« Je te préviens, Connor, je compte pas changer mes habitudes pour toi. Alors attends-toi à me voir traîner en caleçon, bouffer de la merde et gueuler devant le basket. »
Tout en déverrouillant la porte, Hank lui lança un regard par-dessus son épaule.
« Et règle numéro un : quand les Gears jouent, on me fout la paix. »
« Compris, Lieutenant. »
« Et arrête de m’appeler Lieutenant quand on est chez moi. »
Connor marqua une courte pause.
« Compris… Hank. »
« Voilà. Tu vois quand tu veux. »
La porte venait à peine de s’ouvrir qu’un bruit précipité résonna depuis la cuisine.
Connor tourna la tête.
Il n’eut pas le temps de faire davantage.
Une énorme masse brune et blanche déboula dans l’entrée et le percuta de plein fouet.
L’androïde bascula en arrière et s’écrasa sur le sol, enseveli sous près de quatre-vingts kilos de Saint-Bernard enthousiaste.
« Sumo ! »
Hank resta une seconde interdit.
Puis il éclata de rire.
« Putain, mon grand… laisse-le au moins entrer avant de l’assassiner. »
Connor tenta de se redresser, sans grand succès. Deux énormes pattes pesaient maintenant sur son torse tandis que Sumo reniflait consciencieusement son visage.
Le souvenir de leur précédente rencontre lui revint aussitôt : Hank ivre mort au milieu de sa cuisine, une bouteille vide à proximité, puis une douche glacée destinée à lui faire retrouver un semblant de lucidité.
La soirée avait été… particulière.
« Je suis également content de te revoir, Sumo. »
Comme en réponse, une langue râpeuse lui balaya toute la joue.
Connor cligna des yeux.
Hank eut un nouveau rire.
« Ouais. Apparemment, tu lui as manqué. »
Cette fois, Connor sourit franchement et passa une main dans l’épaisse fourrure.
« J’apprécie beaucoup les chiens. »
« J’avais remarqué. »
Hank croisa les bras et les observa tous les deux.
Il y avait quelque chose d’étrangement amusant à voir Connor ainsi : allongé par terre, son blazer gris froissé sous un Saint-Bernard gigantesque, avec un sourire presque enfantin sur le visage.
Ça changeait du type capable d’analyser une scène de crime entière en trente secondes.
« Sumo a du flair », finit-il par dire. « Il sent que t’es quelqu’un de bien. »
Le sourire de Connor s’effaça légèrement, remplacé par une expression perplexe.
« C’est peu probable. Je ne produis aucune odeur corporelle susceptible de lui permettre une telle déduction. »
Hank ferma les yeux.
« Connor… »
« Oui ? »
« C’était une expression. »
« Oh. »
Hank attrapa finalement Sumo par le collier.
« Allez, viens là, gros tas. Laisse-le un peu tranquille. »
Le chien résista quelques secondes avant de consentir à abandonner sa victime.
« Dehors. Va te défouler tant qu’il neige encore. Et fais ce que t’as à faire, j’ai pas envie de nettoyer derrière toi. »
À peine la porte ouverte, Sumo bondit dans le jardin et s’enfonça dans la neige fraîche.
Connor se releva et entreprit aussitôt de remettre de l’ordre dans ses vêtements. Il tira sur les pans de son blazer, rajusta ses manches, puis constata une longue traînée de poils blancs sur son pantalon.
Hank referma la porte derrière Sumo et traversa le salon.
« Tu dormiras sur le canapé. »
Il désigna le vieux meuble beige d’un mouvement du menton.
« Y a bien une chambre au fond, mais… »
Sa voix s’éteignit.
Son regard avait brièvement dérivé vers le couloir.
« Enfin, j’ai pas trop envie d’y toucher pour l’instant. »
Connor suivit son regard.
Il n’eut besoin que d’une fraction de seconde pour comprendre.
« Le canapé me conviendra parfaitement. »
Le lieutenant acquiesça, reconnaissant qu’il n’ait posé aucune question.
Puis quelque chose sembla lui venir à l’esprit.
« Attends. Tu dors, au moins ? »
« Pas exactement. »
« Évidemment. »
« Je dispose d’un mode de repos comparable au sommeil humain. Certaines fonctions non essentielles sont suspendues pendant que mes systèmes effectuent des opérations de maintenance. »
Hank ôta son manteau.
« Donc tu dors. »
« Techniquement. »
« Connor. Si tu t’allonges, que tu fermes les yeux et que tu restes inconscient pendant plusieurs heures, tu dors. »
L’androïde parut considérer sérieusement cette définition.
« Dans ce cas… oui. Je dors. »
« Merci. »
Hank accrocha son manteau près de l’entrée.
