Le hasard fait bien les contes
Chapitre 5 : Dossier LA3479/MPE
1966 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 02/09/2026 10:03
Contrainte 1 :
Une toupie dans l'histoire
Contrainte 2 :
"Tu sais que j'ai raison"
La lampe sembla s'échauffer entre les mains de Marie avant de devenir brûlante. La jeune femme poussa un cri de douleur et la lâcha. L'objet heurta le sol avec un bruit sourd, tourna sur lui-même et, dans un crépitement électrostatique, quelque chose — ou quelqu'un — commença à s'en extraire.
Oui, plutôt quelque chose que quelqu'un. Apparut d'abord un nuage lumineux rose qui grossit rapidement, occupant tout l'espace disponible et semblant même repousser les murs de la studette de Jeannot. Ce nuage se solidifia ensuite et changea de couleur, passant d'un rose bonbon criard au brun le plus respectable. Sa forme se modifia également : c'était désormais un parallélépipède plus large que haut, mesurant quatre-vingts centimètres — disons au garrot, bien qu'il n'en possédât pas. Cette forme géométrique se couvrit alors de marqueterie, de fioritures en bois sur le pourtour, des tiroirs y apparurent. Un ordinateur, une imprimante et une pile de dossiers — maintenus en place par une toupie en cristal Swarovski faisant office de presse-papiers — vinrent se poser délicatement sur sa surface.
Un magnifique bureau de clerc de notaire, style Louis XVI, trônait désormais en plein milieu de la mansarde.
La lampe crépita de nouveau, et un fauteuil ergonomique à roulettes en sortit pour se placer derrière le meuble. Un dernier crachotement de l'artefact, et une dame en émergea — tailleur Chanel, coiffure et maquillage impeccables semblant sortir tout droit des mains de John Nollet, lunettes signées Dolce & Gabbana impeccables, ongles bordeaux longs et pointus — pour prendre place derrière le bureau.
Ces yeux rivés sur l'écran de l'ordinateur, elle faisait littéralement voler ses doigts au-dessus du clavier.
— C'est bizarre, chuchota Jeannot.
— Ah, tu crois ? persifla Marie.
— Oui, t'as vu comment elle tape vite ! On dirait presque que les touches s'enfoncent toutes seules ! C'est vraiment bizarre !
Marie leva les yeux au ciel :
— Et c'est tout ce que tu trouves étrange ? Un bureau surgi d'une lampe antique, c'est normal, peut-être ? Et je ne parle même pas de son occupante ! Ça tourne pas rond chez toi !
Elle tourna l'index sur sa tempe d'un geste éloquent.
Koschey entoura d'un bras protecteur les épaules de Jeannot et siffla tel un serpent :
— Je ne te permets pas !
— Et moi j'ai pas besoin de ta permission ! hurla Marie.
La dame au bureau, sans lever les yeux du moniteur, articula distinctement :
— Chut ! Pas moyen de travailler dans de telles conditions ! Et puis donnez... votre... hum...
Elle s'écarta du clavier, tendit la main vers ses hôtes et fit un geste impatient des doigts, comme pour les inviter à y déposer quelque chose.
Ce qui était le plus déconcertant, c'est que les touches continuaient à s'enfoncer à une cadence effrénée, sans la moindre intervention de sa part, à la manière d'un piano mécanique.
— Tu vois ! s'écria triomphalement Jeannot. Tu vois ! Tu comprends, maintenant ! Tu sais que j'ai raison !
Marie serra les poings, déterminée à en découdre, résolue à réduire Jeannot au silence. Koschey repoussa ce dernier derrière lui et se dressa d'un bond. Jeannot tenta de se faufiler devant.
La nouvelle venue soupira en contemplant le désordre ambiant et gémit presque :
— Le contrat ! La lampe ! Il faut que je fasse tout moi-même ! Je vais réclamer une prime de risque ! Je vais me plaindre à la direction !
Elle claqua des doigts et la lampe s'éleva toute seule du sol et plana tout droit dans ses mains. Elle la retourna et lut :
— LA3479/MPE. Parfait !
