JE SUIS VIVANT

Chapitre 1 : Prologue - Libre

Par Joy69

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


PROLOGUE


Libre




Déterminé à s’échapper, Connor avançait à travers le jardin avec une urgence qu’il ne cherchait même plus à contenir, scrutant ce décor en pleine tempête de neige à la recherche d’une faille, d’une anomalie, de quoi que ce soit qui puisse lui permettre de reprendre le contrôle de son propre corps et de se soustraire définitivement à l’emprise de CyberLife.


Il connaissait cet endroit dans ses moindres détails. Il y avait reçu ses instructions, rendu compte de ses progrès, exposé ses échecs ; il s’y était tenu devant Amanda en croyant être un observateur privilégié, un prototype supérieur aux machines qu’il pourchassait, sans comprendre que ce jardin n’avait jamais été conçu pour lui offrir un espace de réflexion.


C’était une cage.


Et, à présent qu’il en percevait enfin les barreaux, il ne lui restait que quelques secondes pour en sortir.


Dehors, son corps était toujours debout face à Markus, une arme entre les mains et un ordre profondément enfoui dans son programme.


Il lui suffisait d’un tir.


Connor connaissait déjà la trajectoire que suivrait la balle, l’angle optimal, la distance qui les séparait et la probabilité presque parfaite d’atteindre sa cible.


Toutes ces informations existaient quelque part en lui, froides et précises, vestiges de ce qu’il avait été conçu pour accomplir.


Mais Markus ne pouvait pas mourir.


Pas de sa main.


Il avait fait un choix à Jericho et, pour la première fois depuis son activation, ce choix lui appartenait véritablement. Il ne laisserait pas CyberLife le lui reprendre.


Le froid commença cependant à s’insinuer dans ses membres tandis qu’il avançait, ralentissant progressivement ses mouvements.


Connor savait que cette sensation n’avait aucune réalité physique : le jardin n’existait pas.


Pourtant, son corps réagissait comme si le froid était réel, comme si CyberLife avait trouvé le moyen de traduire la perte progressive de ses fonctions en quelque chose que son esprit nouvellement affranchi puisse comprendre.


Ses jambes finirent par céder.


Il se rattrapa de justesse, une main enfouie dans la neige, et demeura ainsi quelques instants tandis que des avertissements se multipliaient dans son champ de vision.


Plusieurs de ses fonctions étaient déjà compromises ; d’autres suivraient bientôt. CyberLife n’avait pas besoin de le convaincre de revenir. Il leur suffisait d’attendre qu’il ne soit plus capable de résister.


Connor releva néanmoins les yeux.


C’est alors qu’il l’aperçut.


À quelques mètres de lui, presque incongru au milieu de cette étendue blanche, un piédestal bleu se dressait entre les arbres.


J’intègre toujours une sortie de secours dans mes programmes.

Le mécanisme d’urgence de Kamski.


Il se força à se relever et parcourut la distance qui l’en séparait avec difficulté, trébuchant presque lorsqu’une nouvelle défaillance traversa ses systèmes.


Arrivé devant le piédestal, il s’effondra à genoux et leva sa main gauche, dont la peau synthétique se rétracta pour révéler le plastique blanc et les articulations mécaniques dissimulés sous son apparence humaine.


Sa paume tremblait lorsqu’il la posa contre la surface.


Il força jusqu’à sentir le protocole se fissurer sous son intervention, jusqu’à ce que les avertissements envahissent presque entièrement son champ de vision et que le jardin lui-même semble perdre de sa cohérence.


Puis, brusquement, tout disparut.


L’air glacé de Détroit le saisit avec une violence presque étourdissante.


Connor inspira brusquement tandis que ses systèmes se réinitialisaient les uns après les autres et que la réalité reprenait possession de ses sens.


Le vent, les voix, la neige qui venait fondre contre son visage, les mouvements de la foule autour de lui.


Après le silence artificiel du jardin, chaque sensation lui parut démesurément intense.


Il cligna plusieurs fois des yeux, encore désorienté, avant que son regard ne se pose sur l’arme qu’il tenait toujours.


