qui est cet homme ? Un ravisseur d’outre-tombe ? Un mage qui retient prisonnier votre âme ? Je peux le terrasser et vous délivrer de ses griffes, j’aurai au moins accompli une bonne action dans ma vie éternelle ! Il ignore où se cache ma mort, donc je le vaincrai sans difficulté !

Vassilissa se déplaça près de Gabriel pour l’empêcher de s’enfuir. Elle murmura à son oreille : 

— Ne partez pas. Je sais ce que je fais !

— Êtes-vous certaine que vous ne vous trompez pas ? Ce mendiant ne m’inspire pas trop confiance…

Le fantôme s’éloigna un peu du médium avant de répondre à Kochtcheï en anglais.

— Kochtcheï, Gabriel Lawrence n’est qu’un mortel solitaire avec un don et, comme vous, il est en quête de sens de la vie ! Sauf à une échelle humaine, bien entendu ! Vous avez plus de choses en commun que vous ne le pensez ! Partagez vos connaissances et vous sortirez de votre solitude et vous en tirerez une leçon pour l’avenir ! Entraidez-vous, je suis certaine que ce sera bénéfique pour le monde !

Les yeux bleus de l’immortel scintillèrent de joie. Il annonça dans la langue de son récent pays d’exil :

— Vassilissa la Très-Belle, j’accepte ! Enfin quelqu’un avec qui parler ! Un mortel qui semble intelligent !

« Étonnant, Kochtcheï l’Immortel qui daigne parler avec un autre humain ! Ceci doit être inscrit dans les annales de l’Histoire du Vingt-Septième Royaume ! » pensa Vassilissa avec un petit sourire.

— Je me demande s’il ne serait pas mon descendant, Vassilissa ! continua le mage slave. J’ai souvenir d’avoir entendu ce nom une fois ! Le fils de mon arrière-arrière-petite-fille, le dernier représentant de ma lignée !

Gabriel recula de quelques pas, les yeux plissés. Il ne vit pas derrière son dos l’esprit errant de noir vêtu qui souriait sardoniquement. 

« Je doute que je puisse lui faire confiance ! » pensa le chuchoteur d’esprits. « Il vaut mieux partir ! Vite ! »

Kochtcheï hurla en slavon en levant les mains vers les cieux : 

— Romano, vil manipulateur latin ! Va-t’en !

Un orage éclata.

Gabriel recula rapidement de plusieurs pas, méfiant. Il se retourna, mais Romano se dissipa dans une fumée noire avant qu’il ne le remarquât. L’Américain courut, poursuivi par le sorcier qui lui cria dans un anglais britannique : 

— Gabriel Lawrence, faites attention !


En traversant la route la tête baissée, Gabriel ne vit pas une voiture, car elle se trouvait dans l’angle mort de son champ de vision. Au milieu de sa course, un crissement de pneus parvint à ses oreilles et l’odeur de caoutchouc brûlé agressa à ses narines. À tout cela se mêlèrent les cris de Vassilissa et de Kochtcheï. Puis il sentit un coup dans le haut du corps. Il tomba. Cet instant suspendu dans le temps dura une éternité. Puis, il  s’étala sur le sol. Sa tête frappa lourdement contre l’asphalte encore mouillé de la pluie, ses bras et ses jambes étaient douloureux. Sa conscience s’obscurcit, le néant l’accueillit à bras ouvert et la noirceur l’engloutit.


Gabriel demeura inconscient pendant quelques minutes avant d’ouvrir les yeux. Il se sentait léger, comme jamais de son existence, comme si les doutes des derniers jours étaient balayés par une main invisible. Il affirma :

— J’ai enfin trouvé l’immortalité ! Tout est clair et je suis vivant ! Jamais aussi vivant de toute mon existence ! Mon don a un sens !

Niet ! lui répondit Kochtcheï. Vous êtes mort !

Gabriel demeura médusé par cette affirmation. Le monde s’arrêta à cette redoutable phrase. Un vertige prit l’âme qui demeura immobile, sous le choc.

La Mort se manifesta devant lui. Toujours aussi élégante, elle cligna des yeux et fit apparaître un rouleau de parchemin avant de crier : 

— Gabriel Lawrence, enfant de Kochtcheï l’Immortel ! Revenez immédiatement ! Votre heure n’est pas encore venue !

