Amour au Vingt-Septième Royaume

Chapitre 1 : Amour au Vingt-Septième Royaume

Chapitre final

1849 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/01/2026 13:48

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La citation est « Et vivre sans aimer n’est pas proprement vivre » Molière, La Princesse d’Elide






Kochtcheï l’Immortel, ce nom redoutable et craint par tous les sujets du Vingt-Septième Royaume, lévitait dans son immense dvoretz d’or, de marbre et d’émeraude. Il s’assit sur son imposant siège royal qui dominait la pièce et soupira. Il balaya de ses yeux sombres la salle. Rien ne l’intéressait, ni les mets les plus délicieux et sapides, ni les boissons les plus fortes, ni les thés les plus exquis, ni le luxe ostentatoire des murs, des tables, des vases, des vêtements ou des bijoux. Il songea :

« Il manque quelque chose à ma vie, mais quoi ? Gloire, connaissance et richesse sont miennes ! Entre les impôts que je perçois et les combats contre les dragons, incluant le terrible Zmeï Gorynytch, le dragon tricéphale, j’ai de l’or à profusion ! Avec mes grimoires, je connais les secrets de l’univers et l’art redoutable de la magie, même l’immortalité m’est familière, celle qui me fait gagner une renommée noire parmi les hommes ! »

Il leva sa main droite chargée de bagues, sauf à l’annulaire, pour prendre sa coupe en cristal et vider d’un trait le vin. Il agita son sceptre et ordonna d’une voix puissante :

— Kot Baïoun, Chat Savant, mon ami, viens !

Le quadrupède portant les vêtements d’un ménestrel oriental se matérialisa devant le tsar.

— Kochtcheï ! Quel honneur m’échoit de venir chez toi ?

— Veux-tu que nous prenons un verre ?

— Tu es triste ? s’enquit le félin, les yeux agrandis d’étonnement en notant la mine affaissée de son illustre ami.

Kochtcheï laissa tomber son masque de sévérité et de froideur et se lamenta en agitant des mains :

— Oui, oui, Drug, je ressens un vide incommensurable en mon âme ! Un gouffre sans fond ! Une horreur telle que je ne parviens même pas à la nommer ! Affliction qui me ronge et m’affaiblit !

Kot se gratta l’oreille et murmura :

— Un mal te ronge ! C’est grave ! Il faut appeler les médecins ! Vite !

Il se précipita vers la porte et hurla :

— Le tsar se meurt !

Le sorcier le rattrapa et le bâillonna. Il se pencha à quelques millimètres de ses oreilles et murmura :

— Idiot ! Tais-toi ! Alarme pas le château pour un rien ! Pour que je te libère, tu m’écoutes et tu ne souffles mot à quiconque ! Compris ?

Il le fixa d’un regard froid. Le chat déglutit sa salive et approuva d’un signe du chef.

Des gardes et des médecins arrivèrent devant la porte. Le tsar leur cria :

— Revenez à vos postes ! Je suis en bonne santé ! C’est mon ami qui a mésinterprété mes paroles. Exécution !

Tous s’éparpillèrent comme des moineaux devant un prédateur. Kochtcheï sourit malgré lui, un sourire carnassier, avant de refermer la lourde porte dorée à double battant décorée aux armes de la famille.

Une fois l’un en face de l’autre, le mage maléfique vida un verre de vodka et commenta :

— Ces conseillers trop serviles, ces gardes sans caractères et ces regards apeurés des passants et des ambassadeurs me font bien rire ! Mais ce n’est pas suffisant pour que ce lourd poids de mon âme ne soit plus !

Il se leva de son trône, fixant le vide. Il porta ses mains au cœur et continua son monologue.

— Ma vie est un rêve ennuyeux ! Tout est terriblement prévisible !

Le Chat Savant se gratta les poils du menton, mine pensive. Un lourd silence statique planait pendant quelques minutes entre eux. Soudain, le quadrupède s’exclama :

— Mon ami, Kochtcheï, tout immortel que tu sois, tu souffres d’un terrible mal que tous les poètes du monde ont traité !

L’interpellé le fixa, une lueur de curiosité dans le regard. Il l’interrogea dans un souffle :

— Quoi ? Sois précis !

— C’est l’amour !

L’air s’immobilisa, le sorcier ne bougea pas d’un millimètre, ses mains crispant le bord de sa longue robe en lin ornée de pierres précieuses. Même Kot Baïoun se cacha derrière les rideaux, tremblant de tous ses membres.

Le tsar éclata d’un rire tonitruant et se frappa le front avec son paume.

— Comment n’y avais-je pas pensé ? Une femme bien sûr ! Fléau indispensable des hommes ! Bienfaitrice nécessaire aux hommes ! Mais comment en trouver une ? Laquelle ?

— Je ne sais pas, haussa des épaules le félin. Chez nous, animaux, il y a une saison des amours ! Les hommes, eux, sont plus complexes ! À toi de trouver la bonne reine !

— Très aidant !

Il vola dans la salle et marmonna :

— Dans les contes, un prince affronte toujours un dragon pour délivrer sa princesse… Quel manque d’originalité !

— D’ailleurs, commenta son ami, je doute, en écoutant les rumeurs, que tu puisses avoir un succès ainsi ! Tu es trop sombre pour cela ! La princesse préférera rester avec son Dragon ou revenir chez ses parents.

— Et si je l’enlevais ?

— Le consentement, mon ami ! L’amour doit être réciproque…

Le sorcier soupira.

— Mais des philtres, cela existe, je n’ai qu’à retrouver mon grimoire.

