Le 28 décembre 2019
Depuis dix ans, Vanessa Moschella possédait un pub acquis grâce à un prêt de Giuliano de Medici, alors son petit ami, aujourd’hui son compagnon. Elle tenait à cette condition, que ce soit un prêt. Si la fortune de Giuliano lui permettait d’offrir cet établissement à la femme qu’il adorait, elle tenait à son indépendance et aurait refusé ce cadeau.
Bien souvent, les autres membres du « gang » lui prêtaient main-forte : Niccolo Machiavelli venait l’aider tous les jours après ses cours d’économie politique et de droit, Leonardo répondait présent à chaque appel à l’aide en matière de décoration ou de dépannage technique, quant à Zo, il ne répugnait pas à se charger de la plonge quand il le fallait, en cas d’affluence ou quand Vanessa devait s’absenter.
A l’occasion - et les occasions étaient fréquentes - on ouvrait les panneaux coulissants qui donnaient sur une salle spacieuse où les gens pouvaient danser. Certains signes ne trompaient pas : quand les clients se mettaient à hocher de la tête ou taper du pied au rythme de la musique qui passait dans le pub, la patronne faisait ouvrir la partie discothèque du « Demon’s Den » et brancher les baffles et les spots et c’était parti pour le délire tonitruant. La nostalgie étant de mode, on passait exclusivement de la musique dance des années quatre-vingt et surtout quatre-vingt -dix.
En cette fin d’année, le pub et surtout la partie discothèque ne désemplissaient pas.
Ce soir-là, voyant l’affluence, Girolamo s’était proposé pour tenir le bar de la discothèque. Heureuse de voir sa volonté de s’intégrer au groupe de base des amis de Leonardo en dépit de l’hostilité tenace de Zo, Vanessa lui avait en effet appris quelques mois auparavant à concocter tous les cocktails de sa carte. De son côté, il l’avait aussi aidée à dépoussiérer drastiquement la carte des vins, qui laissait plus qu’à désirer avant son intervention.
Peu après vingt-trois heures, les spots attrapèrent au passage les paillettes d’un costume flamboyant, avertissant le barman de service d’une approche ennemie. Il s’arma en vue d’une conversation nettement moins onctueuse que celles qu’il avait eues jusque-là avec des clients soucieux de ne pas le considérer comme une machine à concocter des cocktails.
Zo prit place sur l’un des tabourets de bar ultramodernes et s’éclaircit la voix quand Girolamo lui eut servi ce qu’il désirait : « Ahem… Tu t’en tires plutôt bien avec les Towers, dis donc ! Ils sont pourtant plutôt difficiles à préparer. »
Méfiant, Girolamo ne répondit pas tout de suite, attendant la chute de ce compliment avant de s’en réjouir. Mais Zo se contenta de lever son verre à son adresse avant de boire une gorgée et de poursuivre : « Ahem… Voilà, tu sais que ce n’est pas souvent que je te parle à coeur ouvert, mais… Enfin, quelque chose me chiffonne et j’ai besoin d’un coup de main.
Girolamo posa le verre qu’il était en train d’inspecter pour regarder Zo. L’inquiétude sur les traits de son vis-à-vis et le mot « danger » associé à Leo fissurait le mur de sa méfiance. Sa voix se tendit :
Le Comte se détendit :
Zo se retourna pour voir entrer l’objet de ses craintes… en compagnie de Leonardo. Il reprit, plus pressant encore :
Riario eut un de ses petits sourires à l’eau salée, mais c’était peut-être la première fois qu’il souriait à Zo sans couteaux dans les yeux, donc, il ne fallait pas se montrer trop difficile.
***
Leonardo vivait cette fin d’année de bien haut, perché sans même avoir besoin de recourir à aucun stupéfiant. Il avait arrêté l’opium et le laudanum depuis plus d’un an et avait surmonté les morts tragiques de son père et de sa bien-aimée Lucrezia grâce à ses amis et surtout de son ancien ennemi.
