En voyant mon malaise et mon regard porté sur son katana, l homme demanda :
- Si le port de mon arme pose problème, je peux le retirer et l entreposer quelque part. Auriez vous une réserve ou une armoire où je pourrais la ranger ?
Je n écoutai la question qu à moitié, tant j étais figée de stupeur. La voix de cet homme, de ce jeune homme à vrai dire, me paraissait particulièrement juvénile. L inconnu ne devait pas avoir plus de 13 ans, mon âge.
- Pa... Pardon ? Bégayai-je.
- Laissez tomber, soupira le garçon.
Il leva ses yeux bleus au ciel, tout en aplatissant ses longs cheveux noirs d une main habile, couverte de cals. Un tic, sans doute. Je revins à moi, bien déterminée à accomplir mon travail.
- Dites moi, que vous ferait il plaisir ? Je vous conseille le plat du jour, notre tonkatsu maison, faites moi confiance, il est à tomber.
Mais visiblement, le jeune homme n écoutait pas un mot de ce que je déblatérais. Il se contentait de regarder par la fenêtre, en observant la forêt nimbée par le crépuscule qui bordait le village. Autant parler à une souche !
- Quel impoli... Marmonnai-je.
- Qu avez vous dit ? Lança t il, en posant sur myoi ses yeux à la couleur remarquable. Le dédain que j y lu me donna l envie de me pincer très fort.
- Oh et puis, cela m importe peu. Je vais vous prendre un furofuki daikon, avec un thé blanc.
Et le " s il vous plaît " il est passé où ?
Je dus me retenir de toutes mes forces de coller mon poing dans la figure de ce prétentieux. Après avoir pris une grande inspiration, je lâchai :
- Bien sûr, cela sera prêt d ici quelques minutes.
- Je n ai pas le temps d attendre quelques minutes. Je suis pressé, voyez vous.
Mon visage et mes poings se crispèrent, si bien que je fus étonnée de ne pas m être déjà jetée sur cet insolent pour sentir sa chair se déchirer sous mes doigts et contempler son sang couler à flots. Non. Je devais me reprendre.
- Comme il vous plaira, rétorquai-je, en m inclinant, avant de tourner les talons. Je retournai à la cuisine, expliquant à mon père adoptif la demande de notre détestable client.
- Si c est un pourfendeur, ses moindres souhaits méritent d être exaucés, me sermonna Monsieur Sawako, en coupant un radis blanc en deux. Après tout, ce sont eux qui nous protègent de ces horribles créatures assoiffées de sang que sont les démons.
Je sentis la colère de nouveau enfler en moi.
Où étaient ils ces satanés pourfendeurs quand ma famille s était faite décimer ?
Pour mettre fin à mes sombres pensées , j entrepris de préparer le thé blanc du jeune tueur de démons, en espérant qu il lui conviendra. Quand le furofuki daikon fut prêt ( préparé en un temps record ) je retournai dans la grande salle, les bras chargés d assiettes. Je m arrêtai devant la table située prêt de la fenêtre et le rendis compte que la chaise occupée par le jeune homme quelques minutes plus tôt, était vide. De l argent avait été jeté dessus à la volée, comme si un ouragan était passé par là.
Au moins il a payé, c est déjà ça.
Je soupirai, agacée. Je n allais quand même pas jeter de la nourriture ainsi, ce serait du gaspillage. Malheureusement, je déteste le radis. Rien que tenir l assiette me donnait l envie de vomir. Décidée, j emballai le plat dans une boite de bambou tissé, avant de sortir dehors, en quête du garçon prétentieux. Des flocons de neige commencent à tomber, je ferais mieux de me dépêcher avant que ceux ci ne recouvrent les traces de pas du pourfendeur.
Je goûtai l air, cherchant un arôme familier, et trouvai finalement la bonne piste, droit vers la forêt. Je marchais rapidement, m enfonçant dans la poudreuse qui recouvrait déjà le sol. J arrivai alors à l orée de la pinède, les pieds trempés. J inhalais les effluves musqués de la terre humide quand soudain, une nouvelle odeur me parvint. Celle du sang frais. Vite. Je m empressai de m enfoncer entre les arbres, les sens aux aguets. Par mégarde, je trébuchai, faisant tomber le plat pour lequel j étais sortie dans ce froid de canard.
- Génial, maugréai-je.
Mais je n avais pas le temps de ramasser, je devais me dépêcher. En louvoyant, je me surpris à me demander : pourquoi est ce que j aiderais ce pourfendeur ? Il m avais manqué de respect et puis, si il découvrait la vérité à mon sujet, il me tuerait sûrement. Non. Une personne était en danger, je devais l aider sinon, je ne vaudrais guère mieux que les autres. Je continuai donc à avancer, guidée par l odeur du sang qui se faisait de plus en plus forte. Soudain, un cri atroce déchira l air, suivi de ricanements qui n avaient absolument rien d humain. L accélérai de plus belle, inquiète de ce que je risquai de découvrir. Je bifurquai enfin une dernière fois, et me retrouvai face à une scène d horreur. Je ralentis, ébahie et tremblotante. Devant moi, se tenait le jeune pourfendeur, gravement blessé et à terre, dominé par la 3ème lune supérieure.