Elle prit un air officiel, plaqua un sourire commercial sur le visage, emplit ses poumons d'air et prononça les mots suivants, qui semblaient tout droit extraits d'un dépliant publicitaire :
— Société Djinn & Co, vœux en tous genres, leader du marché depuis plus de mille ans, est heureuse de vous accueillir. Tous vos désirs et caprices, en échange d'une contrepartie financière. Rien n'est impossible, tout est réalisable : l'amour, l'aventure, la santé — ici et ailleurs. La démarche est simple : il vous suffit de formuler un vœu selon les modalités décrites dans notre brochure explicative 200354VX.
Elle tendit à Koschey un dépliant coloré, puis se présenta sur un ton presque naturel :
— Mélanie, service Réalisation. Résumons la situation : contrat LA3479/MPE.
Le clavier de l'ordinateur émit un bref crépitement. La référence s'inscrivit d'elle-même dans la barre de recherche, sans la moindre intervention humaine. Mélanie se plongea dans la lecture du dossier, puis, les yeux toujours rivés sur l'écran, ajouta :
— Ledit contrat de trois vœux a été conclu avec notre adhérente privilégiée Maria Morevna, aux premières heures de notre activité. Elle ne s'en est jamais prévalue. Le contrat est ensuite passé à Jeannot, dit le Benêt, son époux, qui n'a pas davantage eu recours à nos services. À ce jour, le contrat LA3479/MPE est en possession...
Mélanie saisit la toupie en cristal d'un geste assuré et la fit tournoyer sur le bureau. La lumière du soleil s'y réverbéra, projetant des éclats irisés sur l'ensemble de l'assistance. Ces reflets se concentrèrent alors en un faisceau unique, venant marquer Marie d'une tache rouge, à la manière du viseur laser d'un tireur d'élite.
— Le contrat LA3479/MPE est en possession de l'héritière de Morevna, Marie Mortine. Vous ! acheva-t-elle avec une satisfaction manifeste. Alors, êtes-vous disposée à formuler vos desiderata ?
Puis elle dicta :
— Vœu numéro un.
Le clavier crépita. Mélanie se figea dans l'expectative, quelque chose d'un rapace dans son attitude.
Marie se tourna vers ses compagnons en quête d'un appui : Jeannot, visiblement prêt à intervenir, était retenu par Koschey qui l'étreignait fermement et lui couvrait la bouche de la main pour l'empêcher de prendre la parole. Et il n'avait pas tort — c'était son héritage, c'était à elle de régler cette affaire. Quand bien même ce n'était pas ainsi qu'elle se représentait son héritage ! Pourquoi cette employée du service des réalisations se montrait-elle aussi insistante, sans lui accorder le moindre instant de réflexion ? Elle allait tirer cela au clair !
— Suis-je tenue de formuler un vœu dans l'immédiat ? Pour quelle raison ? Ni Morevna, ni Jeannot...
Le visage de Mélanie se modifia subtilement, prenant la physionomie d'un oiseau de proie.
— Ni Morevna, ni Jeannot n'ont frotté l'artefact LA3479/MPE ! Vous, si !
À cet instant retentit la voix affable de Koschey :
— Mélanie du service Réalisation ! Je connais ce type de contrat — une activation non intentionnelle ne saurait être retenue. Une clause y est consacrée dans le document L428 alinéa 3, si ma mémoire est bonne. Contraindre votre cliente à clore ce contrat par un énoncé de vœux relève d'une pratique commerciale déloyale ! Souhaitez-vous vous débarrasser de cette ayant droit ? Dois-je alerter votre hiérarchie de ce manquement ?
Mélanie plissa les yeux avec une hostilité à peine dissimulée et laissa échapper entre ses dents :
— Ce dossier vient fausser mes statistiques de vœux exaucés depuis une éternité. Il fait chuter mon taux d'accomplissements… et mes primes avec ! Soit, passons. Marie Mortine ! Souhaitez-vous formuler vos vœux à présent ou ultérieurement ?
— Ultérieurement !
— Fort bien ! Frottez la lampe pour recourir à nos services !
Un sourire sardonique étira ses lèvres tandis qu’elle tendait à Marie les feuillets du contrat — quand avait-elle eu le temps de l'imprimer ?
— Et étudiez cela ! Surtout les petits caractères ! Me convoquer pour rien est passible d'une amende forfaitaire de...