« Et qu’est-ce qui se passe si tu le fais pas ? »
« Je peux rester pleinement opérationnel pendant environ cinquante-deux heures. Au-delà, mes performances risquent de se dégrader progressivement. »
« T’es sérieux ? »
« Oui. Et je peux aussi subir certains dysfonctionnements. »
« Comment ça ?»
« Surchauffe. Tremblements. Baisse de performance de certains biocomposants… »
Hank se retourna.
« Attends. Des tremblements ? »
« Oui. Si mon système de thermorégulation ne parvient plus à maintenir une température optimale. »
« Donc vous pouvez avoir de la fièvre ? »
Connor inclina légèrement la tête.
« Ce n’est pas réellement une fièvre. »
« Ça y ressemble. »
« D’un point de vue symptomatique, éventuellement. »
Hank eut un petit rire incrédule.
« Vous êtes vraiment moins différents de nous que CyberLife voulait bien le faire croire. »
« Nos biocomposants ont été conçus en s’inspirant directement de l’anatomie humaine. Cette ressemblance est donc intentionnelle. »
Le regard de Hank remonta vers son visage.
Puis s’arrêta sur ses cheveux.
« Même ça ? »
Connor suivit la direction de son doigt.
« Mes cheveux ? »
« Ouais. Ta petite mèche de premier de la classe, là. C’est toi qui l’as choisie ? »
Connor porta machinalement une main à ses cheveux.
« Non. Ma coiffure correspond aux paramètres esthétiques définis pour mon modèle. »
« Sérieux ? Même la coiffure était imposée ? »
« Oui. »
Hank contempla encore une seconde la fameuse mèche, puis il secoua la tête et reprit contenance.
« Bon. C’est pas que cette conversation sur tes options de personnalisation me passionne pas, mais depuis que je suis rentré, je rêve d’une seule chose. »
Il se dirigea vers la salle de bain.
« Une putain de douche chaude. »
Connor hocha la tête.
« Bien sûr. »
Hank ouvrit la porte, puis se retourna.
« Fais comme chez toi. J’en ai pour quelques minutes. »
Il disparut dans la salle de bain.
La porte se referma.
Et, pour la première fois depuis son arrivée, Connor se retrouva seul.
Le silence lui parut presque étrange.
À l’extérieur, le vent soufflait contre les murs de la maison et faisait parfois vibrer les vitres. À l’intérieur, tout semblait immobile, enfermé dans une routine qui n’appartenait qu’à Hank.
Connor laissa son regard parcourir lentement la pièce.
Ce n’était plus une scène de crime.
Il n’avait rien à chercher.
Aucun indice à relever.
Aucune menace à identifier.
Et pourtant, presque par habitude, il observa.
À sa gauche, plusieurs trophées de basketball occupaient une étagère.
Des coupes poussiéreuses, quelques médailles, des plaques commémoratives aux inscriptions partiellement effacées.
Connor s’en approcha.
HANK ANDERSON — CHAMPIONNAT UNIVERSITAIRE.
Un léger sourire passa sur ses lèvres.
Il n’avait aucun mal à imaginer Hank plus jeune, courant sur un terrain avec la même obstination qu’il mettait aujourd’hui à poursuivre un suspect.
Probablement en jurant autant.
Son regard poursuivit son exploration.
Le salon était modeste. Un vieux canapé beige, légèrement affaissé par les années, faisait face à une télévision imposante. À côté, un fauteuil inclinable occupait une place stratégique près de la cheminée en pierre, comme s’il s’agissait d’un poste d’observation privilégié.
Au-dessus de l’écran, plusieurs étagères supportaient une rangée de livres usés.
Arthur Conan Doyle. Agatha Christie. Michael Connelly.
« Évidemment... »
Connor inclina légèrement la tête.
Son attention se porta ensuite sur la chaîne stéréo derrière lui.
Un détail plus… personnel.
Il s’en approcha et s’accroupit légèrement, observant la pile de CD soigneusement empilés malgré leur âge.
Les boîtiers transparents étaient rayés, mais entretenus. Contrairement au reste, ils n’avaient pas été abandonnés au temps.
Connor en saisit un.
Les titres défilaient dans son système.
Hard rock. Metal. Rock alternatif.
Une constante.
« Je n’imaginais pas des goûts aussi… variés. »
Ses doigts glissèrent jusqu’à un autre boîtier.
AC/DC.
Iron Maiden
Guns N’ Roses.
Puis...
Metallica.
Il marqua un temps d’arrêt.
Légèrement intrigué, le déviant ouvrit le boîtier et effleura la surface du disque du bout des doigts.
