Possible Paix

Chapitre 1 : Possible Paix

Chapitre final

2220 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/01/2026 02:29

Cette fanfiction participe au Jeu d’écriture Les dés sont jetés

Tirage, Caractéristique 17 (Érudit), Lieu 5 (Bruyant), Objectif 14 (Paix), Objet 20 (Puissant), Rencontre 2 (Pacifique) et Obstacle 15 (Jeu)




Possible Paix



4 mai, au Vingt-Septième Royaume(1), dans la bibliothèque privée du tsar.

Confortablement assis sur le coussin bleu brodé du trône d’or décoré d’arabesques complexes, Kochtcheï consultait un grimoire à la couverture d’or et d’émeraude, à la recherche des connaissances ancestrales sur les secrets de l’univers. Penché sur le texte, à la lumière d’une lampe à huile sagement déposée sur la table, il ne remarqua pas un serviteur au seuil qui se tenait aussi droit qu’un piquet depuis quelques minutes.

— Illustre Kochtcheï l’Immortel, affirma le grand homme d’une voix puissante, je vous informe que votre ambassadeur attitré pour la Transylvanie refuse de rendre visite au Comte Dracula.

L’interlocuteur leva les yeux du manuscrit et scruta le messager en fronçant les sourcils. Il quitta son siège pour léviter jusqu’au plafond, agitant son ample robe de lin aux motifs slaves ornée de diamants et de pierres précieuses.

— Baba Yaga ? s’étonna-t-il. Pour quelle raison refuse-t-elle de rencontrer le comte ?

Il scruta le messager comme un rayon X, donnant l’impression de lire les intentions secrètes de son interlocuteur.

— Je l’ignore, Kochtcheï l’Immortel, s’inclina respectueusement le serviteur. Pour des raisons personnelles, selon les rumeurs.

Le tsar le congédia d’un geste de la main. Dès qu’il se retrouva seul, il fit les cent pas dans l’immense salle en grommelant, un livre magique ouvert devant lui : 

— Qui envoyer en ambassadeur maintenant ? 

— Kot Baïoun(2) ? suggéra l’objet en agitant des pages.

— Il est déjà en mission en Arabie avec les djinns. Je ne peux pas l'appeler maintenant et lui demander de partir chez ce vampire. Il sera très fâché et chantera l’une de ses chansons qui sonnent toujours merveilleusement poétiques à rendre encore plus enragé son interlocuteur. 

— Bien vu, ô prévoyant tsar ! Sinon, Ludmila Petrovna est disponible, selon les accès à l’agenda que j’aie.

— Non, elle ira lire la convention collective et refusera, parce que, je cite, « Être ambassadeur auprès d’un nobliaux ne fait pas partie de l’entente. Seul est acceptable de traiter avec des égaux, c’est-à-dire des illustres et fiers boyards ! » Niet, ce n’est pas la solution !

Il promena rapidement son regard dans la pièce silencieuse où seule sa voix grave résonnait contre les murs.

— Je dois passer un pacte avec ce comte à la sombre réputation pour cesser les attaques de ses vampires à l’Ouest de mon Royaume… Je ne peux différer l’entente… Je vais devoir y aller ! 

— Malheureusement, Kochtcheï, personne d’autre n’est disponible. Soit vous abandonnez le pacte de paix, soit vous rencontrez en personne le Comte, l’avisa l’artefact magique.

Il serra ses mains en poings, rougissant. Il éructa :

— Absolument indigne de mon rang ! Je dois me rendre chez un mort-vivant, moi l’Immortel !

Il déposa sa couronne sur la table en bois rare et se massa les tempes pour faire tomber l’air électrifié de la salle. Il inspira et expira plusieurs fois avant de compter jusqu’à dix, puis à rebours. L’immortel claqua des doigts, faisant apparaître un parchemin sur lequel toutes les clauses furent clairement écrites, sans notes en minuscules caractères. 

— Tout est prêt ! Je ne peux différer. J’y vais ! Et je ne peux pas partir seul, un objet puissant doit m’accompagner pour être certain que ma rencontre soit pacifique, un garant de mes nobles intentions. Qui de mieux placé que mon sceptre ? Blagoïar, Davaï(3) ! Le puissant sceptre de ma famille ! Famille plus illustre et enviée que les Romanov, les Bourbons, les Orléans et les Hohenzollern ensembles !

Blagoïar, tel est le nom de cet objet magique, est un immense bâton d’or surmonté d’une sphère dorée qui scintillait d’une aura blanche. Il se matérialisa sous ses yeux.

