L'Immortel Père Noël
Chapitre 1 : L'Immortel Père Noël
4920 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 30/12/2025 14:02
À quelque part, dans le Vingt-Septième Royaume(1), à l’approche du Noël orthodoxe(2).
Un homme très maigre, tellement maigre qu’on dirait qu’il avait la peau sur les os, vêtu de vêtements royaux en lin brodés or, avec une copie du bonnet de Monomaque(3) en or sur sa tête, était assis sur un trône en or serti de pierres précieuses et semi-précieuses. Il promenait son regard dans la grande salle vide. Cette salle, dont les murs étaient couverts de feuilles d’or avec des motifs complexes en rubis, jaspes et autres pierres précieuses, créait un paysage scintillant de mille feux sous le reflet de la lumière du soleil. Ce mystérieux personnage était le Tsar Kochtchéï l’Immortel. Immortel, parce que sa mort était extériorisée depuis des millénaires — il ne saurait pas le dire lui-même depuis combien de siècles — dans une aiguille, qui, elle, se trouvait dans un œuf, qui, lui, est dans une cane, la cane dans un lièvre, le lièvre dans un coffre, coffre qui était enfoui au pied d’un chêne sur une île mystérieuse au milieu de l’eau. Kochtchéï régnait en maître dans son royaume, surtout depuis qu’il était devenu un sorcier très puissant(4). En fixant le mur le plus près de lui, il songeait aux nombreux princes et chevaliers qui étaient passés devant lui, venus pour délivrer l’une des princesses qu’il avait retenues prisonnières dans son château dans l’espoir de se marier un jour. Sauf que, jusqu’à tout récemment, aucune de ces princesses ne l’aimait, ni ne voulait être son épouse. Toutes avaient été délivrées par un prince valeureux. Toutes avaient préféré un prince à lui. Kochtchéï songeait que ce petit dieu malin qu’est l’Amour se jouait de lui. À moins que ce soit sa parente, Baba Yaga, qui voulait le marier à l’une de ses filles ou petites-filles(5) ?
Le sorcier soupira. Il n’aimait aucunement les descendantes de Baba Yaga, qu’il ne trouvait pas à son goût. Il avait jeté son dévolu sur une fée française depuis le XVIIIe siècle, Éloquentia Nativa(6), une jolie brune aux yeux noirs. Le Tsar la trouvait à son goût, seulement il ne savait ni comment l’approcher, ni s’il était possible de conquérir son cœur. Il soupira, en amoureux exaspéré. Malgré son immense bibliothèque, digne de celle d’Alexandrie, il ne parvenait pas à trouver une formule dans un grimoire pour retenir une fée par l’art occulte. À son grand désarroi, il ne trouva rien. Le sorcier avait même acheté des grimoires dans toutes les langues, avait appris le français, l’anglais, l’allemand, le grec, le latin et l’italien, pour être certain de conquérir la fée, mais cette dernière demeurait jusqu’à maintenant insensible. Sa dernière (et seule) épouse en date, Maria Morevna(7), l’avait enchaîné pendant dix ans, puis s’était remariée à Ivan Tsarevitch. Heureusement pour lui que le second mari de sa femme avait pitié de son état et l’avait délivré. Mais peu de temps après, ce même homme l’avait tué en brisant son aiguille. Ce coup-là, Kochtchéï ne le pardonne jamais à Maria. Étant un esprit errant, il était parvenu à revenir dans son corps grâce à l’aide de la fée de la Rancune(8), qui avait trouvé une formule de résurrection instantanée sans dommage aux organes vitaux.