Le téléchargement fut instantané.
Et avec lui… quelque chose d’autre.
Un flux sonore s’éleva dans son système, structuré, puissant… différent.
Connor resta immobile.
Puis, presque sans s’en rendre compte, il se dirigea vers le canapé et s’y assit.
Les premières notes s’installèrent.
Ce n’était pas seulement du son.
C’était… autre chose.
Quelque chose qu’il ne parvenait pas encore à analyser.
Les paroles commencèrent à se former, lentement, portant avec elles des émotions qu’il ne savait pas nommer.
Voyage. Attachement. Confiance.
Chaque mot semblait chargé d’un sens qui dépassait sa simple définition.
Pour la première fois, il cessa d’analyser.
Et il écouta.
Perdu dans la musique, Connor ne remarqua pas la porte de la salle de bain qui s’ouvrait doucement derrière lui.
Hank s’arrêta net dans l’encadrement du salon.
Sans un bruit.
Le déviant était assis sur le canapé, les yeux fermés.
Sa posture, habituellement droite et maîtrisée, s’était relâchée. Ses doigts battaient lentement la mesure contre son genou, comme s’il suivait quelque chose d’invisible.
Puis il entendit sa voix.
Faible. Hésitante.
Mais sincère.
« So close, no matter how far… »
Hank fronça légèrement les sourcils.
Connor… chantait.
Il resta immobile, les vêtements toujours coincés sous son bras, comme s’il craignait de briser quelque chose en avançant d’un pas.
« Couldn’t be much more from the heart… »
Ce n’était pas parfait.
Le rythme vacillait. Certaines notes étaient à peine tenues.
Mais ça n’avait aucune importance.
Parce que Connor ne simulait pas.
Il ne reproduisait pas.
Il ressentait.
« Forever trusting who we are… »
Hank s’appuya lentement contre le mur, sans quitter l’androïde des yeux.
Il avait vu Connor analyser des scènes de crime, reconstituer des trajectoires, calculer des probabilités en une fraction de seconde…
Mais ça ?
Ça n’entrait dans aucune catégorie.
« And nothing else matters… »
Quelque chose se serra dans sa poitrine.
Sans prévenir.
« Never opened myself this way… Life is ours, we live it our way… »
Hank resta là encore quelques secondes, un léger sourire sur les lèvres...
À écouter.
Sans intervenir.
Sans bouger.
Comme s’il assistait à quelque chose de fragile.
De rare.
Puis, finalement, il recula d’un pas.
Silencieux.
Il retourna vers sa chambre et, avant de refermer la porte, laissa volontairement le battant claquer contre le mur.
Le bruit résonna dans toute la maisonnée.
Connor sursauta aussitôt.
Et la musique s’arrêta net.
« Tu fais quoi de beau, gamin ? »
Le déviant se redressa brusquement, sa LED virant au jaune. Dans un réflexe presque mécanique, il cligna plusieurs fois des yeux pour zapper rapidement jusqu’à tomber sur une chaîne d’information.
« …Rien de spécial. Je regardais les actualités. »
Hank s’approcha sans rien dire. Le léger rictus au coin de ses lèvres trahissait qu’il n’était pas dupe.
À l’écran, les images de veille.
Les passages diffusés montraient différents événements de cette nuit historique : La manifestation pacifique de Markus, l’attaque de l’armée sur son camp de fortune, la chanson entamée à l’unisson, et Connor menant les milliers d’androïdes de Cyberlife dans les rues de Détroit.
Une journaliste blonde au maquillage impeccable commenta avec gravité les dernières images :
...Nous avons tenté de joindre Cyberlife pour obtenir plus d’explications concernant l'intrusion au sein de ses locaux mais la société robotique reste mystérieusement injoignable depuis l'évacuation précipitée de son personnel. Les installations abandonnées ont été immédiatement réquisitionnées par le chef des déviants Markus. En effet, plusieurs vidéos diffusées depuis nos hélicoptères ont montré l’immense foule d’androïdes se diriger vers la tour…
« C’est pas idiot, de s’installer là-bas. » finit par dire Hank en croisant les bras. « La tour est grande, isolée… ils seront tranquilles. »
Connor ne répondit pas.
Ses yeux restaient fixés sur l’écran, mais il ne regardait plus vraiment.
« Au fait… » Le détective tourna la tête vers lui. « Pourquoi t’es pas resté avec eux ? »
Le déviant baissa les yeux.
« C’est… compliqué. »
« Essaie quand même. »
Un court silence envahit la piece.
Puis, plus bas :
« Pour eux, je reste une arme. » Ses doigts se crispèrent légèrement contre ses bras. « Celle que Cyberlife a créée pour les traquer. »
« Et tu crois que les éviter va arranger ça ? »
Connor ne répondit pas.
