La pluie s’abattait sur Détroit avec un acharnement presque insolent.
Depuis les premières heures de la matinée, d’épais nuages gris avaient englouti le ciel, plongeant la ville dans une pénombre morose. De lourdes gouttes martelaient les vitres, ruisselaient le long des façades et venaient s’écraser sur les trottoirs détrempés. Le vent, froid et capricieux, faisait parfois trembler les fenêtres de la petite maison, tandis que les gouttières débordaient sous l’intensité des averses.
Un temps exécrable.
Le genre de samedi où toute personne raisonnable aurait préféré rester chez elle, confortablement installée sous une couverture, une tasse de café brûlant entre les mains.
Malheureusement, Hank Anderson n’avait pas eu ce privilège.
Un appel particulièrement malvenu du capitaine Fowler, concernant son impressionnant dossier disciplinaire, l’avait contraint à retourner au commissariat.
Le lieutenant avait accueilli la nouvelle avec son enthousiasme habituel : une longue succession de jurons, quelques insultes à peine étouffées et une promesse peu convaincante de ne pas étrangler son supérieur.
Il avait finalement quitté la maison en traînant les pieds, abandonnant Connor à la garde de Sumo.
Une perspective qui, contrairement à ce que Hank aurait pu imaginer, n’avait absolument rien de déplaisant pour le jeune déviant.
Bien au contraire.
Depuis qu’il avait découvert la liberté de penser, de ressentir et d’explorer le monde autrement qu’à travers les paramètres de ses programmes, Connor éprouvait une fascination grandissante pour les animaux.
Leur spontanéité l’intriguait.
Leur façon de manifester de l’affection sans attendre quoi que ce soit en retour le touchait d’une manière qu’il peinait encore à expliquer.
Et Sumo constituait, à ses yeux, un sujet d’observation particulièrement intéressant.
L’énorme Saint-Bernard avait rapidement développé un attachement presque exclusif pour l’androïde. Il recherchait volontiers sa compagnie, venait poser sa lourde tête sur ses genoux et n’hésitait jamais à réclamer quelques caresses supplémentaires.
Une affection que Hank considérait parfois comme une véritable trahison.
« J’te nourris depuis des années, espèce de gros ingrat, et voilà comment tu me remercies ? » avait-il grogné un soir en découvrant son chien paisiblement endormi contre Connor.
Ce dernier avait simplement souri, tandis que Sumo, parfaitement indifférent aux accusations de son maître, avait poussé un soupir satisfait.
En cette fin de matinée, l’atmosphère de la maison était relativement paisible.
Vêtu d’une simple chemise blanche aux manches soigneusement boutonnées et d’un jean bleu sombre, Connor achevait de remettre un peu d’ordre dans le salon.
Il ramassa une balle en caoutchouc abandonnée sous la table basse, récupéra un os à mâcher coincé entre deux coussins et replaça quelques magazines sur leur pile.
Un travail simple, presque reposant.
Il venait justement de redresser un coussin lorsque le bruit caractéristique de griffes raclant le parquet attira son attention.
Sumo se tenait devant la porte d’entrée.
Immobile.
Les oreilles légèrement dressées, la queue battant lentement l’air, il fixait l’androïde avec une insistance qui ne laissait guère de place au doute.
Connor inclina la tête.
« Ah... »
Le chien poussa un petit gémissement.
« Ça y est ? Tu ne peux vraiment plus attendre, hein, mon grand ? »
En guise de réponse, Sumo gratta la porte d’une patte impatiente.
Connor tourna les yeux vers la fenêtre.
Dehors, la pluie continuait de tomber à verse, transformant progressivement la petite parcelle de pelouse en un terrain spongieux parsemé de flaques.
Il fronça légèrement les sourcils.
Une rapide consultation des données météorologiques confirma ce qu’il redoutait : aucune accalmie n’était prévue avant plusieurs heures.
Probabilité d’une interruption des précipitations dans les trente prochaines minutes : 2 %.
Décourageant.
Connor aurait préféré attendre une accalmie, ne serait-ce que pour éviter à Sumo de revenir trempé jusqu’aux os et d’imprégner toute la maison de cette odeur si particulière de chien mouillé, que Hank supportait difficilement.
Malheureusement, les prévisions météorologiques étaient formelles : la pluie ne semblait pas près de s’arrêter.
Et à en juger par les petits gémissements impatients du Saint-Bernard, celui-ci n’avait manifestement aucune intention d’attendre davantage.
« Très bien... Puisque nous n’avons pas le choix », concéda Connor dans un soupir résigné.
Son regard parcourut rapidement l’entrée avant de s’arrêter sur un parapluie noir, soigneusement rangé près du placard.
Voilà qui pourrait faire l’affaire.
Certes, les dimensions imposantes de Sumo rendaient peu probable la possibilité de le protéger entièrement des intempéries, mais en le maintenant suffisamment près de lui, Connor estimait pouvoir limiter les dégâts.
Du moins, c’était ce qu’il espérait.
Il récupéra le parapluie, vérifia machinalement son mécanisme d’ouverture, puis reporta son attention sur son imposant compagnon, qui piétinait désormais devant la porte avec une impatience grandissante.
« Écoute-moi bien, Sumo. Nous allons sortir quelques minutes, juste le temps que tu fasses tes besoins. Ensuite, nous rentrerons immédiatement. Et surtout, tu restes près de moi, d’accord ? »
Le Saint-Bernard leva vers lui ses grands yeux marron et remua vigoureusement la queue, comme s’il venait de comprendre chacune de ses recommandations.
Attendri par cette réaction, Connor esquissa un sourire et lui gratta affectueusement le sommet du crâne.
« Voilà, bon garçon. Je savais que je pouvais compter sur toi. »
Une confiance qui, malheureusement, allait se révéler quelque peu prématurée.
Rassuré, l’androïde se redressa, le parapluie dans une main, et posa l’autre sur la poignée de la porte.
« Bien. Alors, allons-y. »
Il entrouvrit le battant, laissant aussitôt pénétrer une bouffée d’air froid et humide, accompagnée du grondement régulier de la pluie.
