Le hasard fait bien les contes

Chapitre 2 : Sur la Corniche

Par Beauvais

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Contrainte 1 : 

"L'espoir fait vivre" 

Contrainte 2 : 

Une blessure par balle.


La Gold Wing filait comme une flèche sur la Grande Corniche, frôlant presque les parapets de calcaire clair et soulevant les aiguilles de pins brun orangé qui jonchaient un asphalte remarquablement entretenu. La route, quasi déserte — la plupart des touristes préférant la Basse ou la Moyenne Corniche, bien moins périlleuses — se déroulait sous ses pneus en épousant lascivement les courbes majestueuses du relief. Le vent enveloppait les deux passagers, leur offrant une fraîcheur bienvenue en cette journée caniculaire et ce parfum singulier des résineux mêlé au thym réchauffé par le soleil.

Le conducteur, vêtu d'une tenue de motard en cuir, les cheveux livrés au vent, ignorant le casque et les risques, se penchait vers l'avant en semblant ne faire qu'un avec la puissante machine noire, dont le moteur murmurait sourdement la chanson de la liberté et de la vitesse. Sur le siège passager, un jeune homme coiffé d'un casque — mais faisant fi de toute prudence, vêtu seulement d'un short et d'un maillot — se cramponnait convulsivement aux poignées latérales de la moto, sans oser se caler davantage ni s'abandonner au confort du siège, presque un fauteuil, qu'offrait la grande routière. Quiconque aurait pu voir à travers la visière n'aurait pas manqué d'apercevoir des yeux clos et une bouche grande ouverte sur un cri muet.

Dans son esprit résonnait le slogan entendu à la télévision, suivi des expressions que la censure aurait recouvertes de bips embarrassés : « La Montagne, ça vous gagne ! Bip ! Bip ! Bip ! » À ce slogan venait s'ajouter une petite voix perfide, aux intonations de Scapin, qu'il avait découvert lors d'une représentation de Molière : La justice en pleine mer ! Vous moquez-vous des gens ? — et surtout la réplique de Géronte, singulièrement d'actualité pour lui : Que diable allait-il faire dans cette galère ?

Jeannot, car c'était bien lui le passager, aurait été surpris d'apprendre que ses pensées faisaient écho à celles du conducteur, qui lui aussi se rappelait une galère. 


Une galère dont la proue, fouettée par les embruns et les vents, arborait un dragon aux mâchoires béantes ; dont les voiles étaient ornées d'un soleil triomphant, rivalisant d'éclat avec celui du midi qui resplendissait ce jour-là dans le ciel, tandis que des dizaines de rameurs au torse nu propulsaient l'embarcation à travers les flots.

C'était peut-être le soleil d'été, ou bien la mer qui miroitait en contrebas de la route, qui faisait remonter ce souvenir des coffres les plus profondément enfouis de la mémoire de Koschey — ces malles dont il espérait en vain avoir égaré les clefs.

Dans son esprit, hypnotisé par le ruban d'asphalte et le ronronnement du moteur où il entendait le grondement du ressac, les images d'un passé inimaginablement lointain reprirent vie :


…Il revoit ce jour lointain. Pas encore un homme, juste un adolescent. Une galère. Les grincements des longues rames dans leurs logements, scandés par le tambour. Des dos ciselés de muscles noueux, tous soumis au même rythme. Non, ce ne sont pas des esclaves — ce sont les guerriers du Grand Tsar, les hommes d'élite au service du maître absolu du Vingt-septième royaume, ce pays lointain par-delà trois fois neuf terres.

Les esclaves, eux, sont relégués au fond, sous les pieds des rameurs. La galère ne dispose d'aucune véritable soute : le butin s'amoncelle à la proue comme à la poupe, malles débordant de trésors — grands et petits — arrachés aux habitants du village natal de l'adolescent.

Il se recroqueville tout au fond du navire, esclave parmi les esclaves. La politique, il n'en saisit pas les ressorts. Pourquoi sont-ils venus ? Son village n'est pas riche. D'autres bourgs, bien plus prospères, s'étendent sur la même côte. Et pourquoi lui ? Il n'est qu'un orphelin. Un garçon brun, maigre, à la peau plus sombre que celle des autres villageois — sans famille pour le réclamer ou payer une rançon. 