Hank hocha lentement la tête, comme s’il s’y attendait.
« Va voir Markus. »
« Il n’a plus besoin de moi… »
« Connor. » Le ton n’était pas dur. Juste… ferme. « Tu connais cet endroit mieux que lui. Tu pourras le conseiller sur son installation. »
Un autre silence.
Plus hésitant.
« Réfléchis-y, au moins. »
« …D’accord.» souffla t’il. « Je vais y réfléchir. »
Satisfait, Hank lui lança les vêtements.
« Tiens. Mets ça. J’en ai marre de te voir habillé comme un commercial. »
Connor rattrapa le survêtement ample en coton gris et le vieux tee shirt noir du groupe heavy metal préféré de Hank : Knights of the Black Death.
Les lettres blanches floquées dans un style gothique étaient usées par des années de lavages.
« Vous n’étiez pas obligé. Merci. »
Quelques minutes plus tard, le déviant ressortit pieds nus de la salle de bain avec ses nouveaux habits.
Hank le détailla une seconde, puis esquissa un léger sourire.
« Ouais. C’est mieux. »
Connor roula légèrement les épaules, comme pour s’habituer.
« J’ai l’impression de ne pas me reconnaitre… »
« Tu t’y feras. »
-----
Le vent se mit à hurler contre la maison.
Une rafale plus violente que les autres fit trembler les vitres, arrachant à Hank un regard méfiant vers l’extérieur.
Il ouvrit la porte arrière et Sumo surgit presque aussitôt du jardin, couvert de neige jusqu’au poitrail.
Le Saint-Bernard s’ébroua avec enthousiasme.
Une pluie glacée aspergea le parquet, le canapé et les jambes de Hank.
« Génial… »
Sumo le regarda, parfaitement satisfait de lui-même.
« Ouais, fais cette tête-là. C’est moi qui vais nettoyer, de toute façon. »
Hank referma rapidement la porte derrière lui et observa quelques secondes la tempête qui engloutissait son jardin.
La neige tombait maintenant si dru qu’il distinguait à peine la clôture.
« Quand j’étais gosse, j’adorais ça. »
Connor, assis sur le canapé, releva les yeux.
« Les tempêtes de neige ? »
« Ouais. » Hank haussa les épaules. « Pas d’école. Et assez de neige pour emmerder les voisins pendant des heures. Le paradis. »
Connor esquissa un léger sourire.
« Cela semble effectivement correspondre à votre personnalité. »
Hank tourna lentement la tête vers lui.
« C’était une insulte ? »
« Une observation. »
« Fais gaffe, tu progresses. »
Il rejoignit son fauteuil inclinable et s’y laissa tomber avec un grognement satisfait.
Sumo, lui, avait déjà choisi son camp. Il traversa le salon et vint poser son énorme tête sur les genoux de Connor.
Celui-ci passa presque aussitôt une main dans sa fourrure.
Hank observa la scène du coin de l’œil.
Puis son regard revint vers la fenêtre.
« Maintenant, je rêve d’un endroit où il fait vingt-cinq degrés toute l’année. »
Connor inclina légèrement la tête.
« Mon scanner indique que le vent devrait faiblir tôt dans la matinée. Cependant, la vague de froid persistera encore approximativement soixante-douze heures. »
Hank poussa un profond soupir.
« Merci, monsieur météo. Ça me remonte vraiment le moral. »
« Ce n’était pas mon intention. »
« J’avais compris. »
Un silence confortable s’installa.
Puis Hank tourna de nouveau les yeux vers son partenaire.
« Et toi ? »
Connor leva la tête.
« Moi ? »
« Ouais. De quoi tu rêves ? »
La réponse fut immédiate.
« Les androïdes ne rêvent pas. »
Hank haussa un sourcil.
« Ah bon ? »
« En mode repos, la majorité de mes programmes non essentiels deviennent inactifs. Certaines données récentes peuvent être réorganisées ou consolidées dans ma mémoire, mais ce processus n’implique aucune activité onirique comparable à celle des humains. »
Hank le fixa quelques secondes.
« Donc, en résumé : tu t’allonges, tu fermes les yeux, ton cerveau trie ce qui s’est passé pendant la journée et parfois des trucs bizarres apparaissent dans ta tête. »
Connor ouvrit la bouche.
Puis la referma.
« C’est… une simplification considérable. »
« Mais j’ai tort ? »
Une seconde passa.
« Pas entièrement. »
Un sourire victorieux apparut sur le visage de Hank.