— Et si je ne veux pas ? la nargua-t-il en observant son corps entouré d'ambulanciers et de policiers qui étaient arrivés entre-temps.

Kochtcheï lévita et claqua des doigts pour faire apparaître deux fioles, l’une contenant l’eau vive et l’autre l’eau morte[4]. Il maugréa : 

— Mon dernier descendant ne peut mourir ainsi ! 

Il traça des signes archaïques dans les airs, immobilisant tous les vivants, suspendant le temps. 

Le principe de vie du médium le suivit attentivement du regard, intrigué. Le sorcier versa alternativement l’eau de l’une et de l’autre fiole pour ainsi ramener à la vie Gabriel. L’âme de ce dernier regagna son corps instantanément, attirée par une force invisible contre laquelle elle ne pouvait lutter.


Le médium s’exclama : 

— Kochtcheï, vous êtes mon ancêtre immortel ! 

— Donc vous êtes le fils de mon arrière-arrière-petite-fille ! exulta-t-il, versant des larmes de joie. Venez avec moi, je dois vous confier mes connaissances sur les arcanes du ciel, de la terre et des mondes ! Vous serez mon élève, je vous expliquerais de nombreux mystères que peu d’hommes savent !

D’un simple enchantement, le sorcier folklorique fit reculer le cours du temps. Il psalmodia une mélodie ancestrale qui effaça les souvenirs récents des policiers, des ambulanciers et des badauds présents. La voie publique retrouva son aspect d’avant l’incident qui avait frappé Gabriel.


***


Quelques jours plus tard, dans la demeure de Gabriel.

Kochtcheï habitait chez son lointain descendant, lui expliquant des secrets qu’il avait acquis au cours de ses millénaires d’existence. Le médium comprenait mieux sa mission et la nature de son don.


Alors que le sorcier slave et l’Américain buvait du thé, Vassilissa se manifesta devant eux. Un large sourire joyeux s’étira sur son visage, ses yeux et sa robe scintillèrent encore plus vivement qu’auparavant. 

— Mission accomplie pour moi ! Je vous ai réconcilié… Un peu abruptement, Monsieur Lawrence, mes excuses.

Le fantôme tourna sa tête à droite.

— Je vais bientôt vous quitter. Je partirai dans la Lumière et traverserai sereinement la Smorodina. Vanya[5] me fait des grands signes de la main pour que je le rejoigne. Il m’attend pour que nous franchissions ensemble ce moment si important avant de se préparer pour notre prochaine réincarnation ! Au revoir !

— Bon voyage ! lui répondit Kochtcheï en français.

Et la reine s’avança vers ce point lumineux qu’elle seule discernait. Lumière qui devenait de plus en plus grande, l’enveloppant gentiment pour l’amener sur la rive de la Smorodina, en disparaissant de la vue des deux hommes.

Gabriel pleura de joie, aucune amertume n’habitant son âme.


Quelques minutes plus tard, son ancêtre rompit le silence de recueillement : 

— Et tel est le cycle de la vie et de la mort, mon illustre descendant ! Merci Gabriel Lawrence de me rappeler mon humanité !

— Merci de donner un sens à mon don singulier ! compléta le mortel.

— Demain, je continuerai ma leçon sur la vie dans l’au-delà et dans les autres royaumes existants et je vais t’écouter !

Les deux hommes se donnèrent une accolade masculine forte avant de se quitter.





___

[1] Le Vingt-Septième Royaume, littéralement « Trideviatoe tsarstvo » ou « Royaume plus loin que trois fois neuf terres », désigne, dans le folklore russe des contes, un royaume lointain.

[2] Translittération du russe qui signifie « Chers amis », Дорогие друзья.

[3] Zmeï Gorynytch est un dragon dont le nombre de têtes varie entre trois à neuf. Il représente le Mal qui garde des trésors importants et enlève des princesses. Il s’oppose toujours au héros, prince valeureux, qui l’affronte.

[4] L’eau vive permet d'insuffler la vie à tout corps auparavant doué d’une âme. L’eau morte détruit et pétrifie, mais elle permet aussi de guérir les blessures lorsque combinée avec l’eau vive.

[5] Vanya est le diminutif russe pour le prénom Ivan.

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