Depuis cette trahison d’une femme aimée, le redoutable sorcier s’enfermait dans son château, passant ses journées à boire du thé et de la vodka et à consulter ses grimoires afin de perfectionner ses connaissances magiques. Bien qu’avec le temps, Kochtchéï avait amélioré considérablement ses connaissances : il était si expert qu’il était craint par tous les sujets de son Royaume et des Royaumes environnants. Sauf que cette crainte et ces pouvoirs le laissaient seul, parfaitement seul. Aucune femme ne voulait s’approcher de lui. Maintenant, plus que jamais, cette solitude, cet isolement lui pesait lourd, très lourd, comme s’il avait des poids aux pieds. Il comprenait le désarroi d’Ivan le Terrible après la mort de sa femme, Anastasia Romanovna. Kochtchéï avait l’impression de se retrouver dans la même situation. À la seule différence qu’il n’avait pas d’idéal comme lui. Il n’était qu’un être des légendes, toujours dans le rôle du méchant. Comme s’il ne savait pas et ne pouvait pas être gentil…
Kochtchéï claqua des doigts, faisant apparaître un verre de vodka plein, qu’il vida d’un trait. Avec le temps, il lui fallait plus de d’alcool pour noyer sa tristesse. Il claqua des doigts pour le faire disparaître. Il voulait se ressaisir. Il se leva de son trône et lévita jusqu’à la porte de son palais, l’ouvrit et sortit. Le Tsar déambulait pendant des heures dans les rues, observant d’un air triste les hommes et les femmes qu’il rencontrait. Tous ceux qui croisaient ses yeux bleus étaient glacés d’effroi et baissaient la tête. En voyant les familles se promener dans les rues et dans les parcs, il sourit faiblement. Il songeait tristement comme je voudrais fonder une famille ! Qu’ai-je fait de mal pour ne pas être avec Éloquentia Nativa ?… Serais-je maudit avec mon immortalité ?
En lévitant dans le parc central le plus près de son palais, un grand espace recouvert en ce moment de l’année par la neige, avec des arbres nus de leurs feuilles, le sorcier remarqua un clochard dormir sur l’un des bancs. Pris de pitié pour le pauvre homme, il pensa comment ça ! Il y avait des clochards dans mon royaume !? Tout le monde doit bien vivre !
Il claqua des doigts et marmonna une formule qui fit apparaître dans un tourbillon de nuages blancs une grande et luxueuse maison devant l’homme, qui se réveilla quelques secondes plus tard. Le clochard, en voyant son Tsar devant lui, s’inclina respectueusement, mais Kochtchéï lui dit d’une voix douce de se relever. L’homme se releva lentement en tremblant comme une feuille sous le vent hivernal.
— Mon cher Monsieur, ajouta le sorcier en désignant d’un geste des mains la maison, vous pouvez vivre sans crainte dans votre nouvelle maison… Elle vous appartient.
— Merci, Tsar Kochtchéï l’Immortel, balbutia l’homme.
— Il n’y a pas de quoi… Je veux que personne ne soit malheureux dans mon royaume.
Le clochard entra dans sa nouvelle maison, sans cacher un étonnement quasi enfantin, ce qui fit sourire le sorcier malgré lui.
Le mage maléfique, lui, poursuivait sa promenade dans les rues de la capitale de son royaume. Il rencontra une famille en contresens. Un couple et un enfant, tous bien emmitouflés dans leurs manteaux d’hiver, avec une écharpe autour du cou, une chapka sur leur tête et des mitaines aux mains. Un gamin pleurait. Les deux parents, exaspérés, le sermonnaient. Lorsqu’ils remarquèrent leur Tsar, ils se turent et s’inclinèrent jusqu’au sol.
Celui-ci leur dit gentiment de se relever et de lui expliquer la raison des pleurs de leur fils. Le père, un homme costaud, dont une crainte révérencielle se lisait dans ses yeux bleu-gris, murmura :
— Notre Tsar Kochtchéï l’Immortel, notre fils, notre Vania(9) a perdu son jouet préféré…
— Pourquoi n’essayez-vous pas de le retrouver ?
— Nous ne savons pas exactement où Vania l’a perdu, intervint la mère, une grande femme aux yeux bruns. Et il ne fait que pleurer depuis un certain temps…
En levant ses mains en un geste désespéré, elle ajouta :
— Nous ne savons plus que faire ! Nous ne le trouvons nulle part, son jouet !
Le Tsar, ému des pleurs du garçon, s’agenouilla pour être à la même hauteur que lui, sans se soucier de salir son vêtement par la neige et et murmura d’une voix rauque :
— Vania, quel est ton jouet préféré ?