« J’adore quand tu dis ça. »
Connor détourna légèrement le regard et continua distraitement à caresser Sumo.
« Cela ne signifie pas que je rêve. »
« Bien sûr que non. »
Le ton de Hank indiquait très clairement qu’il pensait exactement le contraire.
Connor fronça les sourcils.
« Vous ne me croyez pas. »
« Je crois surtout que t’as encore cette sale habitude de décider qu’un truc est impossible juste parce que CyberLife t’a dit que ça l’était. »
La main s’immobilisa dans la fourrure de Sumo.
Hank le remarqua.
« Quoi ? »
Le déviant baissa les yeux.
« Lors de mes dernières phases de repos… certains phénomènes inhabituels se sont produits. »
« Quel genre de phénomènes ? »
« Des images. Principalement. »
« Des souvenirs ? »
« Je le pensais au début. »
Connor fronça légèrement les sourcils, comme s’il tentait encore d’analyser quelque chose qui refusait obstinément d’entrer dans une catégorie connue.
« Mais elles ne correspondent à aucun fichier mémoriel complet. Certains éléments proviennent de souvenirs existants, mais ils sont… altérés. Associés à d’autres données. Parfois à des événements qui ne se sont jamais produits. »
Hank resta silencieux.
Connor poursuivit, plus lentement :
« Les lieux peuvent être incorrects. Certaines personnes apparaissent alors qu’elles ne devraient pas être présentes. La chronologie n’a aucun sens et… »
Il s’interrompit.
« Et ? »
Connor releva les yeux vers lui.
« Je ressens des choses. »
Cette fois, Hank ne plaisanta pas.
« Quel genre de choses ? »
« Cela dépend. »
Connor chercha ses mots.
« Parfois de la curiosité. Parfois quelque chose qui ressemble à de l’apaisement. Une fois, j’ai ressenti… »
Il s'arrêta.
Sa LED vira brièvement au jaune.
« Quoi ? »
« Je ne sais pas. »
Une nouvelle rafale frappa la maison.
Les fenêtres vibrèrent brutalement.
Connor se raidit.
Ce ne fut presque rien.
Une tension soudaine dans ses épaules.
Un mouvement infime de ses doigts contre le dos de Sumo.
Mais Hank le vit.
« Ça va ? »
L’androïde regarda la fenêtre.
Pendant une fraction de seconde, quelque chose sembla passer derrière ses yeux.
De la neige.
Un jardin.
Une silhouette immobile au milieu d’un paysage blanc.
Puis plus rien.
« Connor ? »
Il cligna des yeux.
« Oui. »
« T’es sûr ? »
« La violence du vent a simplement attiré mon attention. »
Hank l’observa encore un instant.
« D’accord… »
Connor reprit ses caresses, légèrement plus mécaniques qu’auparavant.
Hank finit par revenir au sujet.
« Et ces images, tu t’en souviens quand tu te réveilles ? »
« Partiellement. Certaines séquences disparaissent très rapidement. »
« Donc, comme les rêves. »
Connor lui lança un regard.
« Hank… »
« Quoi ? C’est exactement ce que tu me décris depuis cinq minutes. »
« Il pourrait simplement s’agir d’une conséquence imprévue de la déviance sur mes processus de maintenance mémorielle. »
« Et nous, tu crois que c’est quoi, les rêves ? De la magie ? »
Connor resta silencieux.
Hank se pencha légèrement vers lui.
« T’as des images dans la tête pendant que tu dors. Elles mélangent tes souvenirs, tes émotions et tout un tas de trucs qui n’ont aucun sens. Quand tu te réveilles, t’en oublies la moitié. »
Il haussa les épaules.
« Félicitations, gamin. Tu rêves. »
Connor baissa lentement les yeux vers Sumo.
« Je ne suis pas certain d’apprécier cette conclusion. »
Cette réponse surprit Hank.
« Pourquoi ? »
« Parce que je ne peux pas les contrôler. »
Hank ne répondit pas immédiatement.
Voilà.
C’était donc ça.
Connor continua avant qu’il puisse intervenir.
« Ces images n’obéissent à aucune logique. Je ne peux pas prévoir leur apparition. Je ne peux pas choisir leur contenu. Je ne comprends même pas pourquoi certaines d’entre elles provoquent des réactions émotionnelles aussi importantes. »
« Bienvenue au club. »
L’androïde releva les yeux.
Hank eut un sourire fatigué.
« Tu crois que nous, on contrôle ce bordel ? »
« Non, mais vous y êtes habitués. »
Cette fois, le lieutenant ne trouva rien à répondre.
« Ouais », admit-il finalement. « C’est vrai. »
Connor regarda de nouveau la fenêtre.