Mais avant même qu’il ait eu le temps de déployer son parapluie, une énorme masse de fourrure blanche et brune se faufila brusquement entre ses jambes.
« Sumo, attends... ! »
Trop tard.
L’énorme Saint-Bernard s’était déjà élancé à l’extérieur, traversant la petite parcelle de pelouse détrempée avec un enthousiasme débordant. Ses larges pattes soulevaient des gerbes d’eau à chacun de ses bonds, tandis que sa queue fouettait joyeusement l’air.
Connor resta un instant immobile sur le seuil, son parapluie encore fermé à la main, observant avec une inquiétude grandissante la trajectoire empruntée par son compagnon.
Une trajectoire qui le menait droit vers une immense flaque de boue formée au milieu du jardin.
« Sumo ! Non, pas là ! »
Mais son avertissement arriva beaucoup trop tard.
Dans une éclaboussure retentissante, le chien plongea les quatre pattes dans l’eau brunâtre, avant de se laisser tomber sur le flanc avec un grognement de satisfaction.
Connor écarquilla les yeux.
« Oh, non... »
Sous son regard consterné, Sumo entreprit de se rouler avec un plaisir évident dans la terre détrempée. Son énorme corps se tortilla d’un côté puis de l’autre, ses pattes s’agitant maladroitement dans les airs tandis que son épaisse fourrure blanche et brune absorbait généreusement l’eau boueuse.
En quelques secondes à peine, le magnifique Saint-Bernard avait perdu toute apparence de propreté.
La LED de Connor passa du bleu au jaune.
« Sumo ! Arrête ça immédiatement ! »
Loin de se laisser impressionner par le ton réprobateur de l’androïde, le chien poursuivit ses roulades avec un enthousiasme renouvelé, allant jusqu’à enfouir son museau dans la boue avant de secouer vigoureusement la tête.
De petites projections brunâtres éclaboussèrent l’herbe environnante.
Connor contempla le spectacle, partagé entre l’incrédulité et une profonde résignation.
« Tu n’es vraiment pas possible... » murmura-t-il en laissant retomber ses épaules.
Il déposa finalement le parapluie contre le mur de l’entrée, jugeant son utilité désormais bien relative, puis s’agenouilla dans l’embrasure de la porte.
« Allez, Sumo. Viens ici, mon garçon. »
Il tapota doucement son genou pour attirer son attention.
Le Saint-Bernard releva brièvement la tête.
Pendant un instant, Connor crut avoir réussi. Mais après lui avoir adressé un regard parfaitement innocent, Sumo se laissa de nouveau tomber sur le dos, ses quatre pattes battant joyeusement l’air.
L’androïde ferma les yeux une seconde.
« Évidemment... »
Il tenta néanmoins de conserver un ton encourageant.
« Sumo, viens ! Sois gentil. »
Le chien finit par se redresser, secouant sa fourrure déjà copieusement imprégnée de terre.
Connor esquissa un sourire plein d’espoir.
« Voilà, c’est bien. Maintenant, reviens à la maison. »
Mais au lieu d’obéir, Sumo trottina tranquillement jusqu’à la clôture arrière du jardin, renifla quelques touffes d’herbe et leva la patte pour se soulager.
Connor le suivit des yeux.
« Bon... Au moins, tu n’as pas oublié pourquoi nous sommes sortis. »
Malheureusement, une fois ses besoins terminés, le Saint-Bernard ne manifesta pas la moindre intention de rentrer.
Il retourna directement vers sa flaque favorite et s’y abandonna de nouveau avec un bonheur manifeste.
« Sumo ! »
La protestation de Connor se perdit dans le bruit de la pluie.
Le déviant resta quelques secondes à contempler l’animal, les mains posées sur ses hanches.
Il devait reconnaître que le chien semblait passer un moment absolument merveilleux.
Ce qui était loin d’être son cas.
« Très bien... Réfléchissons. »
Le poursuivre dans le jardin ne ferait probablement qu’encourager son comportement joueur. Il lui fallait donc trouver un moyen de convaincre Sumo de revenir de son plein gré.
Soudain, ses yeux s’illuminèrent.
Les friandises.
Bien sûr !
Hank conservait toujours une boîte de biscuits pour chiens au-dessus du réfrigérateur.
Connor se redressa aussitôt.
« Ne bouge pas, Sumo. Je reviens tout de suite. »
Une recommandation dont le Saint-Bernard ne sembla absolument pas se préoccuper.
L’androïde traversa rapidement la cuisine, récupéra la boîte métallique et en sortit une unique friandise.
Il considéra un instant le petit biscuit dans sa paume.
Compte tenu de la gourmandise légendaire de Sumo, cela devrait largement suffire.
Satisfait de son raisonnement, il retourna vers l’entrée.
« Sumo ? Regarde ce que j’ai pour toi. »
Le chien continua de se tortiller dans la boue.
Connor leva légèrement la friandise.
« Une bonne friandise, mon grand. »
L’effet fut immédiat.
Les oreilles de Sumo se dressèrent brusquement.
Sa tête massive pivota vers la maison et ses grands yeux marron se fixèrent sur le petit biscuit avec une intensité presque comique.
Connor sourit.
« Ah ! Voilà qui t’intéresse davantage, n’est-ce pas ? »
Le Saint-Bernard se redressa d’un bond.
Sa queue se mit à battre l’air avec une vigueur impressionnante.
Puis il s’élança.
Droit vers Connor.
À pleine vitesse.
Le sourire de l’androïde s’effaça progressivement.
Ses systèmes analysèrent aussitôt la trajectoire de l’animal.
Sa LED vira au jaune.
« Oh, non... »
Sumo accéléra encore.
« Doucement, mon grand ! »
Aucune réaction.
Connor leva instinctivement les mains devant lui.
« Sumo ! Stop ! »
Le chien continuait de foncer.
« STOP ! »
L’instant suivant, une véritable montagne de fourrure détrempée le percuta de plein fouet.
Déséquilibré par la violence de l’impact, Connor bascula en arrière et s’écrasa lourdement sur le parquet de l’entrée.
Le choc lui arracha une exclamation de surprise.
Avant même qu’il ait pu se redresser, deux énormes pattes boueuses vinrent s’appuyer contre sa poitrine, tandis qu’un museau humide se précipitait vers sa main droite.