— Un cavalier sur son cheval, fit l’interpellé d’une voix fluette, en levant ses yeux bruns rougis de larmes vers lui.
— Ne t’inquiètes pas, mon enfant…
Kochtchéï claqua des doigts, marmonna une formule en slavon, et tout à coup, entre ses doigts squelettiques apparut un jouet, celui d’un cavalier sur son cheval brun. Il le tendit au gamin qui murmura d’une petite voix un timide « Merci… »
Le Tsar, petit sourire sur son visage émacié, se releva prestement puis caressa la tête du gamin. Il se retourna vers les parents en disant :
— Voilà, Madame et Monsieur, votre enfant cessera de pleurer à partir d’aujourd’hui. Si une situation similaire se reproduit, appelez-moi et j’arriverai dès que possible.
— Merci beaucoup, Notre Tsar Kochtchéï l’Immortel ! firent l’homme et la femme, les yeux agrandis par la surprise.
Ils pensèrent en leur for intérieur : Que s’est-t-il passé à Notre Tsar pour qu’il agisse ainsi ? Serait-il tombé sur la tête ou quoi ?
Kochtchéï les salua d’un signe de tête puis s’éloigna d’eux. Il continuait sa route, heureux d’avoir fait une autre bonne action. Il se promenait pendant des heures sans qu’un autre incident survint. Il aperçut un peu plus loin, en lisière de forêt, le Petit Chaperon rouge, qui transportait son panier avec un pain, un pot de beurre et une bouteille de vin. Il aborda la fillette en un français impeccable :
— Le Bonjour, Le Petit Chaperon rouge !
Étonnée, l’interpellée se retourna. Les yeux grands comme ceux d’une chouette, elle balbutia :
— Tsar Kochtchéï…
— Ne me crains pas, mon enfant, fit le sorcier de sa voix la plus douce. Je ne te ferai aucun mal… Je suis seulement curieux de savoir ce que tu fais ici dans mon royaume… Il me semblait que ta mère était Française et ton père Allemand(10)…
— Oui, c’est vrai, mais personne ne vous a dit que du côté paternel, ils étaient des Russes Allemands ?
— En effet, je l’ignorais…
— Maintenant, vous le savez ! fit la fillette d’un air enjoué.
Elle fit une courte pause, puis ajouta d’une petite voix, comme si elle était gênée :
— Me permettez-vous, Tsar Kochtchéï l’Immortel, de rentre visite à mon aïeule ?
— Oui, bien sûr… Mais une dernière question… Sais-tu où vit ton aïeule ?
— Oui, répondit le Petit Chaperon rouge en faisant un geste du menton vers la forêt. Elle vit dans le village au bout de cette forêt.
Kochtchéï scruta attentivement la fillette puis ajouta :
— Ma petite, il est vraiment imprudent de voyager tout seule dans une forêt dans laquelle des loups et des ours rôdent… Ce chaperon rouge te rend visible à des kilomètres à la ronde…
— Je le sais mais je n’ai pas autre chose… se défendit-elle.
— Laisse-moi régler ce problème rapidement…
Le sorcier slave claqua des doigts et aussitôt le chaperon devint vert forêt. Il claqua à nouveau des doigts puis commenta :
— Voilà ! Je t’ai fais un petit cadeau…
— Lequel ?, fit-elle, intriguée, les yeux brillants d’une curiosité enfantine.
— Une bénédiction sur ton petit panier, afin qu’il se remplisse à l’infini de pain, de pots de beurre et de bouteilles de vin.
— Oh ! Merci !
— Par contre, comme tu es encore mineure, je prendrai les bouteilles de vin et je t’en laisserai qu’une pour ta grand-mère…
— D’accord ! Et merci encore une fois !
Elle fit un geste pour l’enlacer, ce que le Tsar ne l’empêcha point. Il trouva tellement touchant qu’une fillette manifesta autant de gentillesse, lui qui était habitué à ce que tous le fuient. Il était ému en son âme : ceci lui rappelait à quel point il désirait au fond de lui-même avoir une femme et une descendance.