Ces deux-là, plongés au même moment dans un trou noir de dépression, s’étaient soignés mutuellement, veillant l’un sur l’autre comme des jumeaux pourraient le faire.
Leur étroite collaboration dans une aventure périlleuse en Amérique Latine avait jeté les ponts nécessaires par-dessus l’eau trouble des intrigues politiques qui les séparaient. Dans l’action, ils s’étaient sauvé la vie à plusieurs reprises et avaient continué une fois de retour en Europe.
Le respect et la curiosité qu’ils ressentaient depuis le début pour l’adversaire avait pris des allures d’amitié. A partir de là, l’attirance n’était plus ni révoltante, ni incongrue à leurs yeux, ils avaient cessé de la dissimuler.
Bien que son sentiment de culpabilité s’accrochât à sa peau comme une pommade poisseuse qu’aucune eau ne pouvait laver, Leonardo voyait la vie qu’il s’était choisie aujourd’hui en tant que créateur de BDs, de peintre et d’inventeur à l’occasion, comme un refuge à l’écart des imbroglios politiques et diplomatiques qui l’avaient précipité dans le gouffre.
Ses amis veillaient pour lui qui, souvent trop vite emballé par toute forme de nouveauté et de défi, avait tendance à mettre en péril cette paix précaire.
Ce soir, la source d’inspiration qu’offrait son nouveau modèle et l’idylle qu’il vivait avec Riario le comblaient et c’est avec une immense fierté qu’il s’approcha du bar du Demon’s Den afin de présenter Girolamo à Dorian Gray…
« Leonardo ! s’exclama ce dernier en écarquillant ses grands yeux couleur Atlantique, où diable cachiez-vous cet objet fascinant ? Même si, bien entendu, je comprends que vous répugniez à laisser une telle tentation à portée de tous, conclut-il, sans se troubler du regard froid et de la mine impassible du Comte.
Amusé, Leo poursuivit :
Zo se contenta d’un signe de la tête. C.était tout ce que lui permettait l’effort investi dans la retenue. Il serrait les lèvres pour ne pas laisser libre cours au flot d’insultes que lui inspirait ce qu’il avait appris de ce sale type aux allures de héros grec.
Ce dernier saisit ses intentions cachées :
Leo but son gin d’un trait :
***
Le 29 décembre 2019
Les gouttes bondissaient sur les pavés de la vieille ville comme des milliers de petits esprits qui s’y seraient brûlé les pieds. Encore une fin d’années foutue, la négation de l’hiver par l’automne qui s’étirait à n’en plus finir. Girolamo avait envie de gel, de neige, d’un temps qui ne détremperait pas les Pères-Noëls ridicules accrochés aux façades et n’abattrait pais les guirlandes sur les sapins décorés de la ville. Sous cette pluie incessante, tout était dégoûtant.
Cela faisait deux heures que Dorian Gray et son compagnon, Lord Wotton, étaient entrés dans la boîte à la mode, « La Nouvelle Babylone ». Lord Henry en était ressorti une heure plus tôt et Girolamo avait bien eu envie de le suivre et de l’accoster « par hasard » pour en apprendre davantage sur leur long séjour en Italie, mais une intuition l’en avait empêché, une petite voix qui le suppliait de ne pas lâcher Gray.
Il avait ce genre d’expériences depuis sa rencontre avec les fantômes de Noël, en terme chrétien, on aurait dit « des épiphanies » ou « des apparitions », mais même s’il resterait croyant toute sa vie, Riario prenait aujourd’hui des distances avec la doctrine. Plongé dans le cercle libre penseur de Leonardo et sa bande, il adoptait aujourd’hui une façon moins dogmatique de voir les choses et avec elle, un nouveau vocabulaire.
Leo avait changé tant de choses ! Il se sentait tellement plus vivant aujourd’hui !