— J’ai tout ce qui me faut pour signer l’entente avec le Comte Dracula. Je ne dois point oublier mon journal, mon grimoire, un miroir et un crucifix ! La bonne vieille croix orthodoxe dorée qui sommeille depuis trop longtemps au sommet de la bibliothèque ! Mieux vaut prendre trop de précautions que pas assez !


***


5 mai, en Transylvanie, au sommet d’une montagne.

Le mage maléfique arriva devant le château du Comte. Il soupira en découvrant cette demeure un peu délabrée qui se découpait contre le ciel clair, mariage d’un style baroque et oriental avec des tours carrées. Soudain, l’insigne du pouvoir scintilla. Kochtcheï se figea : 

— Bien sûr que Baba Yaga a refusé ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ! Ses jeux retors ! Comme ils s’appellent déjà ? Le Jeu de l’Entente labyrinthique ? Mais je suis tsar tout-connaissant ! Je le vaincrai sans difficulté !

Il continua sa marche aérienne avec l’assurance qui sied à son rang. Plus il s’approchait, plus un vacarme se faisait entendre : des loups qui hurlaient comme si la pleine lune brillait au ciel, des oiseaux affolés, des instruments les plus divers, allant de la balalaïka à la guitare, en passant par le luth et la cornemuse. En bref, une cacophonie. Les lourdes portes de fer grincèrent sur leurs gonds rappelant au Russe la meilleure voix de Kot Baïoun. Il entra, le mépris gravé sur son visage, en constatant que le Comte Dracula ne l’attendait pas pour l'accueillir comme il le devrait. Son sang s’enflamma devant cette manifestation d’orgueil du Roumain.

« Quelle arrogance et mauvaise foi ! » songea Kochtcheï en serrant plus puissamment le sceptre dans sa main.

Soudain, au fond de la salle, assis sur un imposant trône en ébène, le Comte Dracula se leva et s’avança vers le tsar du Vingt-Septième Royaume :

— Kochtcheï l’Immortel, le redoutable tsar daigne venir conclure en personne un pacte de paix ? J’en suis flatté ! Voulez-vous que nous nous sustentions ? Goûtez à mon pain, mon sel et mon vin !

Le Comte agita son manteau noir orné de boutons d’or à la mode du XIXe siècle vers la table derrière eux.

— Vous osez me mépriser ! s’échauffa l’interpellé en lâchant son sceptre. Vous, un simple Boyard !

L’objet magique vola dans les airs pour s’immobiliser devant Dracula. Kochtcheï s’éleva jusqu’au plafond et un orage éclata à l’extérieur.

— Que nenni ! Aucun mépris ! La musique est pour l’ambiance festive avant Le Jeu de l’Entente labyrinthique.

— Vous nommez ce vacarme qui me donne des maux de tête de la musique ! Aussi bien de me donner trois tonneaux de vodka d’un coup, j’aurai moins mal !

— J’ai un peu de vodka, importée de Pologne, un peu de vin de France et beaucoup de slivovitz, alcool de prune local. 

Le tsar approuva, retrouvant son humeur habituelle à la mention de la vodka et du vin, deux alcools qu’il appréciait au cours de ses millénaires d’existence. Et les deux hommes s’attablèrent.


***


Quelques heures plus tard, une fois les repas consommés.


Assis, Kochtcheï détailla de ses yeux clairs son opposant : un visage aquin très pâle, livide — à un point tel qu’il pourrait songer à un maquillage, mais le tsar connaissait cette espèce vide et avide de sang — , un nez fin, un front haut et bombé, des cheveux rares sur les tempes, aussi sombre que l’ébène, sa moustache, fraîchement rasée, relevée une petite bouche écarlate et cruelle ornée de dents blanches pointues — seul signe de vie de tout son être. Il était pâle comme la porcelaine et ses mains étaient froides.

— Maintenant, ordonna le Russe en se levant avec majesté, passons au pacte !

— Mais avant le jeu, illustre tsar, le supplia le vampire. 

Le sceptre traversa la salle et s’arrêta entre eux avant de proclamer d’une voix forte : 

Le Jeu de l’Entente labyrinthique a été manipulé au cours des années, l'authentique jeu est celui mentionné dans le Codex Slavyana…

— Rédigé et codifié par Ivan I, le père d’Ivan Tsarévitch, compléta d’un air las le tsar. Je le sais bien.

Il se tourna vers le comte et continua : 

— Jouons à l'authentique, puis signons le contrat où vous cessez les attaques de la frontière ouest de mon Royaume, en échange, je vous fournis or, diamants, livres magiques et plusieurs tonnes de sang humain…

« Je ne vais pas lui relever que je vais envoyer des serviteurs travailler dans des organismes à but non lucratif pour recueillir du sang humain des réserves, personne ne le remarquera… »

— … Et la main de ma fille benjamine, toujours solitaire, Anastasia.