La friandise disparut en une fraction de seconde.
Sumo la dévora avec un enthousiasme bruyant, avant de lécher consciencieusement les doigts de l’androïde pour s’assurer qu’aucune miette ne lui avait échappé.
Connor resta un instant allongé sur le dos, les yeux écarquillés.
« ...Tu aurais pu attendre que je te la donne », fit-il remarquer d’une voix légèrement étranglée.
Le chien lui répondit par un halètement satisfait.
Profitant de leur proximité, Connor passa rapidement les bras autour de son cou massif.
« Ah ! Cette fois, je te tiens. »
Sumo remua joyeusement la queue.
« Maintenant, tu vas rester tranquille et... »
Une énorme patte vint soudain s’écraser en plein sur son visage.
Connor se tut.
Lentement, très lentement, il cligna des yeux.
Une magnifique empreinte boueuse venait de s’imprimer sur sa joue gauche, remontant jusqu’à son front.
« ...Vraiment ? »
Comme pour s’excuser, Sumo lui administra un grand coup de langue sur le menton.
Connor tenta de resserrer son étreinte, mais l’épaisse fourrure détrempée glissait entre ses doigts.
« Non, attends ! Ne... »
D’un mouvement particulièrement énergique, le Saint-Bernard parvint à se dégager.
Il bondit par-dessus les jambes de l’androïde et s’élança dans le salon.
« Sumo ! Reviens ici ! »
Le chien traversa la pièce à toute vitesse, laissant derrière lui une succession d’empreintes brunâtres sur le parquet.
Puis il prit son élan.
Connor comprit immédiatement ce qui allait se produire.
« Non ! Pas le canapé ! »
Trop tard.
Dans un bruit sourd, les quelque soixante-dix kilos du Saint-Bernard atterrirent au beau milieu du divan beige de Hank.
Sumo tourna deux fois sur lui-même, écrasant consciencieusement ses pattes boueuses contre les coussins, avant de s’allonger de tout son long avec un profond soupir de satisfaction.
Connor se redressa péniblement.
Son regard parcourut lentement le salon.
Le parquet était couvert de traces de pattes.
Le tapis avait perdu sa couleur d’origine par endroits.
Quant au canapé...
Il préférait ne pas imaginer la réaction de Hank.
« Oh, non... »
Il porta une main à son front, oubliant momentanément qu’elle était elle-même couverte de boue.
« Hank va être furieux. »
Installé confortablement sur le divan dévasté, Sumo posa sa grosse tête sur le dossier et fixa l’androïde avec une expression parfaitement innocente.
Connor lui rendit son regard.
« Tu es très fier de toi, n’est-ce pas ? »
Le chien répondit en frappant trois fois le canapé de sa queue.
L’androïde pinça les lèvres.
« C’est bien ce que je pensais. »
Il baissa les yeux vers sa propre tenue.
Sa chemise blanche était désormais maculée de larges traces marron, plusieurs boutons s’étaient ouverts pendant sa chute et ses cheveux noirs, habituellement soigneusement coiffés, se dressaient en épis désordonnés.
Il soupira longuement.
Puis retroussa ses manches jusqu’aux coudes.
Cette fois, il n’était plus question de négocier.
« Très bien, Sumo. Tu as gagné cette manche. »
Il s’avança d’un pas déterminé vers le canapé.
« Mais maintenant... Direction le bain ! »
L’effet fut spectaculaire.
La queue du Saint-Bernard cessa immédiatement de remuer. Ses oreilles s’abaissèrent et un petit gémissement plaintif s’échappa de sa gorge.
Connor s’arrêta.
« Quoi ? »
Le chien leva vers lui ses grands yeux malheureux.
« Ne me regarde pas comme ça. Tu es couvert de boue. »
Un second gémissement lui répondit.
« Et tu as sali presque toute la maison. »
Sumo baissa davantage la tête.
Connor croisa les bras.
« Non. Cela ne fonctionnera pas. »
Le Saint-Bernard sembla réfléchir quelques secondes.
Puis, sans le moindre avertissement, il bondit du canapé.
« Sumo ? »
Le chien détala.
« Sumo ! »
Une nouvelle course-poursuite s’engagea aussitôt.
Le Saint-Bernard traversa le salon, dérapa sur le parquet, contourna la table basse et s’engouffra dans le couloir, laissant derrière lui une traînée de boue particulièrement impressionnante.
Connor se lança immédiatement à sa poursuite.
« Reviens ici ! »
Sumo accéléra.
« Tu sais parfaitement que tu vas devoir prendre ce bain ! »
Le chien bifurqua brusquement, mais l’androïde anticipa sa trajectoire et parvint à lui barrer le passage près de la salle de bain.
Il écarta les bras.
« Ah ! Cette fois, tu es coincé. »
Sumo s’immobilisa.
Ses yeux passèrent de la gauche à la droite.
Aucune issue.
Connor s’accroupit devant lui.
« Écoute, mon grand. Je suis désolé, mais tu ne me laisses aucune autre alternative. »
Il glissa un bras sous son poitrail et l’autre sous son ventre.
Puis il le souleva avec une facilité déconcertante.
Les quatre énormes pattes du Saint-Bernard quittèrent le sol et celui-ci sembla momentanément surpris par ce changement soudain de perspective.
Connor le ramena contre sa poitrine, ajustant soigneusement sa prise pour soutenir son poids.
« Voilà. Ce n’était pas si compliqué. »
Sumo tourna la tête vers lui.
Leurs visages se retrouvèrent à quelques centimètres l’un de l’autre.
Connor remarqua aussitôt l’expression particulièrement attendrissante de son compagnon.
« Ne me regarde pas comme... »
Une immense langue humide lui balaya la joue.
L’androïde se figea.
« ...Ça. »
Sumo recommença.
Connor détourna vivement la tête.
« Sumo ! »
Le chien haleta joyeusement.
« Ne crois pas pouvoir m’amadouer de cette manière, mon vieux. »
Malgré la sévérité qu’il tentait de donner à sa voix, un sourire affectueux étira ses lèvres.
Sa LED retrouva progressivement sa couleur bleue.