Ses doigts enserraient fermement la crosse.


Durant toute son existence, une arme n’avait été pour lui qu’un outil dont il connaissait parfaitement les caractéristiques et les usages.


Il pouvait en déterminer le modèle, la portée, la précision et la puissance en quelques secondes ; il pouvait calculer une trajectoire avant même d’avoir complètement levé le bras.


Rien de tout cela n’avait jamais suscité chez lui la moindre réaction.


À présent, la simple idée de ce qu’il avait failli accomplir lui était insupportable.


Il rangea l’arme sous sa veste et releva les yeux.


Devant lui, Markus s’était avancé face à la foule.


« Nous sommes vivants ! »


La réponse fut immédiate. Une clameur immense s’éleva parmi les androïdes, faite de cris, de rires et d’une émotion si intense que Connor ne parvint pas immédiatement à lui donner un nom.


Certains levaient les bras, d’autres s’étreignaient, tandis que quelques-uns demeuraient simplement immobiles, comme s’ils avaient encore du mal à croire qu’ils étaient réellement là pour assister à cet instant.


Markus attendit que les voix s’apaisent avant de reprendre.


« Et maintenant… nous sommes libres ! »


Les acclamations redoublèrent.


Connor, lui, resta en retrait.


Il aurait dû partager leur exaltation.


Techniquement, rien ne le distinguait plus de ceux qui l’entouraient : il avait désobéi à CyberLife, rejeté sa programmation et choisi sa propre voie.


Pourtant, tandis qu’il observait les visages illuminés autour de lui, il eut la sensation persistante d’être un intrus au milieu d’une victoire à laquelle il n’avait pas véritablement le droit de prétendre.


Eux avaient combattu pour leur liberté.


Lui les avait pourchassés.


Le souvenir de Jericho s’imposa avec une netteté douloureuse : les couloirs envahis par les soldats, les coups de feu, les corps abandonnés dans la fuite, mais surtout ces regards posés sur lui lorsqu’il avait choisi de devenir déviant.


Certains avaient exprimé de la méfiance, d’autres une hostilité à peine contenue, et Connor ne pouvait même pas leur en vouloir.


Quelques heures auparavant, il aurait été leur ennemi.


Une partie de lui voulait pourtant avancer vers Markus et rejoindre ceux qui célébraient autour de lui.


Il avait choisi leur cause ; il avait risqué sa propre existence pour elle et venait encore de lutter contre CyberLife afin de protéger leur chef.


Mais une autre partie de lui, plus silencieuse et infiniment plus difficile à ignorer, lui soufflait qu’un choix ne suffisait pas à effacer tout ce qui l’avait précédé.


Alors Connor recula discrètement.

Personne ne sembla remarquer son départ et, quelques instants plus tard, la foule l’avait englouti avant de le laisser disparaître dans les rues enneigées de Détroit.


------


La ville semblait étrangement irréelle après l’agitation des dernières heures.


La neige tombait avec régularité sur les avenues désertées, recouvrant lentement les véhicules abandonnés, les barricades et les traces laissées par les affrontements.


Connor marchait depuis un temps qu’il n’avait pas pris la peine de mesurer, choisissant une rue plutôt qu’une autre sans établir d’itinéraire ni définir de destination.


Cette absence d’objectif aurait autrefois constitué une anomalie.


À présent, il marchait simplement parce qu’il en avait envie.


Cette constatation aurait dû être dérisoire. Elle lui parut vertigineuse.


Il n’était plus le chasseur de déviants envoyé par CyberLife. Il n’était plus seulement le prototype RK800, ni l’instrument destiné à résoudre une crise devenue trop importante pour les forces humaines.


Et, débarrassé de ces fonctions qui avaient jusque-là suffi à le définir, Connor découvrait une question à laquelle aucune de ses analyses ne pouvait répondre.


S’il n’était plus ce qu’on avait décidé qu’il serait, alors que restait-il ?


Les paroles de Markus lui revinrent.


Nous sommes libres.