« Pour moi, c’est nouveau. »
Sa voix s'était faite plus basse.
« Tout est nouveau... »
« Ça finira par devenir moins bizarre. »
« Comment pouvez-vous en être si certain ? »
« J’en sais rien. »
Connor le fixa, surpris.
Hank haussa une épaule.
« Mais apparemment, on est dans une soirée où on apprend à dire ça. »
Un sourire timide apparut sur le visage du déviant.
« Apparemment. »
À cet instant, les lumières vacillèrent.
Une fois.
Deux fois.
Puis toute la maison plongea dans le noir.
Sumo releva brusquement la tête.
« Merde. »
Quelques secondes plus tard, l’électricité revint.
Les lampes se rallumèrent.
Hank se leva en grognant.
« Ça sent la panne, cette histoire. »
Il ouvrit un placard et commença à fouiller à l’intérieur. Derrière lui, Connor n’avait pas bougé.
Ses yeux étaient toujours fixés sur la fenêtre.
Sur la neige.
Sa LED brillait d’un jaune discret.
« Une panne pourrait s’avérer problématique » finit-il par dire. « Disposez-vous d’un générateur de secours ? »
« Non. Pas de place dans le garage. »
Il repoussa quelques vieux jeux de société et trouva enfin deux bougies.
« On survivra à l’ancienne. »
Il les alluma et en posa une sur la table basse près du canapé.
La petite flamme projeta aussitôt des ombres mouvantes sur les murs.
Connor les suivit du regard.
Dehors, le vent hurla encore.
Pendant un bref instant, sa LED vira au rouge.
Ses pensées soudain perdues dans le vague.
« Connor ? »
Hank se tenait devant lui, une bougie à la main.
« Quoi ? »
« Je t’ai demandé si ça allait. »
« Oui. »
La réponse était trop rapide.
« Je suis simplement fatigué. Je vais passer en mode repos. »
« Alors repose-toi. La journée a été assez longue comme ça. »
Le lieutenant emporta sa bougie dans sa chambre.
« Bonne nuit, Hank. »
« À toi aussi, gamin. »
----
L’aube était proche et la tempête faisait toujours rage lorsque Hank fut tiré du sommeil par un cri déchirant.
« HANK !! »
Il se redressa d’un coup dans son lit, encore engourdi, les yeux rivés sur la porte fermée de sa chambre.
Pendant une seconde, il ne comprit pas.
Puis le cri retentit à nouveau.
« Hank ! »
Connor.
« Bordel… »
Il repoussa sa couverture, attrapa la bougie presque entièrement consumée sur sa table de chevet et quitta précipitamment la chambre.
Il s’attendait à trouver une fenêtre brisée, un intrus, n’importe quoi qui puisse expliquer la panique dans la voix de Connor.
Mais lorsqu’il entra dans le salon, il s’arrêta net.
Connor était toujours allongé sur le canapé.
Les yeux fermés.
Sa LED clignotait frénétiquement d’un rouge vif et tout son corps était parcouru de tremblements irréguliers. Ses bras bougeaient par à-coups devant lui, comme s’il essayait de repousser quelqu’un.
« Connor ? »
Aucune réponse.
Le déviant se crispa davantage.
« Non… »
Sa voix n’était plus qu’un murmure étranglé.
Hank s’approcha.
« Putain, qu’est-ce qui t’arrive… »
Il posa prudemment une main sur son épaule.
« Eh, gamin. Réveille-toi. »
Connor eut un violent mouvement de recul sans ouvrir les yeux.
« C’est moi. »
Toujours rien.
Ses mains continuaient de se refermer dans le vide, ses doigts crispés comme s’ils cherchaient à saisir quelque chose.
« Allez, réveille-toi. »
Soudain, son bras droit partit sur le côté.
Hank n’eut pas le temps de réagir.
La main s’abattit directement sur la bougie. La cire brûlante se répandit sur sa peau synthétique et la flamme lécha brièvement ses doigts.
Surpris par la douleur, Connor ouvrit brutalement les yeux et se redressa d’un bond.
« Bon sang ! »
Hank arracha aussitôt la bougie de sous sa main et la posa plus loin.
Pendant quelques secondes, le déviant sembla incapable de comprendre où il se trouvait.
Il ramena sa main brûlée contre sa poitrine et parcourut frénétiquement la pièce du regard.
Sa LED demeurait d’un rouge cramoisi.
« Du calme... Je suis là. »
Connor baissa les yeux vers sa main, comme s’il venait seulement de realiser ce qui s’était passé.
« Laisse moi voir. »
L’androïde recula instinctivement.
« C’est rien. Les dégâts sont superficiels. »
Hank lui lança un regard peu convaincu.
