Sur la route D3479
Chapitre 1 : Sur la route D3479
1883 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 08/06/2026 12:31
Note : C’est une participation en seconde chance au défi "Réécriture d'un conte" (février 2017)
Cette histoire est une réécriture très libre d'un conte issu du folklore slave, « La flûte enchantée ».
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Cette fanfiction est un cadeau pour TheBlueOne, qui aime les contes et légendes tout autant que moi.
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Laissez-moi vous raconter l'histoire de la flûte enchantée — non pas celle de Mozart, mais celle d'un berger que ses parents nommèrent Lel (1), en référence à l'amour. L'amour non pas comme un sentiment, mais comme ce petit chérubin joufflu, ailé et armé d'un arc. Lel fut un bébé adorable, un enfant merveilleux, un adolescent rêveur, puis un jeune homme beau, très beau, trop beau. Il arborait des boucles blondes, des yeux d'un bleu lumineux à faire damner les anges, une silhouette qui n'aurait pas dépareillé sur un podium, et un talent incontestable pour la musique.
Durant ses premières années, ses parents n'avaient qu'à se féliciter : nourrisson, il pleurait à peine ; enfant, il se rendait sagement à l'école où il se montrait plutôt studieux ; adolescent, il ne faisait pas d'esclandre, n'élevait pas la voix, ne traînait pas avec ses camarades — il lisait, ou s'adonnait à la musique. À la flûte — plus précisément, une flûte qu'il avait lui-même façonnée dans un roseau —, tout en soutenant que c'était son homonyme céleste qui lui en avait fait offrande. Ce fut à cet instant que les parents de Lel commencèrent à nourrir quelques interrogations. Les questionnements ne firent que s'intensifier lorsque le gentil garçon, pourtant si sage, choisit d'accrocher au-dessus de son lit, non pas une image d'une jolie fille, mais un poster représentant un énergumène chevelu, peint comme un Indien, hurlant et brandissant une guitare.
Il faudrait dire que Lel était issu d'une famille de riches éleveurs, propriétaires de vastes troupeaux de vaches et de brebis. Son père l'avait destiné à lui succéder à la tête de l'entreprise familiale. La passion du fils pour la musique lui déplaisait déjà ; les affirmations extravagantes au sujet des divinités slaves le mettaient hors de lui, et l'admiration vouée à des individus grotesques, grimés comme pour un carnaval, le plongea, au sens propre du terme, dans la fureur.
Mais comme Lel se montrait par ailleurs irréprochable, son père choisit de ravaler sa colère, la remisant soigneusement, et décida, pour détourner son fils de ses chimères, de lui confier la garde du troupeau dans les pâtures. Ce que Lel, en fils respectueux, accepta — et qu'il accomplit en musicien dans l'âme : plutôt que de veiller sur les bêtes, il joua de la flûte. Fort heureusement, celles-ci n'avaient guère besoin de surveillance.
Les années s'écoulèrent, et l'adolescent rêveur grandit en un jeune homme tout aussi fantasque. Il aspirait à intégrer une école de musique plutôt qu'une école vétérinaire, ou pire encore une école de commerce, à laquelle sa famille le destinait. Son père s'y opposa fermement, et Lel se retrouva ainsi, faute d'avoir pu rejoindre les rangs des vétérinaires ou des musiciens, à garder les vaches une fois de plus.
L'élevage des parents de Lel jouxtait le domaine d'un fermier prospère, maître de vastes champs et de grasses prairies, que les dieux n'avaient pourtant pas comblé d'un héritier — seulement d'une fille à établir, Claire. Le père de Lel, quant à lui, n'avait rien à envier à son voisin, car il avait la bonne fortune d'avoir un fils et de grands troupeaux.
Seulement, les bêtes s'étant multipliées — ce qui en soi était une bonne chose —, et les pâturages vinrent à manquer. La solution s'imposa d'elle-même : unir les deux jeunes gens et fusionner les patrimoines familiaux.
Seulement voilà : Lel n'accordait aucune attention à Claire, ni à quelque autre jeune fille que ce fût, pour autant qu'on pût en juger. Les commères les plus redoutables du village elles-mêmes ne disposaient d'aucune histoire de cœur — ni même de galanterie — à son sujet à colporter. Ce doux rêveur n'avait d'yeux et d'oreilles que pour la musique — le Rock'n'roll, pour être précis, et plus exactement le groupe Les Peroun's (2). Plus précisément encore, il se consumait littéralement d'admiration pour leur soliste Daj Bog (3). Ah, ses cheveux ! Ses yeux ! Ses muscles ! Cette voix ! Cette musique ! Non, décidément, Claire n'occupait aucune place dans le cœur du beau Lel, ni même dans le moindre recoin de ses pensées.
Un jour, installé comme à son habitude à l'ombre d'un chêne, la flûte à portée des lèvres et les vaches dispersées au loin dans les champs, Lel vit Claire s'avancer vers lui. Comme il ne l'appréciait guère, il continua de jouer. Sa musique devint de plus en plus endiablée à mesure que sa voisine approchait et que son irritation, à lui, s'intensifiait. Bientôt, au lieu des sons mélodieux habituels, l'instrument produisait des hurlements dignes d'une trompette de jazz.
Claire éleva la voix pour se faire entendre par-dessus ce mur de son :
— Lel ! Lel ! Ce soir ! Lel ! Mais tu m'écoutes ? Ce soir ! Le Bal ! Au village ! Lel !
Rien n'y fit. Elle cria de plus belle :
— Tu m'y amènes !
La musique enfla encore, à faire ployer les arbres et coucher les herbes. Alors Claire arracha la flûte des mains de Lel et la brisa en deux, avant de la jeter au loin.