Une fois les embrassades terminées, Kochtchéï se releva, ajusta son vêtement puis dit d’une voix douce :
— Ma petite, tu veux venir dans mon palais ? J’organiserai bientôt une fête pour me divertir…
En faisant un geste vers son panier, elle demanda d’une voix fluette :
— Avant, puis-je seulement apporter le panier à mon aïeule ?
— Oui, bien sûr…
Il marmonna une incantation en slavon et aussitôt la fillette se trouva devant la maison de son ancêtre pour lui remettre le panier et elle revint à sa place initiale. D’une voix fébrile, elle demanda :
— Vous m’invitez dans votre palais, Tsar Kochtchéï ?
Il opina du chef.
La fillette demanda d’un air intrigué :
— Qu’est-ce qu’il y aurait au menu ?
— Des pierogis à la viande, des vareniki au chou blanc, de l’oie farcie, du canard confit, pommes de terre cuites au four, nouilles avec sauce, du chou blanc, des mlinci(11)…
— Très appétissant ! Je voudrais bien manger un petit morceau de canard confit !
— Et bien, suis-moi ! dit l’homme en faisant un geste de sa main droite chargée.
Et les deux se rendirent rapidement au palais. Le Petit Chaperon rouge regardait avec émerveillement les murs richement décorés et les carreaux au sol.
À croire qu’elle n'est jamais entrée dans un palais, songea le Tsar en la regardant du coin de l’œil d’un air amusé.
Il ordonna en russe à ses serviteurs de dresser les tables et de préparer les mets. Quelques minutes plus tard, un serviteur — un fantôme d’un défunt serveur du Tsar Nicolas II — l’informa que tout était prêt.
— Très bien, marmonna Kochtchéï, il ne manque plus que les invités…
Il se retourna vers la fillette et l’invita à se rendre directement dans la salle à manger. Sans se faire répéter, elle enta dans la salle en question. Elle ne put s’empêcher de pousser un cri d’exclamation lorsqu’elle vit les nombreuses tables en bois de chêne plaqué or recouvertes d’une nappe blanche en lin brodée or et argent sur lesquelles étaient posé différents plats dans des assiettes en or avec des ustensiles du même métal. Autour des tables, des chaises en bois plaquées or avec des coussins recouverts d’un tissu en lin vert s’y trouvaient. Le Petit Chaperon rouge s’installa à la table où était un canard confit. Deux mains invisibles, comme apparues de nulle part, découpèrent une tranche et la placèrent dans l’assiette. Le fillette, les yeux agrandis de surprise, remercia le serviteur d’un geste de tête. Kochtchéï, depuis la porte, rit bien du comportement de la fillette. Il s’exclama :
— Ma petite, ne sois pas aussi étonnée ! Mes serviteurs sont invisibles et efficaces…
Il fit une courte pause, puis ajouta d’un air sérieux :
— Bienvenue dans mon palais ! Les autres invités ne tarderont pas à venir.
Le Petit Chaperon rouge termina une bouchée puis dit :
— Je ne serai plus seule à table ! Hourra !
Quelques minutes plus tard, la porte de la salle à manger s’ouvrit toute grande et plusieurs individus vêtus de leurs plus beaux habits entrèrent — des Roussalki(12), des fées, des Vile(13), Baba Yaga, sa fille, son gendre et deux de ses petites-filles. Tous s’installèrent autour des tables et mangèrent. Des serveurs versaient discrètement le vin dans les verres. Seule la fillette but du jus de pomme. Après le repas, le Petit Chaperon rouge quitta discrètement la salle en saluant respectueusement au passage quelques invités.
Les autres, au signal de Kochtchéï, burent encore plusieurs verres d’alcool. Seule Baba Yaga murmura à l’un des serviteurs de lui apporter du thé. Elle remarqua bien que son cousin n’était pas dans son assiette et qu’il parcourait du regard les invités, comme s’il cherchait quelqu’un. Remarquant qu’Éloquentia Nativa n’était pas là, le sorcier était triste, mais ce regard n’échappa pas à sa cousine malgré qu’il s’efforçait de garder son sérieux, affichant un air hautain assis sur son trône. Il vida quelques verres d’alcool en pensant amèrement qu’il était peut-être un bon à rien.