« Allez. Nous allons te rendre présentable. »
Il entreprit de traverser le couloir, prenant soin de maintenir les pattes boueuses de Sumo éloignées des murs. Une précaution malheureusement insuffisante pour empêcher quelques gouttes brunâtres de tomber sur le parquet.
Arrivé devant la salle de bain, il rencontra un problème inattendu.
La poignée.
Ses deux bras étaient occupés.
Et ses mains étaient couvertes de boue.
Connor observa la porte avec une expression contrariée.
« Hm... »
Il tenta d’actionner la poignée du bout des doigts.
Sans succès.
Sumo remua dans ses bras.
« Ne bouge pas, s’il te plaît. »
Après plusieurs tentatives maladroites, la poignée finit par céder.
« Voilà. »
Connor poussa la porte de l’épaule, entra dans la pièce et la repoussa derrière lui d’un coup de pied approximatif.
Le battant revint contre son cadre, sans toutefois s’enclencher complètement.
Trop occupé à maintenir son encombrant passager, l’androïde n’y prêta aucune attention.
Une négligence dont il ne mesurerait les conséquences que bien plus tard.
Il déposa doucement Sumo sur le carrelage.
Le chien leva aussitôt la tête vers lui, la langue pendante et la queue remuante, comme si toute cette aventure avait été particulièrement divertissante.
Connor posa les mains sur ses hanches.
« Bien. Maintenant, je vais pouvoir te laver. Ensuite, je m’occuperai de nettoyer les dégâts que tu as causés. »
Il se tourna machinalement vers le miroir au-dessus du lavabo.
Et s’immobilisa.
Pendant plusieurs secondes, il contempla son reflet avec une expression indéfinissable.
Ses cheveux étaient ébouriffés.
Sa chemise était froissée, débraillée et maculée de terre.
Une large empreinte de patte traversait sa joue gauche, remontant jusqu’à son front.
De petites traces de boue parsemaient même son cou.
Connor pencha légèrement la tête.
Il leva une main vers son visage, effleura l’empreinte et contempla ses doigts sales.
« ...Remarquable. »
Il soupira.
« Je crois que moi aussi, j’aurais bien besoin d’un bain. »
Sumo aboya doucement.
Connor lui lança un regard en coin.
« Oui, grâce à toi. »
Il se dirigea vers la baignoire et ouvrit le robinet.
L’eau chaude commença à couler dans un murmure régulier, contrastant avec le martèlement incessant de la pluie contre la petite fenêtre.
Connor s’assit sur le rebord et plongea les doigts sous le jet.
Ses capteurs lui indiquèrent une température de 37,2 degrés.
Parfaitement adaptée.
Il régla légèrement le débit, puis tendit la main vers le collier en cuir du chien.
« Viens ici, Sumo. Je vais t’enlever ça. »
Le Saint-Bernard s’approcha docilement.
Connor sourit.
« Voilà, gentil gar... »
Sans prévenir, Sumo bondit.
Ses deux énormes pattes avant vinrent s’appuyer directement contre la poitrine de l’androïde.
« Whoa ! »
Pris au dépourvu, Connor bascula en arrière.
Son centre de gravité dépassa dangereusement le rebord.
Il tenta de se rattraper.
Trop tard.
Dans une éclaboussure retentissante, il tomba lourdement dans la baignoire. Une vague d’eau tiède jaillit aussitôt par-dessus les bords, éclaboussant le carrelage, les murs jaunes et le tapis de bain.
Sa tête heurta les carreaux dans un bruit sec.
Pendant un instant, il resta parfaitement immobile.
Assis au fond de la baignoire, les jambes repliées, la chemise trempée et les yeux écarquillés.
Sa LED clignotait d’un jaune contrarié.
Sumo, quant à lui, observait la scène depuis le bord de la baignoire, la langue pendante et la queue battant joyeusement l’air.
Connor leva lentement les yeux vers lui.
« ...Tu l’as fait exprès ? »
Le chien pencha la tête.
L’androïde le dévisagea quelques secondes, avant de laisser échapper un petit rire incrédule.
« Je commence sérieusement à comprendre pourquoi Hank te traite de sale cabot. »
Il porta une main à l’arrière de son crâne, là où celui-ci avait heurté le carrelage. Un rapide diagnostic lui confirma qu’aucun composant n’avait été endommagé.
Sa dignité, en revanche, avait subi quelques dégâts.
Il se redressa péniblement, ses vêtements détrempés collant désagréablement à son corps. De longues traînées d’eau brunâtre dégoulinèrent de son jean et de ses manches lorsqu’il enjamba le rebord.
À ses pieds, une flaque couleur thé s’étendit sur le carrelage.
Connor baissa les yeux.
Puis regarda Sumo.
« Assis ! »
Cette fois, l’ordre claqua avec une autorité toute professionnelle.
Le Saint-Bernard s’exécuta immédiatement.
Connor haussa les sourcils.
« Ah ! Tu vois que tu sais obéir quand tu veux. »
Il s’agenouilla devant lui et défit enfin la boucle de son collier en cuir, qu’il déposa soigneusement sur le lavabo.
Sumo remua la queue.
« Bien. Maintenant... »
Connor désigna la baignoire d’un geste précis.
« Dans la baignoire ! »
Le chien fixa son doigt.
Puis son visage.
Puis de nouveau son doigt.
Aucun mouvement.
Connor attendit.
Une seconde.
Deux secondes.
« Sumo. Dans la baignoire. »
Le Saint-Bernard ouvrit grand la gueule dans un bâillement sonore.
L’androïde pinça les lèvres.
« Je vois. »
Il retroussa un peu plus ses manches, bien que celles-ci fussent déjà complètement trempées.
« Très bien. Faisons ça à la dure... »
Sumo sembla comprendre que les négociations venaient de prendre fin.
Ses oreilles s’abaissèrent.
Mais avant qu’il puisse envisager une nouvelle fuite, Connor l’entoura de ses bras et le souleva une seconde fois.
« Allons, mon grand. Ce n’est que de l’eau. Tu étais parfaitement heureux de te rouler dedans il y a cinq minutes. »
Le chien poussa un gémissement désapprobateur.