— À présent tu m'écoutes ! Tu m'amènes au bal ce soir ! Le mois prochain tu m'épouses ! Nos familles réunissent les domaines, et mon père nous offre un tracteur et une lune de miel aux Maldives !
Lel demeura sans voix. Sa flûte gisait quelque part dans les hautes herbes, brisée, définitivement hors d'usage. Il se redressa d'un bond — l'air s'alourdit autour de lui, des nuages zébrés d'éclairs s'amoncelèrent au-dessus de sa tête, et un roulement de tonnerre retentit... ou plutôt le vrombissement d'un moteur : celui d'un camping-car qui progressait sur la route départementale toute proche, une route qui, une minute auparavant, n'existait pas encore. Elle portait fièrement le numéro D3479 — trois comme les têtes de dragon, quatre comme les points cardinaux du royaume terrestre, sept pour figurer le royaume spirituel, et neuf pour le cycle éternel de la mort et de la renaissance. Ne la cherchez sur aucune carte : elle semblait se matérialiser sous les roues du véhicule.
Le car, orné de l'inscription Peroun's sur le flanc, s'immobilisa dans un crissement de pneus surdimensionnés. Un rock'n'roll tonitruant jaillit de la porte qui s'ouvrit, et auréolé de ces sonorités en sortit l'idole de Lel — Daj Bog en personne, guitare et maquillage de scène en prime.
— Mais, qui, diable, êtes-vous ? balbutia Claire.
— Les gens m'appellent l'idole des jeunes ! se présenta l’artiste.
Puis il se tourna vers Lel :
— J'ai entendu ta musique ! C’est toute la musique que j’aime ! Et quand la musique est bonne, je ne te laisserai pas saigner sur les Gibson ! Alors, viens, je t'emmène sur l'océan ! T'as dix-huit ans, quitte ta province, bien décidé à empoigner la vie ! Puis après, tu feras des galas, ton public se prosternera devant toi !
Daj Bog sourit — ce qui, sous son maquillage, pouvait se révéler quelque peu effrayant pour qui n'y était pas préparé — et ouvrit les bras. Lel s'y précipita sans la moindre hésitation, un frisson le traversant au contact des muscles du torse de son idole, qui roulaient sous l'étoffe de sa chemise. Puis il chuchota :
— Pour un flirt avec toi, je ferais n'importe quoi !
— Et pour un petit tour, au petit jour, entre mes draps ?
— Je pourrais me damner ! murmura dans un souffle Lel. (4)
À cet instant précis, le soleil jaillit des nuages, inondant chaque visage d'une lumière crue — semblable aux projecteurs d'une scène de concert. Des éclairs zébrèrent le ciel dégagé, pareils aux flashs frénétiques des paparazzi.
Claire, incapable de soutenir ce déluge lumineux, ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, le camping-car avait disparu, emportant avec lui son occupant et Lel. La route départementale elle-même s'illumina soudainement avant de se volatiliser dans une gerbe d'étincelles, laissant retomber aux pieds de la jeune fille le panneau — légèrement cabossé et noirci, mais demeurant lisible — portant l'inscription « D3479 ».
EPILOGUE
Là où la flûte brisée de Lel avait touché le sol, des roseaux d'une vigueur exceptionnelle poussèrent, et c'est avec eux qu'on fabriquait désormais les plus belles flûtes de toute la région — certains prétendent même du monde entier. Le père de Lel en tira un commerce prospère et amassa une telle fortune qu'il n'eut plus besoin de marier son fils pour agrandir ses pâturages : il put les racheter un à un.
Il se réconcilia alors avec Lel et ne cacha plus la fierté qu'il éprouvait pour son fils, racontant pour la millième fois, le soir au café, à qui voulait l'entendre, que son garçon était un musicien de renom, couronné de disques d'or et lauréat des Grammy Awards. Ce dernier point le gonflait d'une fierté toute particulière — même s'il ne savait pas très bien de quoi il s'agissait.
Claire trouva un époux parmi les touristes, qui affluaient désormais en grand nombre dans la région, attirés par la renommée des roseaux miraculeux. Il était mince, il était beau, il sentait bon le sable chaud (5)... Bref, elle le suivit et ne s'en repentit jamais.
Daj Bog et Lel continuèrent leur route avec le groupe Peroun's, parcourant le monde de scène en scène. Daj jouait la guitare et chantait, tandis que Lel maîtrisait tous les instruments à vent imaginables, de la flûte à la cornemuse. Ils devinrent les coqueluches des médias, qui leur consacraient des articles dithyrambiques. Lors d'une interview, la question leur fut posée : « Vous êtes au faîte de votre gloire — et maintenant ? » Ils échangèrent un sourire complice et déclamèrent, comme une vieille plaisanterie partagée entre eux :
Lel :
— Qui vivra, verra.
Daj Bog :
— Qui survivra, saura.
Et ensemble :
— Qui verra et saura, comprendra.
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Notes :
(1) Lel - Dieu de l'amour et de la passion dans la mythologie Slave.
(2) Peroun’s - c’est le nom remanié du Dieu slave de l’orage, du tonnerre et de la guerre - Peroun
(3) Daj Bog - c’est le nom remanié du Dieu slave du soleil et des moissons Dajbog.
(4) Dans le dialogue entre Lel et Daj Bog, des périphrases et des citations de chansons sont utilisées. Voici ces chansons dans leur ordre d'apparition :
L'idole des jeunes de Johnny Hallyday
Toute la musique que j'aime de Johnny Hallyday
Quand la musique est bonne de Jean-Jacques Goldman
Le bateau blanc de Sacha Distel
Je m'voyais déjà de Charles Aznavour
Le Chanteur de Daniel Balavoine
Pour un flirt de Michel Delpech
(5) Mon légionnaire de Édith Piaf.