Mirabelle

Chapitre 1 : Mirabelle

Par Theblueone

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Cette fanfiction participe au défi d’écriture du forum de Fanfictions.fr “La rébellion” (mai 2019) en deuxième chance.

Niveau 2 : minific.



Ermeline et Roland Deschamps, mariés depuis treize années, avaient eu toutes les peines du monde à concevoir. Après les échecs successifs de divers traitements hormonaux pour elle comme pour lui (les médecins tâtonnant au petit bonheur la chance) et d’une tentative de fécondation in vitro, ils s’étaient résolus à contacter les services de l’Aide Sociale à l’Enfance, pour une procédure d’adoption.

Comme c’est parfois le cas, il avait suffi que le processus soit enclenché pour qu’enfin, Ermeline se retrouve enceinte. Quelle joie, quel bonheur pour l’heureux couple !

Ils habitaient Dormans, paisible commune de Champagne, peuplée de quelque trois mille âmes, nichée au cœur des collines recouvertes de vignes.

Neuf mois plus tard naquit le divin enfant. Une petite fille. Comme on était fin août et que, dans leur jardin, le prunier était couvert de petits fruits ronds et jaunes, ils l’appelèrent Mirabelle.

Les parents étaient aux anges. Mirabelle fit ses nuits très vite, et se montra un bébé souriant, jamais grincheux, babillant plaisamment, dont les yeux émerveillés fixaient le vaste monde qui l’entourait.

Six semaines après la naissance, Ermeline et Roland organisèrent une grande fête, pour présenter l’enfant à la famille. Ils étaient l’un comme l’autre issus d’une nombreuse fratrie, aussi Mirabelle avait-elle pléthore d’oncles et de tantes, parmi lesquelles six tatas qui répondirent présentes.

Les heureux parents avaient vu grand ! Pour l’occasion, ils avaient loué la Salle des Gardes du château, qui pouvait accueillir jusqu’à cinquante personnes. Son plafond voûté, en pierre, et son impressionnante cheminée la rendaient chaleureuse et conviviale. Bien entendu, le champagne serait aussi de la fête.


🧚🏻‍♀️



Ce jour-là, chacune des sœurs de Roland ou d’Ermeline, ou chaque épouse des frères, se penche sur le berceau, où la petite, vêtue d’un ensemble sarouel confortable en molleton et une blouse en tissu liberty, semble prendre un vif plaisir à détailler tous les ballons colorés qui décorent la salle, gazouillant tel le rossignol. Et chacune de s’extasier sur le bébé :

– Comme elle est jolie ! s’exclame Iris.

– Voyez comme elle regarde toutes ces couleurs ! À coup sûr, ce sera une artiste ! pronostique Aurore.

– Elle ne pleure même pas, malgré le bruit environnant ! Elle est bien patiente, renchérit Céleste.

– Elle ne lâche pas mon doigt ! ajoute Ondine, qui lui a tendu son index, que la petite agrippe avec toute la force de ses petits doigts.

Elle sera déterminée !

– Cette enfant sera intelligente, à n’en pas douter, prophétise Azélie.

– Et autonome, j’en suis certaine, complète Violette.

C’est alors que la porte de la Salle des Gardes s’ouvre avec fracas. Tous les regards se tournent vers la nouvelle arrivante : une femme sans âge, vêtue à la manière d’un épouvantail, le cheveu hirsute et la mine austère.

– C’est Belladone ! chuchote Ermeline à son mari. On ne l’a pas invitée, tu sais bien, tant elle est désagréable avec tout le monde. Je n’aime pas dire du mal de mes sœurs, mais elle, vraiment, on s’en serait passés !

Indifférente aux regards hostiles qui la suivent, Belladone s’approche du berceau, se collant au visage un sourire forcé qui tient davantage du rictus de hyène, puis roucoule d’une voix éraillée par le tabac :

– Voici donc la petite merveille…

Elle tend une main vers l’enfant et, sans se départir de la grimace qui lui tient lieu de sourire, serre le petit bras en le pinçant perfidement.

