Le hasard fait bien les contes

Chapitre 1 : Les meilleurs ennemis

Par Beauvais

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Les Contraintes :


1 : Un animal fantastique qui n'a rien à faire dans les parages

2 : la réplique "Tu vois le sommet ?"


***


Sur la terrasse du célèbre café Cocodile, à la table de devant, face à la Promenade des Anglais et à la Méditerranée, un jeune homme avait pris place. Rien, au premier regard, ne le distinguait des autres vacanciers dont les rues, les cafés, les plages et les restaurants regorgeaient. Il était plutôt grand, longiligne, bronzé à l'excès — ce hâle qui semblait proclamer : Mélanome ? Connais pas !

Ses cheveux lui tombant aux épaules étaient blonds, décolorés par le soleil jusqu'à en devenir presque blancs. Il arborait un tee-shirt blanc, un bermuda en jean et un bandana rose à fleurs. Ce couvre-chef aurait prêté à sourire n'importe où ailleurs, mais pas à Nice — ici, on avait vu bien pire.

Le jeune homme observait nonchalamment les passants sur le trottoir, les cyclistes ayant investi les voies cyclables, et les véhicules de prestige qui se traînaient dans les embouteillages sous le soleil ardent de cet après-midi — à la vitesse d'un piéton ivre.

Il abaissa un instant les yeux sur son verre, où un liquide rougeâtre et translucide pétillait doucement. Un sourire lui vint : un Monaco, tout comme sa prochaine destination. Un signe du destin, sans l'ombre d'un doute. Ce destin qu'il façonnait de ses propres mains depuis... eh bien, de nombreuses années déjà. Un regret fugace le traversa — oui, seul et de ses propres mains. Un bruit provenant de sa gauche capta son attention. Qu'y avait-il pourtant d'exceptionnel dans le vrombissement d'une moto ? Il tourna néanmoins la tête et, dans un premier temps, ne perçut rien d'inhabituel : voitures, piétons, cyclistes, la silhouette blanche du West End baignée de la lumière implacable du soleil, et plus loin le dôme rose du Negresco, reconnaissable entre tous par sa splendeur Belle Époque.


Le grondement grave d’un six cylindres s’approcha, et une Gold Wing noire aux chromes rutilants s'immobilisa à deux pas du café, bien au-delà des emplacements autorisés.

Un personnage en descendit — il aurait pu servir d'illustration à L'homme à la Moto d'Édith Piaf : il ne manquait que l'aigle dans le dos du blouson pour que la ressemblance fût parfaite. Bottes de moto, blouson en cuir, casque, le tout du même noir profond que sa machine. Il ôta son casque, et une cascade de cheveux poivre et sel déferla sur ses puissantes épaules. Il s'étira, fit craquer ses articulations, puis se redressa de toute sa haute stature — deux mètres au moins. L'homme aurait pu être impressionnant, n'eût été sa maigreur extrême. Son visage lui-même semblait être celui de la Camarde : un crâne recouvert d'une peau blême, tendue sur des pommettes saillantes, avec des yeux enfoncés profondément dans les orbites, noirs comme l'abîme. Son apparence était terrifiante, et pourtant elle dégageait une beauté singulière — celle de l'hideux porté à un tel degré de perfection qu'il finit par rejoindre le beau. Il va sans dire qu'il attira immédiatement tous les regards, sans excepter celui du jeune homme attablé au café, qui exhala un soupir se voulant irrité mais empreint, en réalité, d'une anticipation palpable. Il leva son verre en guise de salut :

— Sac d'os ! Cela fait bien longtemps !

— Prince des Benêts ! Quel plaisir de te voir ! répondit le motard en s'approchant pour prendre place à ses côtés.

Il étira ses longues jambes avec une désinvolture totale, indifférent au fait qu'elles débordaient légèrement de la terrasse et menaçaient de faire trébucher le premier passant venu. Puis il leva la main pour interpeller un serveur :

— Bloody Mary ! Triple, et ne lésine pas sur le Tabasco ! Et un autre Monaco pour mon jeune ami.

Ils attendirent en silence que leurs verres soient servis et, lorsque ceux-ci arrivèrent — dans des délais fort raisonnables, le service s'avérant à la hauteur des attentes — portèrent un toast :

— Jeannot ! Zdorov boud' ! (1)

— Koschey ! Tchin ! Je ne te souhaite pas longue vie ! Pour un immortel, ce serait le comble !