Sans doute est-il amoureux de l’une de ces demoiselles, songea Baba Yaga. En espérant savoir le nom de sa bien-aimée… Peut-être après quelques verres de plus…
Contente de son idée, elle se concentra pour influencer par la pensée les autres invités afin qu’ils quittent rapidement la salle. Certains quittèrent sous prétexte d’avoir assez bu, d’autres pour retourner à leurs affaires. Au bout de plusieurs minutes, il ne restait qu’une Vila, Baba Yaga et une Roussalka. La Vila et la Roussalka, un peu ivres, chantèrent :
Živi, živi duh slovenski
Živeće vekov'ma
Vive, vive l'esprit Slave
Il vivra pour des siècles(14)
Le Tsar les accompagna d’une voix grave puis se versa un verre de vin qu’il vida rapidement lorsque la salle s’était vidée de ses invités. Seule sa cousine, Baba Yaga, était là, assise à sa place, mine de rien. Leurs yeux bleus se croisèrent et il sut qu’elle était responsable du départ des invités.
Il se versa un autre verre d’alcool, puis demanda :
— Yaga, qu’est-ce que tu veux de moi ?
Il but un autre verre et continua d’une voix avinée :
— Veux-tu que… J’épouse l’une de tes filles ou de tes petites-filles ?
— Non, pas du tout… Je remarque que tu sembles soucieux… Qu’est-ce qui te préoccupe ainsi, Kostia ?
Le Tsar ôta son bonnet du Monomaque en soupirant puis dit :
— Ce qui me préoccupe, Yaga, c’est Éloquentia Nativa…
— La fée française ? Celle qui faisait partie de la délégation de je ne sais plus quelle année ?
— C’était la délégation de 1790, le corrigea-t-il.
Kochtchéï soupira, puis reprit d’une voix rêveuse, la tête appuyée entre ses mains :
— Oui ! Depuis que je l’ai vu la première fois… Je ne voulais que la voir à nouveau…
Il laissa retomber ses bras sur les accoudoirs de son trône en gémissant :
— Sauf qu’elle n’est jamais revenue depuis…
— Et elle te manque ? demanda d’une voix douce Baba Yaga.
— Oui ! Terriblement !
— As-tu essayé de lui écrire des lettres ? As-tu consulté tes grimoires ?
— Oui, oui ! J’ai écris beaucoup de lettres ! s’exclama-t-il en faisant un geste désespéré des mains. J’en ai rempli toute une commode de mes lettres d’amour !
— Les as-tu envoyé ?
— Je n’ai jamais osé le faire… balbutia-t-il en baissant la tête comme un gamin honteux.
— Pourquoi ?
— Je ne voulais pas qu’elle se moque de moi…
— As-tu au moins essayé d’être galant avec elle ?
— Disons que je préfère mieux garder mon sérieux, pour pas qu’elle pense que je cherche à glisser la première femme qui vient à moi dans le lit…
— Je comprends très bien… Mais, au moins, penses-tu que tu as une chance avec elle ?
— Je ne le sais pas, fit–il en haussant les épaules. Elle est tellement tout mon contraire que je doute qu’elle puisse s’intéresser à moi…
Il fit un geste vers lui-même puis ajouta :
— Tu as vu à quoi je ressemble ? À un mort-vivant ! Tu penses sérieusement qu’une fée aussi parfaite qu’Éloquentia Nativa puisse être amoureuse de moi ?
— Pourquoi pas ? fit sa cousine pour le rassurer.
— Demeurons réaliste ! s’exclama Kochtchéï en laissant retomber ses bras en un geste désespéré sur les accoudoirs de son trône. Une jeune demoiselle ne pourrait jamais m’aimer, un vieux sac d’os bon à donner aux chiens !
— Ne sois pas si pessimiste…
— Facile pour toi, Yaga !
— À ma connaissance, elle n’est pas nécrophile…
Vu sous cet angle-là, Kostia a peut-être raison… pensa la sorcière russe, émue de la situation de son cousin.
Elle s’éclaircit la gorge et murmura :
— Kostia, es-tu vraiment certain que ta fée ne serait pas un peu intéressée à toi ?