Mirabelle hurle.

– Oh là là ! On l’aime, pas sa tata Belladone ? J’ai la main froide, c’est ça ? Mon Dieu, que de décibels pour d’aussi petits poumons ! C’est ça les enfants d’aujourd'hui ? Quelle chochotte ! T’en verras d’autres, et de bien pires, allez… Attends un peu d’avoir seize ans…

Belladone se redresse. Autour d’elle, l’assemblée est muette, tétanisée par les méchantes paroles et les derniers mots énigmatiques qui viennent d’être prononcés. Mirabelle pleure toujours.

– Bon ben, c’est pas que j’m’ennuie M’sieurs dames, mais j’ai à faire.

Et elle quitte la salle d’un pas traînant, laissant dans son sillage des relents de moisi, de feu de cheminée, de poisson avarié et de tabac à pipe.

– Allez, champagne pour tout le monde ! s’écrie Roland pour tenter de dissiper le malaise.


🧚🏻‍♀️


Les années ont passé. Mirabelle est devenue une adorable petite fille, aux cheveux noirs comme l'aile du corbeau, dont les vagues caressent ses épaules, et aux yeux d’un bleu saphir qui respirent la bienveillance.

Quand elle n’est pas sur les bancs de l’école – où elle se montre attentive et studieuse – elle passe de longs moments à dessiner des paysages de rêve et des animaux fantastiques, aux crayons de couleur, aux pastels ou à la gouache. Quand un dessin ne lui plaît pas, elle le recommence, sans relâche, jusqu’à être satisfaite du résultat. Ermeline et Roland songent même à l’inscrire aux Beaux-Arts, plus tard.

La solitude ne l’effraie pas. En plus d’une artiste hors pair, elle aime les livres, et peut passer des heures dans sa chambre, ses parents au travail, sans avoir besoin de personne. Sa bibliothèque est truffée de mangas et de livres de contes.

Non vraiment, son père et sa mère ne peuvent que se féliciter d’une telle enfant sous leur toit, et en être fiers !

Le seul souci avait été les visites médicales obligatoires tout au long de la petite enfance, et principalement les vaccins. Elle avait pleuré un très long moment pour le BCG, plus fort encore pour le DTPC. Ermeline avait mis ça sur le compte de l’inconfort passager que représentait pour un bébé une telle intervention.

Mirabelle possède une de ces qualités qui, poussées à l’extrême, peuvent rapidement se transformer en défaut : si elle se montre déterminée dans ce qu’elle entreprend, elle peut parfois se comporter en petite personne têtue, voire opiniâtre.

Parmi ses livres préférés, il en est un en particulier, le Sketchbook de Pascal Moguerou, qui lui tient lieu de tremplin à rêves aussi bien que d’inspiration. Et elle s’est promis, pour ses seize ans, de se faire tatouer sur l’épaule droite l’une de ces petites fées si mignonnes que l’artiste dessinait à la perfection.

Bien sûr, papa et maman ont poussé des cris d’orfraie à sa demande :

– Ah non ! Un tatouage, c’est pour toujours ! Et si tu venais à changer d’avis ? s’interposa Ermeline.

– Hors de question d’abîmer cette peau d’albâtre avec un vilain gribouillage ! s’affola Roland.

Pourtant, quand Mirabelle a une idée derrière la tête, bien fou qui peut se vanter de parvenir à l’en déloger… Semaine après semaine, elle a économisé sur son argent de poche, mis de côté les billets offerts par ses grands-parents pour ses anniversaires, jusqu’à réunir la somme de trois cent cinquante euros demandée par le patron du salon de tatouage “l’Encre des Fées”, dans une petite rue de Dormans, à qui elle a déjà montré le modèle.

C’est une idée fixe. Elle n’en démordra pas. Ce serait sa première vraie désobéissance… Et alors ? Il faut bien commencer un jour, non ? De toute façon, toutes ses copines d’école ont déjà commis des incartades plus ou moins graves. Et certains jours, elle en a marre d’être l’adolescente parfaite que tout le monde semble attendre d’elle. Il est temps de donner un coup de pied dans la fourmilière. Elle passera outre l’autorisation parentale. Mis devant le fait accompli, ils ne pourront que s’incliner, pense-t-elle. Et ils finiront même pas trouver ça ravissant, à n’en pas douter.