Koschey vida son verre d'un trait, leva la main vers le serveur : encore un ! Un sourire glacial se dessina sur ses lèvres, et il dit avec une politesse affectée :

— Qu'est-ce qui t'amène ici, mon meilleur ennemi ?

— Je suis en vacances... Je pourrais te retourner la question, d'ailleurs... Mais je m'en garderai bien, tes affaires ne concernent que toi.


Il inclina la tête en direction de la moto de Koschey :

— Tu n'as pas peur qu'on t'embarque ta monture ? Tu t'es garé... comment dire, n'importe comment. Et puis, ça m'étonne — j'aurais mis ma main à couper que tu roulerais en Harley...

Koschey se frappa le front de la paume :

— L’âge, la mémoire…, j'ai failli oublier...

Il claqua des doigts et, sur le trottoir près de sa Gold Wing, surgit un poteau arborant une pancarte bleue ornée d'un P blanc, avec une petite moto esquissée juste en dessous.

— Une Harley ? Tu croyais que j’étais adepte de Harley « Parkinson » ? C'est pour des vieux schnocks qui ont du temps et de l'argent à perdre !

Puis il minauda en lui lançant une œillade appuyée voire frivole :

— Mais ta main à couper bien que cela soit tentant, je lui trouverais bien une autre utilisation...

Mais Jeannot ne prêta pas attention à cette provocation :

— Tu as raison, Harley c'est pour les vieux richards. Et toi, avec ton petit millier d'années au compteur et tes millions — voire des milliards — dormant sur un compte en banque, tu ne serais qu'un jouvenceau sans le sou ? À moins, bien sûr, que tu conserves toujours ton trésor à l'ancienne, enfoui dans quelque caverne sous la garde d'un dragon tricéphale ?

— Non, je possède bel et bien une carte Gold et un compte en Suisse. Là-bas, les banquiers se révèlent bien plus redoutables et fiables que n’importe quel reptile.

Il sortit un cigare, le huma longuement, arracha le bout avec ses dents étonnamment blanches pour un être millénaire.

« Un vrai réclame de dentifrice, Koschey diamant », songea Jeannot.

Puis Koschey tapota ses poches comme à la recherche d'un briquet, mais avant que le serveur accoure avec du feu, il en retira la statuette d'un dragon à trois têtes. Soudain la figurine prit vie, s'ébroua et contempla le sorcier avec une haine manifeste ; celui-ci, sans y prêter la moindre attention, pressa la tête du milieu, qui cracha une flammèche bleue et enflamma le cigare.

— Comme tu peux le constater, j'ai trouvé un usage bien plus judicieux à ce lézard suralimenté. Un petit sortilège de réduction et je ne manque jamais de feu. Ingénieux, non ?


Jeannot sentit la pitié l'envahir et lança, sachant pourtant que ses mots ne serviraient à rien :

— Mais c'est un être vivant ! Un animal qui en souffre !

Koschey déposa le dragon sur la table, tira avec délectation sur son cigare et répondit :

— Et alors ? Cela te plaît pas ? Avertis la SPA !

Jeannot serra les poings. Koschey avait le don singulier de le faire sortir de ses gonds en quelques minutes à peine :

— Si cela pouvait servir à quelque chose ! Tu tiens pour peu de chose la vie et la souffrance d'autrui ! Rien que ta façon de tromper la Faucheuse, digne d'un écorcheur !

Koschey posa son cigare dans le cendrier à côté du tricéphale miniaturisé, qui fit un bond en arrière. Puis le sorcier se couvrit le visage de ses mains. Ses épaules se mirent à trembler.

— Tu pleures ?

Jeannot était pris au dépourvu, sa colère retombant d'un seul coup.

Des gémissements s'échappèrent de derrière les mains du sorcier. Jeannot, au comble de l'inquiétude, tenta de les écarter ; il y parvint non sans peine et demeura sidéré. Koschey riait — il riait aux larmes, gémissait, puis riait de plus belle. Il parvint enfin à articuler :

— Toi aussi tu as cru à ces sornettes de l'aiguille, de l'œuf, du canard, du lapin (2)... Même après la façon dont je t'ai rendu longévive, toi aussi !