— Marché conclu ! s’enthousiasma Dracula avec un énigmatique sourire.

Le Russe acquiesça subtilement et claqua des doigts pour faire disparaître les traces du festin et apparut une table gigantesque en émeraudes, opales, or et turquoises. Des pions blancs pour le tsar, les noirs pour le vampire. Le puissant bâton de pouvoir prit la parole, solennel : 

Le Jeu de l’Entente labyrinthique selon le Codex Slavyana consiste en une partie d’échec magique où le centre — le cercle qui contient l’œuf doré — doit être atteint par un seul des opposants avec le minimum de perte. Lors du jeu, des questions seront posées selon les obstacles rencontrés. Vos connaissances sont mises à l’épreuve. Tout coup bas sera sanctionné par moi-même, le Sceptre Blagoïar, en ramenant celui qui triche à sa position initiale. Que le meilleur gagne !

Chacun se concentrait sur son coup. Et le tsar, très absorbé dans ses souvenirs, ignora le bruit ambiant des dysharmonies musicales qui entouraient les joueurs et se rappela des divers manuscrits de sa bibliothèque. 

— Qu’est-ce qui est le plus précieux pour un être de mon espèce ? l’interrogea Dracula.

— Le sang ! Surtout humain, répondit le tsar en haussant les épaules devant l’évidence.

Un pion blanc se déplaça sur le jeu. 

— À mon tour de vous poser une question : quelle est la première femme d’Adam selon l’Alphabet de Ben Sira ?

— Le démon femelle Lilith.

Un pion noir s’avança sur l’échiquier. Et la partie continua ainsi. Les pions du Russe avançaient d’une manière fulgurante vers le centre, se rapprochant de l’œuf doré.

Soudain, Dracula demanda à Kochtcheï : 

— Pouvez-vous me nommer mon dernier achat d’immeuble à Londres ?

Le Russe fixa son ennemi et pensa : 

« Si seulement, j’avais demandé à ma fille de me mettre à jour sur ce détail ! Son achat ne peut être aussi spectaculaire que mon acquisition de Belgorod, de Dniepr et de Lviv des deux derniers mois ! Sa pomme d’or et son assiette d’argent me l’auraient bien dit. Quoi ? Tottenham ? Biggin Hill ? City of London ? Que sais-je ? Sauf si… Oui ! »

— Carfax ! Comme Quatre-Faces en français, très déformé par les Anglais.

Le regard du Roumain scintilla d’étonnement.

— Comment ? Je, bégaya-t-il.

— J’ai gagné, Comte Dracula ! Le précieux avantage de l’immortalité et de la connaissance littéraire. En plus d’une bonne connaissance du monde et des nouvelles. Maintenant, signons le contrat selon les clauses que je vous ai mentionnées. Vous cessez vos raids contre mon Royaume dès ce soir et je vous donne ma fille demain matin en mariage. Entendu ?

— Oui, au moins, j’aurai une belle femme à mes côtés !

— Le notaire qui s’occupera d’officialiser votre mariage sera Jonathan Harker.

« Bien que je ne l’aime pas trop, mais il est le seul disponible pour demain ! Anastasia, je m’excuse bien de cette sombre union. »

Dracula, avec un large sourire, sautilla de joie et ses joues prirent un peu de coloration. Le Russe claqua des doigts et fit apparaître au pied de son ennemi des coffres-forts débordants de pièces d’or et de diamants.

— Voilà la première partie du contrat. Demain, ma fille arrive avec une délégation digne de son rang. Je m’attends à un accueil digne d’une reine et que ce soir, vous cessez les attaques contre mon royaume.

— Paroles confirmées avec un petit mensonge diplomatique, sanctionna Blagoïar.

— Vous êtes retors ! s’offusqua Dracula.

— Non, je suis stratégique ! Au revoir et respectez votre engagement !

Kochtcheï sortit par la fenêtre la plus proche, lévitant jusqu’à son palais, suivi de son sceptre.





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(1) Vingt-Septième Royaume — Qualificatif pour un royaume lointain dans les contes russes, littéralement « Trideviatoe Tsarstvo », ou « Royaume plus loin que trois fois neuf terres ».

(2) Kot Baïoun — Chat à la voix magique des contes russes.

(3) Davaï — Expression russe qui signifie, littéralement, « Donne » et est employée au sens de « Vas-y ! »

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