Yukina: Le souffle de la Glace
Sanemi Shinazugawa
La lumière du soleil qui se lève sur les décombres de la ville est d'une cruauté sans nom. Elle ne réchauffe pas ; elle expose simplement l'ampleur du désastre. Muzan Kibutsuji s'est évaporé, ses dernières cellules consumées par l'astre qu'il a fui pendant mille ans. La poussière de démon se mêle aux cendres des bâtiments, créant un brouillard grisâtre qui stagne au-dessus de nous.
Je tiens debout par miracle, mon sabre me servant de béquille. Mon bras gauche est une masse de chair inerte, et chaque respiration m'arrache un cri que je garde prisonnier de ma gorge. Je regarde autour de moi. Le monde est redevenu silencieux. Trop silencieux.
— « On a réussi... » murmure une voix brisée au loin.
C'est Tanjiro. Il est vivant, mais le prix payé est gravé sur chaque visage. Je ne cherche pas les félicitations. Je cherche l'ombre d'un haori bleu clair qui ne viendra plus. Je baisse les yeux sur mon poignet. Le ruban de Yukina est noirci, imprégné de sang et de poussière, mais il est toujours là. C'est le dernier ancrage qui me retient au monde des vivants.
Quelques jours plus tard, le Domaine des Pourfendeurs organise la cérémonie d'adieu. C’est une procession interminable. Les Kakushi, vêtus de noir, portent les cercueils de bois sombre. Il n'y a pas de musique, seulement le bruit sourd des pas sur le gravier et le bruissement des feuilles.
Les bûchers funéraires sont dressés dans la cour d'honneur. Des structures massives faites de bois de cèdre et de branches de glycine séchées, prêtes à libérer les âmes de ceux qui nous ont quittés.
Le premier bûcher est celui de Gyomei Himejima. Le Pilier de la Roche, notre roc, notre père à tous. Kiriya Ubuyashiki, le jeune maître, s'avance. Sa voix, bien que frêle, résonne avec une clarté divine :
— « Gyomei, tu as été la fondation sur laquelle notre espoir s'est construit. Ta force n'avait d'égale que ta compassion. Aujourd'hui, la terre pleure son protecteur, mais le ciel gagne un gardien éternel. »
Puis, on approche les cercueils de Muichiro Tokito et de Shinobu Kocho. Le jeune génie du Brouillard et l'experte en poisons. Deux destins fauchés trop tôt.
— « Muichiro, tu as dissipé les brumes de ton passé pour nous offrir un futur. Shinobu, ton sourire masquait une tempête qui a ébranlé les fondations du mal. Volez haut, enfants du destin, là où la douleur ne peut plus vous atteindre. »
Le moment le plus déchirant arrive lorsque les cercueils de Mitsuri Kanroji et Obanai Iguro sont déposés côte à côte sur le même bûcher. Leurs mains ont été liées ensemble sous le linceul. Ils semblent dormir, leurs visages enfin apaisés, libérés de la haine et de l'insécurité.
— « Mitsuri, Obanai... » la voix de Kiriya tremble pour la première fois. « Vous qui avez cherché l'amour au milieu des larmes, vous qui avez promis de vous retrouver dans une vie plus douce... Que ce feu scelle votre union. Que dans votre prochaine existence, vous ne soyez plus des guerriers, mais deux âmes libres de s'aimer sous un ciel sans nuages. »
Lorsque les torches enflamment le bois, le feu monte en une colonne d'or et de pourpre. Je vois les flammes s'entrelacer. C'est insupportable. Je sens une rage froide monter en moi, non pas contre les démons, mais contre la vie elle-même, qui m'a laissé ici, seul, alors qu'ils partent ensemble.
Enfin, le silence devient absolu lorsque le cercueil de Yukina Raigetsu est présenté. Il est recouvert de fleurs de lotus d'un blanc pur, les seules capables de supporter le froid qu'elle dégageait. Je m'approche, ignorant les regards. Je pose ma main sur le bois glacé.
— « Yukina... » murmuré-je, le cœur battant contre mes côtes comme un animal en cage.
Kiriya s'incline devant elle : — « Yukina Raigetsu, la Pilier de la Glace. Sans ton sacrifice héroïque, sans cette volonté de fer qui a pétrifié la Première Lune, nous ne serions pas ici pour célébrer la victoire. Ton sang est devenu le givre qui a sauvé l'humanité. Tu n'étais pas seulement la Rose d'Hiver, tu étais notre rempart le plus pur. »
Les flammes lèchent le bois. Le feu qui consume Yukina est différent des autres ; il dégage des étincelles bleutées, une dernière manifestation de son souffle avant de s'évanouir dans l'éther. Je reste là jusqu'à ce qu'il ne reste plus que des cendres blanches, que le vent commence déjà à disperser.
Des mois se sont écoulés. L'organisation des Pourfendeurs est dissoute. Les sabres sont rangés, les uniformes pliés. Mais pour moi, la guerre ne sera jamais vraiment finie tant que je porterai ces cicatrices sur mon âme.
La neige tombe drue sur les montagnes. Je marche seul vers le cimetière des Piliers, un lieu caché que peu connaissent. Je m'arrête devant une stèle isolée, magnifiquement sculptée, placée sous un prunier qui semble déjà prêt à fleurir malgré le gel.
Yukina Raigetsu — Elle a fleuri dans le blizzard pour offrir le printemps.
Je m'agenouille lourdement dans la poudreuse. Je ne suis plus le Pilier du Vent, le monstre de colère. Je suis juste Sanemi. Un homme qui a froid.
— « Je t'ai apporté les nouvelles, Yukina, » dis-je, ma voix étant la seule chose qui trouble le silence. « Tanjiro est retourné dans ses montagnes. Giyu commence à sourire, même si c'est rare. Et moi... moi je suis toujours là. »
Je sors de mon kimono un petit lotus en cristal qu'elle m'avait montré un jour, disant que c'était le trésor de sa famille. Je le dépose sur la pierre.
— « Je t'aimais. Putain, ce que je t'aimais, Yukina. Je n'ai jamais su comment te le dire sans crier ou sans sortir mon sabre. J'étais trop occupé à être une tempête pour m'apercevoir que tu étais mon abri. Tu étais la seule personne, après Genya, qui ne me regardait pas avec peur. »
Je pose mon front contre le granit gelé, laissant mes larmes couler librement. Elles gèlent instantanément sur la pierre, formant des petites perles de cristal.
— « On a gagné, ma Rose d'Hiver. Le soleil brille pour tout le monde maintenant. Mais sache une chose... chaque fois qu'un flocon de neige touchera ma joue, je saurai que c'est toi. Chaque fois que le vent soufflera sur les cimes, ce sera mon souffle qui rejoindra le tien. Je vais vivre, Yukina. Je vais vivre pour nous deux, jusqu'à ce que mon propre vent s'arrête et que je puisse enfin te retrouver. »
Je me relève, je rajuste le ruban bleu de Yukina autour de mon poignet, et je regarde l'horizon. La neige continue de tomber, recouvrant tout de son silence blanc. Je m'éloigne lentement, laissant derrière moi la seule femme qui a su glacer mon cœur pour mieux le protéger.
La guerre est finie. Le vent et la glace sont enfin en paix.