Elle arrive ce mercredi avec un peu d’avance au salon.

– Bonjour, Mirabelle, la salue le patron, un homme au visage jovial et aux yeux clairs derrière ses lunettes, les doigts tachés d’encre et les avant-bras noircis de dessins tracés en tous sens.

– Bonjour Monsieur...

– Installe-toi sur ce fauteuil, ajoute-t-il en souriant. Tu peux m’appeler Perceval. Tu as l’autorisation écrite de tes parents ?

– Oui, souffle la gamine en sortant de sa poche une feuille pliée en quatre, au bas de laquelle elle s’est appliquée à reproduire fidèlement la signature de son père ET de sa mère, pour plus de sûreté. Perceval examine le document, puis se retourne pour préparer ses instruments et enfiler ses gants.

– Alors, allons-y. T’as pas peur ?

– Non, murmure-t-elle, pas bien rassurée malgré tout.

– Fiston, tu me prépares les encres ? crie-t-il à l’intention d’un jeune homme que Mirabelle a aperçu en entrant.

Perceval met la machine en route et approche l’aiguille de l’épaule de la jeune fille, habillée d’un débardeur arc-en-ciel, pour l’occasion.

Cependant, à peine l’aiguille a-t-elle effleuré sa peau que la voilà prise de palpitations cardiaques et d’une sensation de vertige. Elle a chaud, elle a froid, elle tremble comme une feuille et sent son front se couvrir de fines gouttelettes de sueur, puis s’évanouit.

– Allons bon ! s’écrie Perceval. La demoiselle nous fait un malaise vagal !

Mais déjà son fils est là, agenouillé devant la jeune endormie, lui tapotant précautionneusement le dessus de la main. Sans résultat. Alors il se relève et s’enhardit à lui donner de petites tapes sur les joues.

– Hey fiston ! C’est comme ça qu’on réveille une princesse ?

Le fiston en question lui lance un regard noir.

– Tu voudrais tout de même pas que je l’embrasse sans son consentement ? On n’est pas dans un conte de fées, là, papa ! Et puis même dans les contes, y’a des choses que j’ai jamais pu encadrer.

– Peut-être qu’il vaudrait mieux appeler les secours. M’est avis que la donzelle nous fait une crise de bélonéphobie. Y’a longtemps que c’était pas arrivé dans mon salon.

– Une crise de quoi ?

– La bélonéphobie, c’est la peur des aiguilles. Faut le savoir, si un jour tu veux prendre ma suite. En général, ces gens-là ne viennent pas se faire tatouer. C’est sûrement sa première fois, sans doute qu’elle ne savait pas.

Mais voilà que Mirabelle ouvre laborieusement un œil. Ses paupières lui semblent lourdes, son cerveau est embrumé, mais elle distingue bientôt les contours d’un ravissant visage. Celui d’un jeune garçon d’environ son âge, le portrait craché de son papa, hormis la couleur de la monture de ses lunettes, qui lui sourit avec bienveillance.

– Bienvenue parmi nous, Mademoiselle ! lui fait l’apparition.

Oh mon Dieu ! Sa voix est douce comme une pluie de printemps, caressante comme le velours, chaude comme du miel tiédi au soleil, et aussi harmonieuse que le chant du rossignol. Mirabelle en perd ses mots.

– Jsnlpmsfzqldxctb réussit-elle à bafouiller. Ce qui aurait pu, admettons-le, former des mots (voire une phrase) si seulement elle avait eu la présence d’esprit d’y glisser quelques voyelles.

Alors, à défaut de l’aiguille, le jeune homme enfonce le clou :

– Je m’appelle Myrobolan.


🧚🏻‍♀️



NDA : le myrobolan est, tout comme la mirabelle, un fruit comestible, paraît-il.






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