« Oui, je sais. Celle-ci est propre. C’est probablement ce qui te dérange. »
Avec précaution, Connor déplaça l’imposant animal au-dessus de la baignoire partiellement remplie. À peine les premières pattes de Sumo touchèrent-elles la surface que le chien se mit à les agiter frénétiquement.
Il pédalait dans le vide.
Comme s’il tentait désespérément de nager avant même d’être immergé.
Connor cligna des yeux.
« Sumo... »
Les pattes s’agitèrent davantage.
De l’eau éclaboussa sa chemise.
« Sumo ! »
Le Saint-Bernard poussa un petit aboiement inquiet.
« Tu touches le fond de la baignoire ! Tu n’as absolument aucune raison de nager ! »
L’argument, pourtant parfaitement logique, ne sembla pas convaincre l’intéressé.
Connor soupira et raffermit sa prise.
« Allez, doucement... Voilà... »
Il abaissa progressivement le chien dans l’eau tiède, une main soutenant son poitrail tandis que l’autre exerçait une légère pression sur son dos.
« Reste tranquille, mon grand. Tout va bien. »
Sumo tenta une dernière fois de se redresser.
« Non, non. Reste. »
Un long gémissement plaintif s’éleva.
Puis, avec toute la résignation d’un animal confronté à une injustice particulièrement cruelle, le Saint-Bernard finit par s’asseoir.
Ses oreilles tombèrent de chaque côté de sa grosse tête.
Ses yeux marron se levèrent vers Connor.
Une expression si misérable que l’androïde sentit aussitôt sa détermination vaciller.
« Oh... »
Il s’accroupit près de la baignoire.
« Ne fais pas cette tête. »
Sumo gémit doucement.
Connor lui caressa le sommet du crâne.
« Je sais que tu n’aimes pas ça, mais regarde dans quel état tu t’es mis. »
Il désigna l’eau, déjà troublée par la terre qui se détachait de son pelage.
« Tu vois ? Toute cette boue ne peut pas rester sur toi. »
Le chien poussa un soupir profond.
Connor esquissa un sourire attendri.
« Voilà. Bon garçon. »
Il ferma le robinet, puis attrapa une bouteille de shampoing spécialement conçue pour les chiens, rangée dans un coin de la baignoire.
Après avoir lu rapidement les indications figurant sur l’étiquette, il versa une petite quantité de produit dans sa paume.
« Bien. Nous allons commencer par le dos. »
Sumo tourna légèrement la tête.
« Et si tu pouvais éviter de me renverser une troisième fois, je t’en serais reconnaissant. »
L’androïde commença à masser doucement l’épaisse fourrure.
Sous ses doigts, le shampoing forma rapidement une mousse abondante, qui se répandit entre les longs poils blancs et bruns.
Connor procéda méthodiquement, veillant à nettoyer chaque partie du corps de l’animal sans lui faire mal.
Il frotta son dos, ses flancs, son poitrail et ses énormes pattes, en prenant soin d’éviter les yeux et l’intérieur des oreilles.
À sa grande surprise, Sumo se détendit progressivement.
Ses paupières s’alourdirent.
Sa queue cessa de battre nerveusement contre la paroi.
Lorsque Connor commença à lui masser doucement les épaules, le Saint-Bernard inclina même la tête avec une expression de satisfaction évidente.
L’androïde sourit.
« Ah... Voilà qui est mieux. »
Il poursuivit ses gestes lents et réguliers.
« Tu vois ? Ce n’est pas si terrible. »
Sumo émit un petit grognement de contentement.
Connor releva les yeux.
« Tu apprécies ? »
La queue du chien remua doucement.
« Intéressant... »
Son sourire s’élargit.
« Je devrais peut-être proposer à Hank de te faire prendre des bains plus souvent. »
À cet instant précis, Sumo rouvrit les yeux.
Connor eut un petit rire.
« Je plaisante. »
Quelques minutes plus tard, le résultat était aussi spectaculaire que désolant.
La fourrure de Sumo avait retrouvé une apparence presque immaculée.
En revanche, l’eau de la baignoire avait pris une teinte brun foncé, évoquant davantage un café particulièrement corsé qu’un bain ordinaire.
Connor contempla le liquide avec une moue dubitative.
« Impressionnant... »
Il observa le chien.
« Je n’aurais jamais imaginé qu’un seul animal puisse transporter une telle quantité de terre. »
Sumo haleta paisiblement.
« Tu es une véritable catastrophe écologique à toi tout seul, mon grand. »
L’androïde attrapa le pommeau de douche et régla le jet sur une pression modérée.
« Allez, encore un petit effort. Nous avons presque terminé. »
Il rinça soigneusement la mousse, passant ses doigts à travers l’épaisse fourrure pour s’assurer qu’aucun résidu de shampoing ne subsistait.
Sumo resta relativement tranquille.
Relativement.
Il tenta bien de lever une patte lorsque l’eau atteignit son ventre, mais Connor parvint à le rassurer d’une caresse.
« Doucement. Voilà. »
Enfin, après plusieurs minutes d’efforts, le dernier filet d’eau savonneuse disparut dans la bonde.
Connor reposa le pommeau.
Il retira le bouchon, laissant l’eau boueuse s’écouler dans un gargouillement sonore, puis contempla son œuvre avec une satisfaction non dissimulée.
Sumo était propre.
Parfaitement propre.
Sa fourrure, débarrassée de toute trace de terre, avait retrouvé ses nuances blanches et brunes.
Connor posa une main sous son menton et lui releva doucement la tête.
« Voilà, mon grand. Terminé. »
Il lui gratta affectueusement le dessous du museau.
« Maintenant, tu es tout beau. Hank sera content de te retrouver dans cet état. »
Sumo sembla considérer cette affirmation.
Puis il se redressa.
Connor remarqua le mouvement caractéristique de sa tête.
Ses oreilles se soulevèrent légèrement.
Son corps se contracta.
Une information traversa instantanément ses processeurs.
Sa LED vira au jaune.
« Attends... »
Trop tard.
Le Saint-Bernard se secoua de toutes ses forces.
Une véritable explosion de gouttelettes jaillit de son épaisse fourrure.