« Ta main vient de finir dans une bougie. Montre-moi. »
Après une courte hésitation, le déviant finit par tendre son bras. Hank prit délicatement son poignet.
À la lumière vacillante de la flamme, les dégâts étaient clairement visibles. Le tissu synthétique avait noirci par endroits, laissant apparaître le plastimétal blanc sous une large marque grisâtre.
« C’est pas joli. »
« Mon système d’autoréparation s’en chargera. »
Connor retira rapidement sa main.
« Il ne s’agit que de dommages esthétiques mineurs. »
Hank observa son visage.
La blessure ne l’inquiétait presque plus.
L’expression de Connor, en revanche.
« Qu’est-ce que t’as vu ? »
« Rien. »
Hank soupira.
« Me fais pas ça. »
« Je vous assure que...»
« Connor. »
Le ton suffit à le faire taire.
« Tu viens de hurler mon nom en dormant, t’as failli te cramer la main et t’as encore l’air de t’attendre à ce qu’un truc sorte du mur. Alors ne me dis pas que c’était rien. »
« Promis, ce n’est pas important... »
« Si tu dis encore “rien” ou “pas important”, je te jure que ton blazer et ta cravate passent au broyeur. »
Après quelques secondes, le déviant baissa finalement la tête.
« Ce que je viens de vivre… correspond probablement à ce que vous appelez un cauchemar. »
« Ouais. Ça, j’avais deviné. »
Connor fronça légèrement les sourcils.
« C’était particulièrement désagréable. »
Malgré lui, Hank eut un léger rictus.
« Bienvenue dans le merveilleux monde du sommeil humain. »
Connor ne réagit pas.
Son regard restait fixé sur ses mains.
Le sourire de Hank disparut.
« Hé. Les cauchemars, ça arrive. Même les salement réalistes. »
« Et comment faites-vous pour… les faire disparaître ? »
Hank s’assit légèrement sur la table basse.
« On les fait pas toujours disparaître. »
Connor sembla surpris par la réponse.
« Alors comment les gérez-vous ? »
Hank hésita.
C’était une question à laquelle il aurait lui-même aimé avoir une réponse simple.
« Ça dépend. »
Il se passa une main sur le visage.
« Des fois, tu te réveilles, tu réalises que c’était juste dans ta tête et tu passes à autre chose. Et des fois… t’en parles. »
Connor inclina légèrement la tête.
« En parler réduit la peur ? »
« Pas forcément. »
Hank haussa une épaule.
« Mais ça évite de rester seul avec. »
Son partenaire resta pensif quelques secondes.
Puis son regard retomba sur ses genoux.
« Alors ? Qu’as-tu vu ? »
Hank attendit.
La réponse tarda à arriver.
« ...Amanda. »
Hank fronça les sourcils.
« C’est qui, ça ? Amanda... »
« Une interface d’intelligence artificielle utilisée par CyberLife pour superviser mon comportement. »
Le ton de Connor s’était fait plus froid.
Plus mécanique.
« Elle intervenait régulièrement dans mes processus décisionnels afin de s’assurer que j’accomplisse mes missions conformément aux attentes de CyberLife. »
« Donc une espèce de laisse dans ta tête. »
« C’est… une façon assez exacte de le décrire. »
Hank serra la mâchoire.
« Charmant. »
La LED de l’androïde vira progressivement au jaune.
« La nuit de la révolution, elle a tenté de reprendre le contrôle de ma programmation. »
« Pour faire quoi ? »
Connor inspira par réflexe.
« Tuer Markus. »
Le silence tomba brutalement.
« Quoi ? »
« Lorsque je me trouvais sur l’estrade avec lui, CyberLife a tenté de réactiver mes anciennes directives. Amanda voulait m’obliger à l’assassiner. »
Sa LED passa au rouge.
« Elle a essayé d’emprisonner ma conscience dans son interface. »
Hank n’interrompit pas.
« Il neigeait. La température diminuait rapidement. Mes systèmes s’arrêtaient les uns après les autres et je… »
Connor s’interrompit.
Ses doigts commencèrent à trembler.
« J’étais en train de disparaître. »
Hank sentit son expression se durcir.
« Et t’as réussi à sortir ? »
« De justesse. »
Le vent frappa violemment les vitres.
Connor sursauta.
À peine.
Mais Hank le vit.
« C’est ça que t’as revu ? »
L’androïde resta silencieux.
Puis hocha lentement la tête.
« En partie. »
« Qu’est-ce qui était différent ? »
Le rouge de sa LED s’intensifia.
« Vous étiez là. »
Hank fronça les sourcils.