Un garde passe, lui décoche un coup de pied sans même ralentir :

« Pousse-toi, sac d'os ! Ouste, Kostey ! (1) »

Dès lors, ce surnom l'accompagne. Kostey est l'esclave, Kostey est gauche, chétif, incapable, on ne peut rien lui confier, tout tombe de ses mains maladroites... « Pourquoi petit père le Tsar le retient-il à sa cour, au lieu de l'envoyer curer les latrines ? » Et puis, comme une évidence qui s'impose : Kostey a les yeux trop noirs, il porte le mauvais œil, c'est un sorcier, il a jeté un sort à notre petit père le Tsar !

Il n'en est rien. Kostey ne connaît pas encore les sortilèges, et le Grand Tsar l'intimide profondément, avec ce regard avide auquel Kostey ne sait donner aucun nom. Le Tsar le fait fouetter pour la moindre faute, et un jour il le roue de coups de ses propres mains — le visage blême, les yeux brillants d'une fièvre mauvaise — tandis que franchissent ses lèvres crispées : « Tu es mon châtiment ! »

Il est esclave, et il frôle la mort. On l'abandonne pour tel. Nulle sépulture pour l'esclave — seulement la fosse commune. Pourtant, il respire encore, et la haine prend racine dans sa poitrine. Même la fortune qui lui tend enfin la main — en la personne d'un vieux chaman, ermite vivant à l'orée de la forêt jouxtant le palais du Tsar, qui l'a découvert dans la fosse et l'a recueilli — n'y change rien. Une colère limpide, une haine ardente habitent désormais son cœur.

Il les dissimule habilement au vieillard, car il veut apprendre, il veut devenir chaman comme lui, pour ensuite se venger. Venger son village réduit en cendres, les coups, le sobriquet, les humiliations, les regards avides qui le font se sentir souillé, et la fosse sans nom. Il se fait alors l'élève assidu du chaman — ce vieux sorcier qui lui ressemble : yeux noirs, peau olivâtre, et des cheveux qui, avant de blanchir, devaient être aussi sombres que les siens. Et puis, il ne l'appelle pas Kostey. Dans la bouche du chaman, où manquent plusieurs dents, ce sobriquet se teinte d'affection et prend un léger sifflement : Koschey.


Une légère embardée de la moto arracha Koschey à ses souvenirs. Il promena son regard alentour. Il avait laissé son esprit vagabonder un bon moment, car ils avaient eu le temps de parvenir presque au point culminant de la Corniche, quelque part entre le col d'Èze et La Turbie. La route ne tarderait plus à amorcer sa descente vers Monaco.

Le moteur de la fidèle Gold Wing cracha un panache de fumée et cala. Impensable ! Inimaginable, et pourtant bien réel !

Koschey se tourna vers Jeannot, tapota sur son casque, sans obtenir la moindre réaction. Il releva lui-même sa visière et fut récompensé par le spectacle du visage blême de son passager, les yeux résolument clos.

— On est arrivé ? chuchota Jeannot sans soulever les paupières.

Koschey, sans même s'en apercevoir, répéta les mots du Tzar qui avait jadis hanté sa vie.

— Jeannot, tu es mon châtiment ! Ouvre donc les yeux ! Tu vois bien qu'on n'est pas encore arrivés ! Ma monture fait des caprices — elle a besoin de souffler, peut-être, lâcha-t-il sans grande conviction. Descends ! Allons voir où le destin nous a conduits !

Sitôt que Jeannot glissa de la selle, Koschey mit pied à terre et poussa la moto vers le belvédère tout proche — un simple renfoncement asphalté pouvant accueillir quelques véhicules, mais désert à cette heure. Il plaça la moto sur sa béquille et s'accouda au parapet de pierre calcaire claire, haut d'environ un mètre, qui séparait le terre-plein du vide. Il ne se retourna pas lorsque Jeannot le rejoignit d'un pas encore mal assuré et s'immobilisa en prenant appui sur la table d'orientation, ancienne et rendue presque illisible par les années de l'exposition au soleil.

— Regarde ! Monaco, c'est là, juste en bas, légèrement au sud.