— Mais si je veux nettoyer cette vieillerie, comment faire sans la frotter ? s'écria Marie excédée.
— Passe-la au lave-vaisselle, banane ! ricana Mélanie. Puis elle claqua des doigts.
Soudain, un vent violent se leva dans la pièce, tourbillonna, siffla, souleva et fit tournoyer dans une sarabande effrénée le massif bureau, le fauteuil, l'ordinateur, l'imprimante, les dossiers, la toupie et Mélanie. La lampe magique émit une lumière aveuglante, contraignant toutes les personnes présentes à fermer les yeux. Lorsqu'ils les rouvrirent, il ne subsistait plus que la vieille lampe à huile, gisant sur le plancher.
***
Sur la terrasse du célèbre café Cocodile, à la table de devant, face à la Promenade des Anglais et à la Méditerranée, deux hommes avaient pris place.
L'un, qui paraissait avoir vingt, vingt-cinq ans, était blond, plutôt grand, longiligne, bronzé à l'excès — ce hâle qui semblait proclamer : Mélanome ? Connais pas ! L'autre, plus âgé, devait avoir la cinquantaine à peine entamée — ou la quarantaine sur le déclin, selon le point de vue — les cheveux poivre et sel tombant jusqu'aux épaules ; grand, maigre, au visage en lame de couteau, mais étrangement séduisant.
Tous deux portaient des tenues de moto similaires : bottes, blouson et pantalon de cuir. L'une d'un noir profond, dépourvue de tout ornement ; l'autre sang-de-bœuf, rehaussée de motifs écrus.
Sur la table, les verres vides côtoyaient les gants de protection ; sur les chaises voisines reposaient leurs casques.
— Marie, nous aurions dû lui apporter davantage d'aide. Elle semblait si perdue... soupira le plus jeune.
— T'inquiète, elle s'en sortira mieux sans nous. Comme le proclame le slogan en vogue chez les sirènes : Les personnes en train de se noyer sont invitées à se porter secours elles-mêmes.
Le plus âgé laissa son regard s'attarder un moment sur la Promenade des Anglais — le dôme rose et art déco du Negresco, la silhouette blanche du West End et la mer qui scintillait dans la lumière dorée du soleil couchant. Puis il se tourna vers son compagnon :
— Jeannot ! C'est l'heure !
— À Monaco, Koschey ?
— Et plus loin, si affinités !
Selon son habitude, Koschey glissa d'un geste nonchalant un billet au serveur, en lançant :
— Garde la monnaie !
Et les deux compères se dirigèrent vers la Gold Wing noire, stationnée sur un emplacement réservé aux motos, qui n'avait jamais existé avant son arrivée et s'effacerait à son départ.
Koschey aida son compagnon à prendre place sur la selle, puis s'y installa à son tour. Jeannot abaissa la visière, ferma les yeux en serrant les paupières, et s'agrippa à la taille de Koschey avec la ferveur désespérée d'un homme qui se noie s'accrochant à une bouée de sauvetage.
La Gold Wing démarra dans un vrombissement, bien plus fort qu'on pouvait attendre d'un six cylindres, et fila comme une flèche dans le couchant.
Épilogue.
Nice Matin, 3 août 20..
Un mirage saisissant !
Hier soir, un phénomène météorologique inhabituel a été observé depuis la Promenade des Anglais. Le soleil couchant, d'un rouge profond et presque irréel, a projeté un chemin incandescent sur la surface immobile de la Méditerranée — un spectacle d'une beauté saisissante.
Sur cette route flamboyante, une moto de grosse cylindrée transportant deux passagers roulait — non, semblait glisser, suspendue entre ciel et mer — sans produire la moindre vaguelette. Un mirage, généré par la chaleur et la réverbération, sans aucun doute — mais d'un réalisme troublant, selon les témoignages des nombreuses personnes présentes ce soir-là.
Un témoin affirme même avoir vu la moto se métamorphoser en un énorme destrier noir, auréolé de flammes vives s'échappant de sous ses sabots martelant l'eau. Il portait sur son dos un homme en armure noire comme la nuit et un prince tout droit sorti d'un conte de fées.
FIN
Peut-être