L’eau éclaboussa les murs.
Le miroir.
Le lavabo.
Le sol.
Et surtout Connor.
L’androïde n’eut même pas le temps de reculer.
Il ferma simplement les yeux, encaissant stoïquement la pluie artificielle qui s’abattait sur lui.
Pendant plusieurs secondes, le bruit des oreilles de Sumo claquant contre son crâne accompagna celui de l’eau projetée dans toutes les directions.
Puis le silence revint.
Une goutte glissa lentement le long du nez de Connor.
Une autre tomba de ses cheveux sur sa joue.
L’androïde resta immobile.
Les yeux toujours fermés.
Sa chemise, déjà trempée, venait de recevoir une nouvelle douche.
Il attendit quelques secondes supplémentaires.
Puis entrouvrit prudemment un œil.
Sumo le regardait.
La tête légèrement penchée.
La langue pendante.
Parfaitement satisfait.
Connor cligna des yeux.
« ...C’est bon ? »
Le chien remua la queue.
« Tu as fini ? »
Sumo inclina davantage la tête.
L’androïde passa lentement une main sur son visage pour en chasser l’eau.
« Je vais considérer cela comme un oui. »
Il attrapa une grande serviette propre, posée sur une étagère, et entreprit d’éponger le pelage du chien.
Sumo accepta l’opération avec une patience relative, poussant quelques grognements lorsque Connor lui frotta le dos et les flancs.
« Encore un peu... Voilà. »
Après plusieurs minutes, l’animal était suffisamment sec pour quitter la baignoire sans transformer immédiatement le sol en piscine.
Connor recula légèrement.
« Bien. Tu peux sortir. »
Sumo n’attendit pas qu’on le lui répète.
D’un bond étonnamment agile, il franchit le rebord et atterrit sur le tapis de bain.
Connor sourit.
« Très bon garçon. »
Il déposa la serviette humide sur le bord de la baignoire.
« Maintenant, écoute-moi attentivement. »
Le Saint-Bernard tourna la tête vers lui.
Connor leva un index.
« Si je te laisse retourner dans le salon, tu dois te comporter correctement. Compris ? »
Sumo poussa un petit gémissement aigu.
« Pas de course dans la maison. »
La queue remua.
« Pas de canapé. »
Un autre gémissement.
« Et surtout, pas de retour dans le jardin. »
Le chien bâilla.
Connor le fixa quelques secondes.
« ...Je ne suis pas certain que tu m’écoutes réellement. »
Sumo se contenta de lui offrir un regard innocent.
L’androïde secoua doucement la tête.
« Oui. C’est bien ce que je pensais. »
Il se redressa, observant les dégâts autour de lui.
La salle de bain ressemblait désormais à une zone sinistrée. De l’eau recouvrait une bonne partie du carrelage. Plusieurs éclaboussures de boue décoraient les murs jaunes et le miroir était constellé de gouttelettes.
Sans parler de la baignoire, dont les parois étaient encore marquées de traces brunâtres.
Connor soupira.
« Bon... Il ne me reste plus qu’à nettoyer tout ça. »
Il attrapa une éponge près du lavabo.
« Ensuite, je m’occuperai du salon. »
Sumo s’était approché de la porte.
Il s’assit devant le battant mal fermé, les oreilles légèrement dressées.
Connor, occupé à examiner l’état de la baignoire, ne remarqua pas immédiatement son changement d’attitude.
« Et après ça, je vais probablement devoir me laver et changer de vêtements... »
Un bruit lointain résonna soudain dans la maison.
Le grincement familier d’une voiture s’arrêtant devant le garage.
Puis le claquement d’une portière.
Les oreilles de Sumo se redressèrent instantanément. Sa queue se mit à battre le sol avec une vigueur renouvelée.
Connor interrompit son inspection.
Ses capteurs auditifs confirmaient une présence.
L’androïde cligna des yeux.
« Oh... Hank est déjà rentré ? »
Sumo se releva d’un bond.
Son museau se pressa contre l’interstice de la porte.
Connor tourna la tête.
Le chien poussa le battant.
Celui-ci céda légèrement.
Un mauvais pressentiment traversa aussitôt les circuits de Connor.
« Attends... »
Sumo força davantage.
La porte s’ouvrit de quelques centimètres supplémentaires.
« Sumo, non ! »
Mais l’énorme Saint-Bernard avait déjà trouvé l’ouverture.
D’un coup d’épaule énergique, il repoussa complètement le battant et s’élança dans le couloir.
Connor lâcha son éponge.
« Sumo ! Reviens ! »
Il se précipita derrière lui.
Trop tard.
Une fois encore.
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Au même moment, Hank Anderson franchissait le seuil de sa maison.
Son humeur, déjà passablement mauvaise lorsqu’il avait quitté le commissariat, ne s’était guère améliorée pendant le trajet.
Fowler avait passé près d’une heure à lui rappeler l’importance du respect des procédures, de la ponctualité et du comportement professionnel.
Trois notions que Hank considérait comme parfaitement surestimées.
Il avait finalement réussi à s’extirper de son bureau après avoir promis, avec une sincérité discutable, de faire quelques efforts.
À présent, il ne rêvait que d’une chose : retirer sa veste humide, s’affaler dans son canapé et profiter du reste de son samedi sans que personne ne vienne lui casser les pieds.
Il poussa la porte d’entrée.
« Putain de temps de merde... »
Il secoua légèrement sa veste pour en chasser quelques gouttes de pluie.
Puis il s’immobilisa.
Une odeur étrange flottait dans l’air.
Une odeur particulièrement familière.
Chien mouillé.
Hank fronça les sourcils.
« ...Oh, bordel. »
Il releva lentement les yeux.
Et découvrit le salon.
Pendant plusieurs secondes, il resta parfaitement silencieux.
Son regard parcourut le parquet.
Les empreintes de pattes boueuses.
Le tapis souillé.
Les éclaboussures brunâtres près de l’entrée.
Puis il aperçut son canapé.
Son pauvre canapé beige.
Ou plutôt ce qu’il en restait.
De larges traces de boue recouvraient les coussins, le dossier et même l’un des accoudoirs.
Hank ouvrit la bouche.