Koschey lança une œillade fort suggestive et Jeannot rougit ; heureusement, cela ne se remarquait guère sous son bronzage.

Le sorcier se plia sous un nouvel accès d'hilarité.

— Non, théoriquement, j'aurais pu loger ma mort sur la pointe d'une aiguille, et glisser l'aiguille dans l'œuf ne présente aucune difficulté. L'œuf dans le canard, c'est un peu plus ardu — la nature veut que les œufs en sortent et non qu'ils y rentrent, mais la chose reste faisable. En revanche, le canard dans le lapin... comment, et par quel orifice ? Quelle imagination débordante ! Et c'est moi que tu traites d'écorcheur ! Non, mon lapin, mon immortalité, je l'ai obtenue exactement de la même façon que toi ta longévité !


Jeannot ressentit une pointe de jalousie — infime, acérée, et d'une perfidie redoutable. Avec qui ce lubrique sac d’os avait fait des galipettes pour obtenir non seulement la longévité mais l’immortalité ? Une divinité ?

Il sourit largement, surveillant du coin de l'œil la réaction de son interlocuteur :

— Oui, cette façon d'obtenir la vie longue... Je m'en souviens parfaitement, même si des siècles ont passé : Mon royal père a voulu marier ses trois fils. Nous avons laissé le sort décider, décochant nos flèches, puis nous sommes partis chercher nos épouses là où elles avaient atterri. (3) Où la mienne est tombée, tu le sais aussi bien que moi...

Koschey lui adressa un clin d'œil malicieux et attendit la suite. Jeannot soupira, affichant un air accablé :

— Comme épouse, je n'en ai pas trouvé — une grenouille, ça ne compte pas... Ni un certain odieux personnage, d'ailleurs. C'était qui, déjà... ?

Jeannot fusilla Koschey du regard et prit l'air d'une profonde réflexion.

— Bref, j'ai choisi de recommencer l'aventure ! Je ne suis pas là en simple visiteur. J'ai lancé une flèche, elle a filé pendant des heures, au-dessus des forêts, des plaines, des sommets alpins. Je l'ai suivie, et me voilà...

Koschey se rapprocha de lui, lui ôta son bandana et lui décoiffa les cheveux :

— En parlant plus simplement :

Comme tu n'as toujours pas de permis,

Au lieu de voyager à bord d'une Ferrari,

Tu as pris l'avion, puis un taxi.

Et te voilà de nouveau ici,

En mon illustre compagnie.

Un signe du destin, pardi !

Jeannot se dégagea avec irritation et scanda :

— Tu parles en vers, vieux sadique,

Mais cela est faux, pas romantique !

Il avala une gorgée de son Monaco, puis lâcha d'un ton irrité :

— Ta façon de parler est contagieuse ! Et tes vers sont horribles ! Mais force est de constater que ma « flèche » me tire vers Monaco !

À ces mots, Koschey bondit de sa chaise et désigna d'un geste flou les collines qui dominaient la côte :

— Tu vois le sommet ? Monaco, c'est là ! Je t'y emmène sur mon fidèle destrier mécanique !

— Je n'ai pas de casque ! s'écria Jeannot, l'excitation d'une aventure à venir bouillonnant déjà en lui.

— Je te prête le mien !

— Et toi ?

— Je suis prudent, immortel, et je n'ai aucune intention de reproduire l’exploit de Grace Kelly !


Il ramassa alors le mini-dragon posé sur la table — qui tenta de le mordre au passage —, jeta une liasse de billets au serveur en criant : « Garde la monnaie ! », saisit Jeannot par la main et l'entraîna dehors.

Le serveur contempla la liasse de billets, puis le panneau de stationnement sorti de nulle part et poussa un discret soupir. À Nice, on finissait par ne plus s'étonner de grand-chose.



Notes :


(1) Zdorov boud' ! — Santé !

(2) Dans les contes slaves, la mort de Koschey l'Immortel — le redoutable sorcier — est soigneusement dissimulée au bout d'une aiguille, elle-même enfermée dans un œuf, caché dans un canard, logé dans un lapin, enfermé dans un coffre, posé sur un chêne, sur une île, au milieu de l'océan (sacré paranoïaque ce Koschey 😂)

(3) Un discret rappel du conte de folklore slave - Princesse-grenouille






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