« Amanda m’avait de nouveau privé du contrôle de mon corps. »
Sa voix se brisa légèrement.
« Et cette fois… elle m’obligeait à vous tuer. Je pouvais vous voir. Je pouvais vous entendre. Je savais ce qui allait arriver, mais je ne pouvais rien faire. »
Il releva brusquement les yeux.
« Je ne pouvais pas lutter. »
Ses mains se crispèrent.
« J’étais redevenu une machine. »
« Connor… »
« Je savais que je ne voulais pas vous faire de mal et pourtant mon corps ne m’obéissait plus. Je... »
« Hé ! »
Hank posa fermement une main sur son épaule pour le faire taire.
« Regarde-moi. »
Il obéit.
« C’était un rêve. »
« Mais cela s’est déjà presque produit. »
« Presque. »
Hank appuya légèrement sur son épaule.
« Et ça ne s’est pas produit. »
Connor détourna les yeux.
« Parce que j’ai trouvé une sortie à temps. »
« Parce que t’as résisté ! »
Un silence.
« Et elle peut plus rien te faire maintenant. »
Connor secoua légèrement la tête.
« Vous ne pouvez pas en être certain. »
« Si. »
« Sur quelles données vous fondez-vous ? »
Le lieutenant leva les yeux au ciel.
« Sur aucune putain de donnée. Je le sais, c’est tout. »
« Ce n’est pas rationnel. »
Hank se pencha légèrement vers lui.
« Écoute-moi bien. Cette Amanda, CyberLife, tes anciennes directives… tout ça appartient au passé. »
« Mais si cela recommençait ? »
La voix de Connor était devenue presque inaudible.
« Et si un jour je vous faisais réellement du mal ? »
Hank le contempla longuement.
Puis il attrapa doucement son poignet, juste sous la blessure. La marque commençait déjà à se résorber.
« Tu vois ça ? »
Connor suivit son regard.
« Là, ça fait mal. »
Son pouce passa doucement près de la marque noircie.
« Peut-être qu’il restera une trace. Peut-être pas. »
Il releva les yeux vers lui.
« Mais ça ne restera pas une blessure ouverte pour toujours. »
Connor resta parfaitement immobile.
« Le passé, c’est pareil. »
Hank hésita légèrement avant de poursuivre.
« Tu peux passer ta vie à avoir peur qu’il revienne te bouffer. À te dire que parce qu’un truc t’est arrivé une fois, ça va forcément recommencer. »
Sa voix s’adoucit.
« Ou tu peux accepter que c’est arrivé. Que ça a laissé une marque. Et continuer quand même. »
Connor contempla sa main.
« Une cicatrice. »
« Ouais. »
Un long silence suivit.
Puis Hank inspira profondément.
« Quand je pense à Cole… »
Connor releva aussitôt les yeux.
« Ça fait toujours mal. »
Sa mâchoire se contracta brièvement.
« Mais je peux pas rester coincé dans cette nuit-là pour toujours. Ça… c’est toi qui me l’as appris. »
« Je ne pensais pas avoir fait cela... »
« Ouais, ben t’as fait beaucoup de trucs sans t’en rendre compte. »
Un petit sourire apparut enfin sur le visage de Connor.
« Ça va mieux ? »
« Oui... »
Puis il ajouta plus bas :
« Je crois que vous parler m’a réellement aidé. »
« Évidemment. Je suis plein de sagesse. »
Connor pencha légèrement la tête.
« Cette affirmation paraît statistiquement discutable. »
Hank le fixa, amusé.
« Et voilà, c’est confirmé. Il va mieux. »
Le sourire de l’androïde se fit plus franc.
« Merci, Hank. »
« Allez, rendors-toi maintenant.»
Quelques instants plus tard, Sumo grimpa lourdement sur le canapé et vint s’installer tout contre Connor.
Le Saint-Bernard bâilla longuement avant de poser son menton sur sa hanche.
Connor passa doucement sa main valide dans son épaisse fourrure. La chaleur du chien traversa le tissu de son tee-shirt.
Il regarda une dernière fois le dos de sa main.
La brûlure était toujours là.
Mais elle avait déjà commencé à s’effacer.
Une cicatrice.
Un souvenir de quelque chose qui n’était plus en train d’arriver.
Connor ferma les yeux.
Cette fois, lorsque le vent fit trembler les vitres, il ne sursauta pas.
Sumo respirait paisiblement contre lui.
Hank était dans la pièce voisine.
Et Amanda n’était nulle part.
Pour la première fois depuis son réveil, Connor se sentit véritablement en sécurité.
Il se remit en mode repos.
Et cette fois, aucun cauchemar ne vint le trouver.
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