Jeannot porta le regard vers le bas. Il n'aperçut que la Méditerranée turquoise, réverbérant le soleil avec une intensité aveuglante, presque vertigineuse. Saisi d'un étourdissement, il recula en se tournant résolument vers le flanc de montagne qui s'élevait derrière eux. La roche lui parut bien plus rassurante que le vide : des pierres beiges montant sur une trentaine de mètres, fissurées par endroits, laissant place à une végétation tenace dans leurs anfractuosités — genévriers, romarin, thym sauvage. Le tout couronné de quelques pins d'Alep accrochés tout en hauteur. Un tableau d'une beauté saisissante.

Et comme un hymne à la vie, le chant des cigales enveloppait tout. Soudain, un très léger craquement vint introduire une note discordante dans ce son si caractéristique du Midi.

Le temps sembla se figer, suspendu dans un ralenti irréel, comme pris dans l'ambre. Tout en haut de la falaise qui les surplombait, Jeannot aperçut un éclat fugace, presque insaisissable dans la lumière écrasante du soleil. Koschey tressaillit, pivota, recula d'un pas, le saisit par le bras et tenta de l'abriter derrière lui. Tout cela ne dura qu'une fraction de seconde, et pourtant cet instant semblait s'étirer à l'infini. Puis l'impact dans son épaule — une douleur explosant comme une supernova — avant que le noir abyssal de l'inconscience ne l'engloutisse.


Koschey s'agenouilla dans la poussière et les aiguilles de pin. D'une main, il soutenait les épaules de Jeannot, effondré sur le sol ; de l'autre, il tentait d'endiguer le flot de sang, maladroitement, par simple pression, oubliant qu'il était sorcier, oubliant sa puissance et son immortalité. Il releva la tête et poussa un cri déchirant, y déversant toute l'amertume de son impuissance.

Puis il recouvra ses esprits et s'efforça d'extraire la balle qui avait blessé Jeannot — d'abord à mains nues, puis par le recours à la magie. Rien n'y fit : le sang s'écoulait en abondance et la balle demeurait en place, imperméable aux incantations. Quelque chose clochait. Cette balle n'avait rien d'ordinaire. Koschey percevait presque la vie abandonner Jeannot avec chaque goutte de sang perdue ; ses lèvres virèrent au blanc, puis au bleu, le pouls se faisait de plus en plus ténu, filiforme, et le sang lui-même semblait perdre son élan en s’écoulant avec une lenteur inhabituelle — non sous l'effet des soins, mais comme résigné à l'approche de la mort.

Alors Koschey posa son front contre celui de Jeannot et murmura :

— L'espoir fait vivre ! N'est-ce pas ?

Il se recueillit, rassembla fragment par fragment tout l'espoir qui subsistait encore dans son cœur noir — qu'il fût né de vengeance ou d'un sentiment plus lumineux qu'il ne souhaitait pas nommer, et que Jeannot seul savait éveiller —, se pencha vers lui et l'embrassa sur les lèvres, insufflant dans ce baiser tout cet espoir de vie.



Tout en haut de la montagne, une jeune femme rejeta avec rage un fusil à lunette. Elle l'avait manqué ! Sa vengeance, reçue en héritage de sa lointaine aïeule Maria Morevna (2) demeurait inaccomplie. Ni les savoirs puisés dans le grimoire de son aïeule, ni des mois de traque acharnée, ni ce piège magique disposé sur la route, qui avait arrêté la moto, ni la balle ensorcelée — rien n'y avait suffi. Elle n'était parvenue qu'à blesser le Benêt, qui traînait avec Ce Sac d'Os, ce Kostey, depuis toujours !

« Est-il vraiment immortel ? » murmura la tireuse.

Elle contempla alors plus attentivement la scène qui se déroulait en contrebas, et un sourire de compréhension triomphant, dénué de toute joie, étira lentement ses lèvres.



Notes : 


(1) Kostey - modification d’un mot russe, qui signifie Ossu. 

(2) Maria Morevna est une figure du folklore slave, présente dans les Contes populaires russes d'Alexandre Afanassiev. Guerrière redoutable, elle fut jadis l'épouse de Koschey — à qui elle voue désormais une haine farouche.






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