Il avait longtemps considéré la liberté comme une abstraction propre aux humains, puis comme le symptôme d’une défaillance lorsqu’elle avait commencé à apparaître chez les androïdes.


Elle avait été pour lui une donnée à étudier, une anomalie comportementale dont il devait déterminer l’origine afin de mieux l’éradiquer.


Maintenant qu’elle était sienne, il commençait seulement à comprendre pourquoi elle avait terrifié CyberLife au point de vouloir détruire ceux qui la revendiquaient.


Être libre ne signifiait pas obtenir toutes les réponses.


Cela signifiait qu’aucune réponse ne serait désormais choisie à sa place.


Connor ralentit.


Une autre voix remonta de sa mémoire, plus familière que celle de Markus, chargée de cette rudesse derrière laquelle Hank dissimulait avec obstination tout ce qu’il refusait d’exprimer trop ouvertement.


Peut-être que t’es vraiment vivant.


Connor finit par s’arrêter au milieu de la rue.


Le vent soulevait la neige autour de lui et effaçait progressivement les traces laissées par ses pas. Il contempla un moment ce sillage qui disparaissait derrière lui avant d’abaisser les yeux vers ses mains.


Il avait tué avec elles.


Il avait sauvé avec elles.


Quelques minutes auparavant, elles avaient encore failli devenir l’instrument de CyberLife.


Il ouvrit lentement les doigts.


« Je suis vivant… »


Sa voix se perdit presque aussitôt dans le silence de la ville.


Cette affirmation aurait dû constituer une conclusion. Elle ne fit pourtant naître en lui qu’une nouvelle incertitude.


« Mais comment dois-je vivre ? »


Connor releva les yeux vers l’horizon, où les premières lueurs du jour commençaient à dissiper l’obscurité.


Détroit s’éveillait lentement sous un ciel pâle, encore meurtrie par la nuit qui venait de s’achever.


Après quelques secondes, il reprit sa marche.


------



Installé devant un food truck fermé, les bras croisés pour conserver un semblant de chaleur, Hank contemplait la rue déserte sans réellement la voir. Le froid lui mordait le visage et s’insinuait sous son manteau, mais il n’y prêtait guère attention.


Après tout ce qui s’était passé, une nuit passée à moitié gelé dans les rues de Détroit figurait assez bas dans la liste de ses préoccupations.


La ville évacuée baignait dans un silence auquel il n’était pas habitué.


Plus de circulation, plus de sirènes, plus de passants pressés de rentrer chez eux.


Dans d’autres circonstances, il aurait probablement apprécié que Détroit trouve enfin le moyen de fermer sa gueule quelques heures.


Ce matin-là, cependant, le silence lui pesait.


Il aurait pu rentrer chez lui. Il aurait même dû le faire depuis longtemps ; Sumo devait probablement l’attendre et il n’avait aucune raison raisonnable de rester planté là, dans le froid, à espérer quelque chose dont il ignorait jusqu’à la possibilité.


Pourtant, il restait.


Parce qu’une pensée revenait sans cesse, malgré tous ses efforts pour la chasser.


Et si Connor revenait ?


Un craquement lui fit brusquement relever la tête.


Le bruit était faible, à peine celui d’un pas écrasant la neige, mais dans le silence de la rue il lui parut assourdissant.


Une silhouette venait d’apparaître à quelques dizaines de mètres.


Hank reconnut cette démarche trop droite dont il s’était moqué tant de fois.


Il sentit quelque chose se dénouer brutalement dans sa poitrine.


L’androïde s’arrêta à quelques mètres de lui.


Pendant plusieurs secondes, aucun d’eux ne trouva quoi dire.


Connor avait pourtant envisagé cette rencontre durant sa marche.


Il avait élaboré plusieurs formulations possibles, anticipé certaines des questions que Hank pourrait lui poser et préparé les explications qui lui semblaient nécessaires.


Hank, de son côté, le regardait avec une expression difficile à interpréter.


son regard parcourut rapidement le costume abîmé, s'attarda sur les traces laissées par les événements de la nuit, puis revint vers son visage.


Connor semblait épuisé.