Il soupira pour toute réponse.
Baba Yaga, petit sourire aux lèvres, dit d’une voix douce :
— Qu’est-ce que ton assiette ou ton miroir de voyance t’ont dit(15) ?
— Je ne les ai pas consulté, à vrai dire… bredouilla-t-il.
— Va-y ! Ne te gêne pas mon vieux de le faire ! s’écria-t-elle en lui donnant une tape amicale dans le dos.
En portant sa main droite sur son front, il gémit :
— Je ne me sens pas bien… Fais-le à ma place…
La sorcière claqua de la langue et invoqua mentalement ses objets de voyance. Au même instant, une assiette en argent et une pomme d’or apparurent sur la table en face d’elle, tandis qu’un grand miroir avec un cadre en or apparut à sa droite, appuyé contre la table.
La cousine de Kochtchéï marmonna une incantation en y mêlant le russe et le slavon. Puis la pomme roula dans l’assiette, qui changea argenté à gris, puis vert, pour finalement refléter une image de Éloquentia Nativa, comme une photographie de passeport. Le sorcier la regarda d’un air amoureux. La jeune fée semblait rêveuse, assise sur un fauteuil dans un salon.
Baba Yaga questionna l’assiette :
— Chère assiette de voyance, à qui pense Éloquentia Nativa ?
L’image demeura la même, en clignotant plusieurs fois pour faire apparaître une bulle nuageuse comme une pensée dans les bandes dessinées. Une plume d’or passa pour écrire en français : « Elle pense à son bien-aimé. »
Ceci dégrisa le Tsar, qui demanda, avec une pointe de jalousie dans sa voix :
— Qui est cet homme ?
La réponse apparut aussitôt dans la bulle de pensée : « Kochtchéï l’Immortel »
— Quoi ? s’écria l’interpellé en se levant de son trône. Ça ne peut pas être vrai ! Ça doit être une blague !
— Si tu ne croies pas à ce que tu vois, interrogeons le miroir, commenta Baba Yaga.
Puis elle se tourna vers le miroir en prononçant une incantation en russe médiéval. L’objet, dont la surface était bien polie et lisse, se troubla pour laisser voir la même image que sur l’assiette. La même fée pensive, la tête entre ses mains. Kochtchéï interrogea le miroir :
— Miroir, Miroir Magique, dis-moi depuis quand la fée Éloquentia Nativa pense à moi ?
L’image devint floue puis le texte suivant apparut en lettres dorées :
« Éloquentia Nativa vous aime depuis la première fois qu’elle vous a vu. »
Étonné, il murmura :
— Sérieux ? Ne préférerait-elle pas plutôt mes richesses ?
Le texte s’effaça pour laisser place à un autre message :
« C’est sérieux, elle ne se laisse nullement impressionner par la richesse. Elle aime en vous votre âme, ce qu’elle a vu même à travers votre sérieux. Il ne faut pas oublier qu’une fée connaît les intentions des hommes et des êtres folkloriques. »
— J’ai en effet oublié ce détail, dit-il à mi-voix.
Au moins, cette réponse du miroir fit naître en lui un espoir. Le cœur cognant très fort dans sa poitrine, le sorcier se demanda bien comment faire la cour à sa bien-aimée.
Le plus simple, songea-t-il, serait d’arriver directement chez elle…
Baba Yaga, dont le regard se promenait de son cousin au miroir de voyance, demeura interdite.
Il claqua des doigts pour faire apparaître un verre d’eau, qu’il vida aussitôt.
Il se remit immédiatement de son ivresse. Son teint paraissait normal. Sa cousine tapa des mains et les objets de voyance disparurent aussitôt. Elle murmura :
— Bonne chance. Kostia !
— Merci, Yaga ! Bonne journée à toi !
Puis, elle se leva de son siège et sortit du palais. Le Tsar, lui, s’habilla rapidement de ses plus beaux vêtements. Il prononça une incantation en slavon, ce qui le transporta dans les appartements de sa bien-aimée. Cette dernière, étonnée et heureuse de sa soudaine venue, lui demanda la raison de sa venue.