La referma.
Puis l’ouvrit de nouveau.
« Mais... »
Il avança d’un pas.
« Qu’est-ce que... »
Ses yeux s’écarquillèrent.
« PUTAIN DE BORDEL ! »
Sa voix résonna dans toute la maison.
« Mais qu’est-ce qui s’est passé ici, bon sang ?! »
Il contempla le désastre avec une expression horrifiée.
On aurait dit qu’un troupeau de buffles venait de traverser son salon après avoir pris un bain de boue.
« Connor ?! »
Aucune réponse immédiate.
Hank serra les dents.
« Connor ! Qu’est-ce que vous avez encore foutu, tous les deux ?! »
Comme pour répondre à sa question, un bruit de griffes précipitées retentit dans le couloir.
Puis une énorme silhouette blanche et brune surgit à toute vitesse.
« Wouf ! »
Hank tourna la tête.
« Sumo ? »
Le Saint-Bernard fonçait droit vers lui.
Propre.
Encore légèrement humide.
Et visiblement ravi de retrouver son maître.
Derrière lui, une seconde silhouette apparut.
« Hank ! »
Le lieutenant leva les yeux.
Connor venait de surgir du couloir.
Et il était dans un état absolument lamentable.
Sa chemise blanche, trempée et maculée de terre, lui collait au corps. Son jean dégoulinait encore par endroits et ses cheveux noirs formaient un désordre spectaculaire.
Une énorme empreinte de patte boueuse décorait toujours une partie de son visage.
Sa LED clignotait frénétiquement au jaune.
Mais Hank n’eut pas le temps de détailler davantage son apparence.
Car Connor venait de lui crier :
« La porte ! Fermez la porte ! »
Hank cligna des yeux.
« Hein ? »
« HANK ! LA PORTE ! »
Le lieutenant se retourna brusquement.
Mais Sumo avait déjà anticipé son mouvement.
Avec une habileté remarquable, l’énorme chien se faufila entre ses jambes, le bousculant suffisamment pour lui faire perdre l’équilibre.
« Hé ! Doucement, espèce de... »
Trop tard.
Sumo avait atteint la porte d’entrée, que Hank n’avait pas encore complètement refermée.
Il poussa le battant de son museau.
Puis s’élança dehors.
Droit vers le jardin.
Droit vers la pluie.
Droit vers...
« Oh, non... » souffla Connor.
Une énorme éclaboussure retentit.
La flaque de boue.
Encore.
Le Saint-Bernard s’y jeta avec un enthousiasme intact, comme s’il retrouvait un vieil ami après une longue séparation.
Il se laissa tomber sur le flanc.
Roula sur le dos.
Agita ses énormes pattes.
Et recommença à s’enduire consciencieusement de boue.
Connor s’arrêta net sur le seuil.
Ses épaules s’affaissèrent.
Sa bouche s’entrouvrit légèrement.
Il contempla, impuissant, l’anéantissement de tous ses efforts.
Une longue seconde passa.
Puis une autre.
« ...Non. »
Sa voix n’était plus qu’un murmure.
Dehors, Sumo poussa un aboiement joyeux.
Connor ferma les yeux.
« Pas encore... »
Il baissa lentement la tête.
Son expression était celle d’un homme qui venait de perdre une bataille particulièrement éprouvante.
Hank, quant à lui, était resté immobile.
Il regarda son chien.
Puis Connor.
Puis son chien.
Puis de nouveau Connor.
Son regard descendit lentement sur la chemise trempée de l’androïde.
Remonta vers ses cheveux ébouriffés.
S’arrêta sur l’énorme empreinte de patte qui ornait sa joue.
Un silence étrange s’installa.
Puis le coin de sa bouche frémit.
Connor le remarqua immédiatement.
« Hank... »
Le lieutenant détourna légèrement la tête.
Ses épaules commencèrent à trembler.
Un petit rire étouffé lui échappa.
« Oh, putain... »
Connor fronça les sourcils.
L’homme porta une main devant sa bouche, tentant visiblement de contenir son hilarité.
Mais lorsqu’il releva les yeux vers le visage désespéré de l’androïde, il perdit définitivement toute contenance.
Un énorme éclat de rire lui échappa.
Connor resta figé.
« Vous trouvez cela amusant ? »
Hank essaya de répondre.
Vraiment.
Mais il dut s’interrompre pour reprendre son souffle.
« Non mais... T’as vu ta tronche, gamin ?! »
Connor croisa les bras.
Sa LED vira brièvement au rouge.
« Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de si drôle. »
« Ah, ça, j’avais remarqué ! » répliqua Hank en essuyant une larme au coin de son œil.
Le lieutenant observa de nouveau l’apparence pitoyable de son partenaire.
Et surtout cette expression profondément contrariée, si éloignée de son sérieux habituel.
Une idée irrésistible lui traversa l’esprit.
Discrètement, il glissa la main dans la poche de sa veste et en sortit son smartphone.
Connor, trop occupé à surveiller Sumo qui continuait de se rouler dans la boue, ne remarqua pas son manège.
Hank activa l’appareil photo.
Leva son téléphone.
Cadra soigneusement l’androïde.
Et appuya sur le déclencheur.
Clic.
Connor se retourna brusquement.
Ses yeux s’écarquillèrent.
« ...Vous n’avez pas osé ? »
Hank abaissa lentement son téléphone.
Un sourire immense étirait son visage.
« Oh, que si. »
L’androïde le dévisagea avec une incrédulité scandalisée.
« Hank ! »
Le lieutenant éclata de rire.
« C’était trop tentant ! »
Connor contempla son partenaire avec une expression profondément indignée, tandis que sa LED clignotait obstinément au jaune.
« Hank, je vous demande d’effacer cette photographie. »
« Et pourquoi j’ferais ça ? » répliqua le lieutenant, un sourire goguenard aux lèvres, tout en examinant fièrement son œuvre sur l’écran de son téléphone. « Elle est magnifique ! »
« Elle est embarrassante », rectifia aussitôt Connor.
« C’est justement ce qui la rend magnifique ! »
L’androïde pinça les lèvres, visiblement peu convaincu par cet argument.