— Non, non, Kochtcheï, tout sort a une limite. Il ne saura durer une éternité. Et lorsque ta reine te quittera pour un autre, tu auras le cœur brisé. Une relation se construit sur la confiance mutuelle, mon ami.

L’interpellé leva ses poings au plafond, faisant tomber une pluie torrentielle à l’extérieur et électrifiant encore plus l’air dans la salle.

— Je ne sais pas quoi faire, mais tu as raison !

— Demande à Baba Yaga, ta parente ! Elle saura te conseiller.

Le dos courbé, le tsar chuchota :

— Je vais y aller ce soir ! Merci l’ami pour tes sages conseils ! Même si je suis perplexe par ce mot : le consentement.

Les compères se quittèrent et le sorcier attendit que le soleil soit au crépuscule.


***


Le soir arriva avec la lune qui brillait comme une reine au milieu de ses servantes, les étoiles.

Kochtcheï, vêtu d’une pèlerine sombre, arriva à l’orée de la forêt devant une simple isba surmontée de pattes de poule. Il chanta :

— Isba, petite isba, tourne le dos au lac, le devant de mon côté !

Les pattes tournèrent le dos au lac et dévoila la porte d’entrée devant le sorcier. Ce dernier frappa à la porte. Sa parente lui ouvrit et lui demanda de sa voix criarde et éraillée par l’âge :

— Mon cousin, pourquoi viens-tu à moi ?

— Un problème philosophique ! Un mal terrible me ronge ! Je cherche conseil !

— Très bien ! Viens à ma table, je te donnerai mon avis !

Les deux s’assirent à une petite table en chêne recouverte d’un chemin de table en lin. Une fois que Kochtcheï lui expliqua son problème, la sorcière folklorique s’exclama, agitant sa chevelure :

— Pour l’amour, tu reconnaîtras ton âme-sœur au premier regard ! C’est le fameux coup de foudre que la littérature mentionne tant de fois ! Quel beau sentiment !

Un petit sourire s’étira sur le visage de Yaga. Ses yeux scintillèrent d’une lueur particulière.

— Je me rappelle encore de ce moment avec Dimitri, le père de ma fille bien-aimée Maria. J’étais aux anges !

Une montée de chaleur émergea du cœur de Kochtcheï, ses lèvres pincées murmurèrent :

— Tu es chanceuse ! Moi, personne ne m’aime !

— Quand toutes les princesses et les reines que tu as kidnappées étaient froides et insensibles envers toi. Elles ne désiraient que te quitter et ce n’est pas en leur achetant des bijoux et des robes qu’elles se donneront à toi…

Il baissa les yeux, avant de demander.

— Et je n’ai jamais compris ce coup de foudre. Qu’est-ce que c’est ?

— Je ne peux te dire plus, mais je peux te garantir que tu le ressentiras en ton âme. N’oublie pas qu’en amour, il y a réciprocité et attention envers l’autre. Sinon, je peux essayer de montrer à la surface de mon assiette de voyance celle que le destin te réserve. Es-tu intéressé ?

Les yeux du sorcier brillèrent.

— Oui, oui et oui ! Je veux le savoir !

— D’accord. Installe-toi, je reviens !

Une assiette d’argent et une pomme de la jeunesse apparurent devant le tsar. Yaga s’assit en face de lui, agitant sa robe à motifs orientaux. Elle chanta une incantation en levant les mains dans les airs, pointant le plafond :

— Pomme d’or, petite pomme d’or, roule sur l’assiette d’argent et montre-moi le futur ! Montre-moi la femme prédestinée de Kochtcheï l’Immortel ! Maintenant !

Le fruit de la jeunesse éternelle roula sur l’assiette de plus en plus rapidement. Le fond changea de couleur, devenant bleu roi, vert pomme et jaune pissenlit. Une image émergea nettement de la surface. Une belle jeune femme aux traits délicats, aux grands yeux bleu-gris et aux cheveux châtain clair. Sa robe vert feuille décorée de broderies slaves immaculée se mouvait au moindre pas.

Le sorcier avait les yeux rivés sur l’apparition. Son cœur battit plus fort, ses mains devinrent moites et ses mots qu’il avait au bout de la langue refusèrent de franchir la barrière de ses lèvres. Il exulta :

— Qu’elle est belle ! Une déesse, une reine ! Quel est son nom ?

— C’est la petite-fille d’Ivan Tsarévitch et Vassilissa la très Sage, Anastasia Ivanovna.

Et l’image s’effaça jusqu’à disparaître. Le regard dans les vagues, le sorcier s’exclama :

— Merci Yaga ! Je ne me suis jamais senti aussi vivant que maintenant ! Rempli d’espoirs et de joies, je comprends ce que tu voulais me dire ! Je vais te retrouver Anastassia chérie ! Tu seras mienne pour l’éternité et je te donnerai l’immortalité !

— Encore faut-il que tu la séduises avec tact, jamais la force !

Kochtcheï donna une accolade amicale à la sorcière et revint chez lui, jamais aussi heureux de son existence.


***


Quelques jours plus tard.

Kochtcheï se sentait léger et heureux depuis qu’il apprit qu’Anastasia Ivanovna était son âme-sœur. Il donnait des festins somptueux tous les jours et réfléchissait aux meilleurs moyens de conquérir la main de sa bien-aimée. Même les journées pluvieuses ne pouvaient assombrir son euphorie et son état d’âme.





___

Notes

Vingt-Septième Royaume — Le qualificatif pour un royaume lointain.

Kochtcheï l’Immortel — Sorcier du folklore russe.

Kot Baïoun — Chat à la voix magique du folklore russe.

Baba Yaga — Sorcière du folklore russe.

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