Avant de le connaître, quand il était encore au service exclusif de son père, sa vie n’avait d’autre sens que d’obéir à Dieu et à cet homme qui était un jour venu l’enlever à la vie du monastère où sa mère l’avait laissé alors qu’il n’était qu’un nourrisson.
Un jour, on était venu lui faire une prise de sang « importante », on lui avait demandé d’ouvrir la bouche et l’un des moines avait passé une espèce de coton-tige à l’intérieur. Il avait alors cru qu’il était malade, que les moines allaient le mettre dehors, s’en débarrasser pour éviter une épidémie. On est naïf encore, à douze ans, quand on n’a aucun accès au monde moderne. Même si dans d’autres tristes domaines la candeur avait très tôt cédé la place à la méfiance.
Mais non. Quelques mois plus tard, Girolamo avait oublié combien, on lui annonça qu’on avait retrouvé son père et que sa vie allait changer du tout au tout.
Un grand homme à l’air sévère était venu le chercher dans une voiture noire de la longueur d’un train et avait décrété qu’il était désormais appelé à devenir le meilleur soldat de Dieu, qu’il serait, s’il s’en montrait digne, l’homme le plus respecté et le plus craint en Italie et même en Europe.
Le garçon n’avait pas compris grand chose à ce discours, mais avait promis — et s’était promis — de tout mettre en oeuvre pour répondre aux attentes de son père et pour enfin avoir une identité, une personnalité, bref pour cesser d’être cet enfant sans nom, insignifiant, ignoré ou maltraité… Pas de demi-mesure, on était soit l’un soit l’autre. Il s’était juré d’apprendre le maniement des armes pour ne plus jamais, plus jamais, devoir se soumettre ou avoir peur.
Il s’était surpassé.
La seule personne qui pouvait encore le faire trembler était Alessandro della Rovere, dont il portait aujourd’hui le nom à l’état civil, mais pour l’état civil seulement… Officiellement, il n’était qu’un neveu, plus éloigné encore depuis qu’il avait embrassé cette fripouille de Da Vinci en public pour affirmer ses penchants « contre nature ». Mais, comme toujours, Della Rovere y avait vu un autre levier de chantage, un nouvel outil pour manipuler Riario. Tout tournait toujours à son avantage, en fin de compte... preuve supplémentaire que Dieu était bel et bien de son côté.
A ce point de son introspection, Gray sortit de La Nouvelle Babylone en compagnie d’une jeune femme et le Comte reprit sa filature. Il se félicita d’avoir suivi son intuition.
Une vingtaine de mètres plus loin dans la rue, l'homme parlementait avec la jeune femme, qui semblait soudain ne plus vouloir l’accompagner. Elle haussait la voix et il dut lui saisir le bas pour l’entraîner à gauche, dans une rue étroite, la Via Benedetta.
Riario pressa le pas, puis se mit à courir pour entrer dans la petite rue à la course et bousculer ses deux cibles. Il y eut des exclamations, de grands gestes… « Oh, je suis vraiment désolé ! J’étais en ret…Dina ? Girolamo se figea et entendit la voix de son Fantôme de Noël Présent :« si rien ne change d'ici demain pour elle, elle mourra dans la rue dans un an, faute d'avoir trouvé un emploi et un abri. »
Gray tentait de ramasser discrètement quelques sachets que la bousculade avait répandus sur le sol.
Riario se tourna vers Gray :
Il prit le bras « valide » de son élève, adressa un salut de la tête à Gray et poursuivit la Via Benedetta tandis que l’autre se détournait, d’une humeur moins sombre que quelques minutes auparavant.
Sur ce, ils se mirent à parler d’histoire et de linguistique et deux heures plus tard, Girolamo se sentait prêt à affronter tous les pièges que Gray avait en tête à son attention... Enfin, presque tous.
(*) https://youtu.be/3YTbfkdMO4M