« J’ai passé une bonne partie de la matinée à essayer de nettoyer Sumo. Il a refusé de m’obéir, m’a renversé à deux reprises, a souillé votre canapé et a transformé la salle de bain en véritable zone sinistrée. »
Hank haussa les sourcils.
« Attends... Il t’a renversé deux fois ? »
Connor comprit immédiatement son erreur.
« Ce n’est pas le sujet. »
Mais le lieutenant était déjà reparti dans un nouvel éclat de rire.
« Oh, putain ! J’aurais payé cher pour voir ça ! »
« Je suis ravi que mes mésaventures vous divertissent autant », répliqua le déviant avec une pointe de sarcasme.
Hank essuya une larme au coin de son œil, puis rangea finalement son téléphone dans sa poche.
« Allez, fais pas cette tête, gamin. »
Il lui donna une tape amicale sur l’épaule avant de reporter son attention sur le jardin.
Sumo, parfaitement indifférent à l’agitation qu’il avait provoquée, poursuivait ses roulades dans la boue avec un bonheur absolu. Son épaisse fourrure, si soigneusement lavée quelques minutes auparavant, avait déjà retrouvé une teinte brunâtre particulièrement inquiétante.
Connor suivit le regard du lieutenant.
Ses épaules s’affaissèrent davantage.
« Je vais devoir recommencer... »
Sa voix était empreinte d’une résignation si sincère que Hank dut se mordre l’intérieur de la joue pour ne pas éclater de rire une nouvelle fois.
Il observa un instant son jeune partenaire, puis le chien qui continuait de se tortiller joyeusement dans sa flaque.
Un sourire plus doux remplaça progressivement son expression moqueuse.
« Hé, Connor. »
L’androïde tourna légèrement la tête.
« T’as pas besoin de te taper tout ça tout seul, tu sais. »
Connor cligna des yeux, surpris.
« Vous voulez dire... que vous allez m’aider ? »
Hank haussa les épaules, comme si la réponse allait de soi.
« C’est mon chien, après tout. Et puis, vu l’état de la baraque, j’crois qu’on sera pas trop de deux pour réparer les dégâts. »
Un sourire reconnaissant éclaira aussitôt le visage de Connor.
« Merci, Hank. J’apprécie sincèrement votre aide. »
« Ouais, ouais... Me remercie pas trop vite. C’est toi qui vas nettoyer le canapé. »
Le sourire de l’androïde s’effaça légèrement.
Hank ricana, puis retroussa les manches de sa veste avant de désigner le jardin d’un mouvement du menton.
« Bon. On commence par récupérer ce gros sac à puces. »
Connor hocha la tête avec détermination.
« Très bien. Je vais chercher une serviette et préparer de nouveau la baignoire. »
Il s’apprêtait déjà à retourner dans la maison lorsque Hank l’interrompit.
« Eh, Connor ! »
Le déviant se retourna.
Un sourire malicieux étira les lèvres de l’homme.
« Cette fois, essaie quand même de pas prendre le bain avec lui. »
L’androïde resta parfaitement immobile.
Sa LED vira aussitôt au jaune.
« Hank... »
Le lieutenant éclata de rire.
Dehors, comme s’il avait compris qu’il était au centre de toutes les attentions, Sumo poussa un aboiement enthousiaste avant de se laisser tomber une nouvelle fois dans la boue.
Connor ferma les yeux en soupirant.
Décidément, il commençait à soupçonner que les Saint-Bernard possédaient un talent naturel pour mettre à rude épreuve la patience des androïdes.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, Hank était déjà descendu de la petite marche du perron et avançait sous la pluie en appelant son chien.
« Sumo ! Allez, ramène ton gros cul ici ! »
Le grand canidé releva aussitôt la tête.
Sa queue s’agita frénétiquement.
Puis il se redressa et s’élança vers son maître avec un enthousiasme débordant.
Connor reconnut immédiatement les signes annonciateurs d’une catastrophe.
Ses yeux s’écarquillèrent.
« Hank ! Attention, il va... ! »
Trop tard.
Une énorme masse de fourrure boueuse percuta le lieutenant de plein fouet.
« PUTAIN, SUMO ! »
Hank chancela, battit maladroitement des bras pour conserver son équilibre et recula de plusieurs pas dans l’herbe détrempée.
Lorsqu’il parvint enfin à se stabiliser, deux magnifiques empreintes marron ornaient désormais le devant de sa veste.
Un silence s’installa.
Connor contempla la scène depuis le seuil.
Puis son regard passa lentement de Sumo, qui remuait joyeusement la queue, à Hank, qui examinait ses vêtements avec une expression scandalisée.
Les lèvres de l’androïde frémirent.
« ...Vous voyez maintenant ce que je voulais dire ? »
Hank releva la tête.
« Pas un mot, Connor. »
Mais il était déjà trop tard.
Un petit rire échappa au déviant.
Puis un second.
Et, pour la première fois depuis le début de cette matinée chaotique, Connor éclata franchement de rire.
Hank le fixa quelques secondes, partagé entre l’exaspération et l’amusement.
Finalement, un sourire résigné apparut sous sa barbe.
« Ouais, ouais... Rigole, gamin. »
Il baissa les yeux vers Sumo, qui venait de poser affectueusement sa grosse tête contre sa cuisse.
« Espèce de sale cabot... »
Malgré ses paroles, il lui gratta tendrement le sommet du crâne.
Connor les observa avec un sourire attendri.
Le salon était dévasté, la salle de bain inondée, leurs vêtements dans un état lamentable et Sumo avait manifestement décidé de transformer cette journée en véritable épreuve de patience.
Pourtant, en voyant Hank caresser son chien sous la pluie, l’androïde éprouva cette chaleur familière qu’il associait désormais au sentiment d’appartenance.
Il avait encore beaucoup à apprendre sur la vie quotidienne, les animaux et les imprévus qu’aucune analyse ne semblait pouvoir anticiper.
Mais une chose était certaine.
Malgré le désordre, les éclaboussures et les innombrables complications, il ne regrettait pas une seule seconde d’avoir passé cette matinée avec Sumo.
Enfin...
Peut-être regrettait-il tout de même d’avoir laissé Hank prendre cette photographie.