Sourire énigmatique au visage, il lui dit qu’il voulait visiter la France. En regardant le sorcier droit dans les yeux, la fée comprit aussitôt qu’il était venu par amour pour elle, ce qui la réjouit.
***
Pendant trois mois, Kochtchéï l’Immortel faisait la cour à Éloquentia Nativa, sans se gêner, cette fois-ci, de lui montrer ses lettres d’amour. Ils se fiancèrent peu après leur premier baiser passionné dans un parc.
***
Plusieurs mois plus tard, Kochtchéï et Éloquentia Nativa se marièrent selon la tradition. Le sorcier faisait bonne mine avec son complet bleu marine, tout comme la fée avec sa robe blanche ornée de diamants. C’était la fête dans tout le Vingt-Septième Royaume. Peu après, la fée fut couronnée Tsarine sous le nom de Elena la Grande. Les deux époux vécurent heureux et eurent une nombreuse descendance. De même, le Royaume prospéra comme jamais sous le règne de Kochtchéï l’Immortel : tous les souhaits des habitants furent immédiatement réalisés et personne n’était malheureux.
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(1) Le Vingt-Septième Royaume, dans le folklore russe, désigne un royaume qui est par-delà le monde connu, un royaume lointain.
(2) Noël pour les chrétiens orthodoxes se fête le 7 janvier, à la différence des catholiques et des protestants, le 25 décembre.
(3) Le bonnet de Monomaque est la couronne des tsars russes lors de leur ascension au trône. Cette coiffe, selon la légende, est un cadeau de l'empereur byzantin Constantin Monomaque à son petit-fils Vladimir. Cette coiffe, portée depuis Ivan le Terrible jusqu’à Pierre Ier, est constituée d’une base en zibeline, de plaques d’or et de pierres précieuses et perles, ainsi que d’une croix en son sommet.
(4) Kochtchéï l’Immortel est un sorcier des contes russes, réputé pour enlever les princesses. Par ailleurs, sa mort est au bout d’une aiguille telle que mentionnée.
(5) Baba Yaga est la sorcière folklorique par excellence des contes russes, qui présente un rapport de famille avec Kochtchéï — la plupart du temps en s’opposant à lui. Elle se déplace dans un mortier en s’aidant d’un pilon. Elle a des filles et des petites-filles, qui sont aussi sorcières comme elle.
(6) Éloquentia Nativa est l’une des fées mentionnées dans le conte Vert et Bleu de Mademoiselle de La Force.
(7) Dans certains contes russes, Maria Morevna (ou Maria Mariévna selon les versions) est présentée comme l’épouse de Kochtchéï l’Immortel, la seule qui a réussi à l’emprisonner.
(8) La fée de la Rancune est l’une des méchantes fées mentionnées dans le conte La Tyrannie des fées détruite de Madame D’Auneuil.
(9) Vania est le diminutif du prénom Ivan.
(10) Allusion au fait qu’il existe la version de Perrault et des frères Grimm du conte du Petit Chaperon rouge.
(11) Les pierogis et les vareniki sont des spécialités culinaires russes, tandis que les mlinci sont des spécialités serbe, croate et slovène.
(12) Roussalka (Roussalki au pluriel) est l’esprit d’une jeune femme noyée au teint pâle et à la chevelure verte qui vit dans les profondeurs des cours d’eau. Elle entraîne les promeneurs qui osent s’aventurer près d’elle dans leur cours d’eau, les tuant en les chatouillant ou en les noyant. Sinon, elle se mire dans un miroir et danse près de la berge.
(13) Vila est la version des Slaves du Sud de la Roussalka. Elle est représentée comme une belle jeune femme blonde.
(14) Il s’agit de deux vers de la chanson panslaviste Hej Slaveni (Hé, les Slaves), qui a été l'hymne de la République fédérative socialiste de la Yougoslavie.
(15) L’assiette de voyance et la pomme d’or sont des artefacts de voyance mentionnés dans les contes russes. Le miroir de voyance fait allusion au miroir prophétique ou au cabinet du Destin des fées mentionnés dans certains contes français du XVIIe siècle.