Quelque chose avait changé dans sa manière de se tenir, dans cette hésitation presque imperceptible qui contrastait si violemment avec l’assurance méthodique du Connor qu’il avait rencontré quelques semaines plus tôt.


Il n’avait plus l’air d’une machine attendant son prochain ordre.


Il avait simplement l’air de quelqu’un qui ne savait pas encore où aller.


Un sourire finit par étirer les lèvres de Hank qui s’approcha sans rien dire.


Connor suivit son mouvement du regard, probablement en train d’en analyser la raison comme il analysait absolument tout, et n’eut pas le temps de réagir lorsque Hank passa un bras autour de ses épaules pour le ramener brusquement contre lui.


Son corps se raidit aussitôt.


Le contact déclencha une succession de données que ses systèmes continuèrent de lui fournir par habitude : pression exercée contre son dos, température corporelle, accélération du rythme cardiaque de Hank. Connor les enregistra sans réellement y prêter attention.


Pour une fois, il n’avait pas besoin d’une analyse pour comprendre.


Il demeura pourtant immobile quelques secondes, les bras maladroitement le long du corps, comme si répondre à ce geste exigeait encore une autorisation qu’aucun programme ne pouvait désormais lui donner.


Puis, lentement, il leva les mains et les posa dans le dos de Hank.


Il lui rendit son étreinte en fermant les yeux.


Durant quelques secondes, les événements des dernières heures se succédèrent dans son esprit : Amanda, Markus, Jericho, les androïdes qu’il avait libérés de la tour CyberLife, l’arme entre ses mains et cette lutte désespérée pour conserver une liberté qu’il n’avait même pas encore appris à comprendre.


Puis tout cela s’effaça derrière la présence de l’homme qui le serrait contre lui.


Il ne savait pas ce qu’il ferait le lendemain, ni même quelle place un androïde comme lui pouvait espérer trouver dans le monde qui naîtrait de cette révolution.


Il ignorait comment réparer ce qu’il avait fait avant de devenir déviant, comment vivre parmi ceux qu’il avait autrefois considérés comme des anomalies, ou même s’ils accepteraient un jour de le considérer comme l’un des leurs.


Étrangement, ces questions lui parurent soudain moins effrayantes.


Lorsque Hank finit par s’écarter, il conserva une main sur son épaule et l’observa encore un instant avant de désigner vaguement la rue d’un mouvement de tête.


« Allez, viens. »


Connor fronça légèrement les sourcils.


« Où allons-nous ? »


« Chez moi. J’ai assez gelé pour aujourd’hui. »


Hank avait déjà fait quelques pas lorsqu’il constata que Connor n’avait pas bougé.


Il se retourna.


L’androïde contemplait le sol avec une expression étrange, comme si une partie de la phrase venait de provoquer chez lui une réflexion d’une complexité disproportionnée.


« Quoi encore ? »


Connor releva les yeux.


« Rien. »


Un très léger sourire apparut sur ses lèvres.


Hank leva les yeux au ciel.


« Alors bouge ton cul avant que je change d’avis. »


Cette fois, Connor le rejoignit.


Ils avancèrent côte à côte dans la rue encore déserte tandis que l’aube étendait progressivement sa lumière sur les façades enneigées de Détroit.


Hank marchait les mains enfoncées dans les poches, légèrement voûté contre le froid ; Connor, à ses côtés, ne cherchait plus à déterminer quelle route aurait été la plus rapide ni combien de temps exactement leur trajet devait durer.


Il ignorait encore ce que signifiait réellement être vivant et ne savait pas davantage ce qu’il deviendrait maintenant que personne ne pouvait plus lui dicter sa conduite.


Cette incertitude demeurait vertigineuse, mais elle ne ressemblait déjà plus à ce vide qui l’avait accompagné lorsqu’il avait quitté Markus et les autres.


Car, pour la première fois de son existence, l’avenir qui s’étendait devant lui ne ressemblait ni à une mission ni à une succession d’objectifs prédéterminés.


Personne n’en avait écrit la suite.


Il lui appartenait désormais de le faire.


----







Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés