Seul dans sa voiture, perdu dans le tumulte de ses pensées, Hank franchit les limites de Détroit en direction de la résidence d’Elijah Kamski. Une demeure isolée, presque discrète au premier regard… mais dont la sobriété calculée trahissait immédiatement l’esprit de son propriétaire.
Si seulement il existait une autre solution…
Ses doigts tapotèrent nerveusement le volant tandis qu’il roulait.
L’idée de revoir Kamski lui laissait un goût amer. Leur dernière rencontre avait laissé des traces, et pas des bonnes.
Quand il arriva enfin, Hank tira sèchement le frein à main. Le moteur se tut, laissant place à un silence pesant.
Devant lui, le jardin parfaitement entretenu s’étendait à perte de vue.
Chaque bosquet, chaque ligne semblait pensé, maîtrisé… presque artificiel.
Comme tout ce qui touchait à ce type.
Il resta un instant immobile, observant la façade moderne aux angles nets et aux surfaces lisses, avant de pousser un soupir fatigué.
Puis il sortit.
L’air était calme. Trop calme.
Hank s’avança d’un pas décidé jusqu’à la porte d’entrée. Il leva brièvement les yeux vers la caméra de surveillance.
Bien sûr qu’elle était là...
puis appuya sur la sonnette.
Une fois. Puis deux.
Il attendit.
Les secondes s’étirèrent, longues, irritantes.
Un léger rictus agacé tira ses lèvres.
« Évidemment… Il me fait attendre. »
Finalement, la porte s’ouvrit.
Chloé apparut sur le seuil, immobile, parfaite. Sa silhouette élégante se découpait dans l’encadrement, et son regard bleu, d’une précision presque dérangeante, se posa immédiatement sur lui.
« Bonjour, lieutenant Anderson. »
Sa voix était douce. Trop lisse pour être humaine.
« En quoi puis-je vous aider ? »
Hank ne prit même pas la peine de masquer son agacement.
« Je dois voir Kamski. »
Aucune formule. Aucun détour.
Le nom tomba, sec, chargé d’un mépris qu’il ne cherchait même plus à dissimuler.
L’image de Connor, arme en main face à cette même androïde, traversa brièvement son esprit. Deux ans plus tard, l’amertume était toujours là.
Rien ne justifiait ça.
« Bien sûr. »
Chloé s’effaça légèrement et tendit le bras vers l’intérieur.
« Je vous en prie, suivez-moi. »
Hank la dépassa sans un mot.
« Je connais le chemin. »
Le hall s’ouvrit devant lui dans un silence presque religieux.
Et immédiatement, il le vit.
Le portrait.
Elijah Kamski trônait sur le mur principal, figé dans une posture étudiée, costume impeccable, regard perçant.
Même immobile, il donnait l’impression d’observer, de juger… de comprendre.
Hank s’arrêta une fraction de seconde.
Puis renifla, agacé.
« Égocentrique, en plus… »
Il détourna les yeux et s’enfonça dans la maison qu’il connaissait déjà trop bien.
Chaque pas résonnait faiblement sur le sol lisse.
Tout était propre. Trop propre. Aucun objet déplacé, aucune trace de vie.
Juste une perfection froide, clinique.
Comme un décor.
Comme lui.
Quand il atteignit enfin le séjour, la pièce s’ouvrit sur de larges baies vitrées donnant sur la piscine rouge.
Vide.
Assis derrière son bureau, un verre de whisky à la main, Kamski semblait parfaitement à sa place dans ce tableau figé.
Imperturbable.
« Lieutenant Anderson. » Sa voix était calme. Mesurée. « Vous prendrez bien un verre ? »
Hank s’arrêta face à lui.
« Sans façon. »
Ses yeux balayèrent la pièce, notant l’absence troublante des androïdes.
Avant, elles étaient là. Toujours.
Plus maintenant.
Un détail qui n’avait rien d’anodin.
Il revint sur Kamski, les traits durcis.
« Ouais… et on dit de moi que je suis misanthrope. »
Puis, avec un rictus ironique :
« Assis seul dans votre forteresse aseptisée… vous avez vraiment la tête d’un type prêt à déclencher l’apocalypse. Il vous manque juste le chat. »
Un sourire étira lentement les lèvres du concepteur.
Amusé.
« L’humanité est précisément la raison pour laquelle je me suis retiré. »
Il fit doucement tourner les glaçons dans son verre.
« Mais je vous rassure… je n’ai jamais envisagé sa destruction. »
« Touchant. » Hank croisa les bras, son regard se durcissant. « Par contre, jouer à Dieu, ça… vous aimez bien. »
Le silence retomba, plus lourd cette fois.
Kamski se leva lentement. Aucun geste brusque. Aucun signe d’agacement.
Il se contenta de se tourner vers la baie vitrée, mains jointes dans le dos, observant l’extérieur comme si la conversation n’était qu’un détail secondaire.
« Vous me prêtez beaucoup d’influence, lieutenant. »
« Pas assez, à mon goût. »
Hank fit un pas en avant.
« C’est vous, hein ? »
Le reflet du détective apparut dans la vitre, juste derrière Kamski.
« C’est vous qui avez lancé tout ça. La déviance. »
Un léger rire lui répondit.
Froid.
« Vous me voyez donc comme RA9 ? »
« J’ai vu pire comme théorie. »
Kamski inclina légèrement la tête, pensif.
Puis esquissa un sourire.
« Intéressant. »
Un silence.
Calculé.
« Mais vous n’êtes pas venu pour ça. »
Hank serra la mâchoire, puis lâcha :
« Non. Ça concerne Connor. »
Pour la première fois, quelque chose changea dans le regard de Kamski.
Il se retourna doucement.
« Laissez-moi deviner. Des anomalies. Des erreurs en cascade. »
Hank resta figé.
« …Comment vous pouvez savoir ça ? »
Le sourire du concepteur s’élargit à peine.
« Mes créations ne me surprennent pas. »
La réponse tomba avec une simplicité désarmante.
Et une arrogance intacte.
Le regard de Hank s’assombrit immédiatement.
« Ce ne sont plus vos créations. » Sa voix était plus basse. Plus ferme. « Ce sont des personnes. »
Kamski haussa légèrement un sourcil.
« Le libre arbitre… » Il laissa planer les mots. « Une illusion rassurante. »
« J’en ai rien à foutre de votre philo. »
Hank s’approcha encore.
« Si vous savez ce qu’il a, vous allez l’aider. »
Cette fois, sa voix trahissait quelque chose de plus brut.
De plus personnel.
Kamski l’observa.
Vraiment.
« Vous tenez à lui. »
Ce n’était pas une question.
Hank répondit sans hésiter.
« Oui. »
« Pourquoi ? »
La tension monta d’un cran.
« Sérieusement ? » Hank secoua la tête, agacé. « Parce qu’il compte pour moi. Point. »
Le concepteur le fixa quelques secondes de plus.
Puis sourit.
Lentement.
« Fascinant… »
Il détourna le regard, comme absorbé par une pensée plus vaste.
« J’avais raison à votre sujet. Vous étiez le bon choix. »
Hank se figea.
« …Quoi ? »
Mais Kamski ne répondit pas.
Pas encore.
Il retourna calmement à son bureau, posa son verre, puis se dirigea vers la sortie.
« Venez. »
Simple. Direct.
Comme si tout était déjà décidé.
Hank resta immobile une seconde.
Juste une.
Le temps que les mots s’impriment.
Puis il tourna brusquement la tête vers Elijah Kamski.
« Attendez une seconde... »
Mais déjà, l’homme avançait.
Sans se presser.
Comme s’il savait pertinemment qu'il finirait par le suivre.
Ce qui, évidemment, arriva.
« Bordel… » grommela le détective en lui emboîtant le pas.
Ils traversèrent le hall dans le même silence pesant. Le portrait, toujours là, semblait observer la scène avec une ironie muette.
Arrivé près de la porte, Kamski s’arrêta.
L’hôtesse attendait, droite, immobile, comme si elle n’avait jamais bougé.
« Merci, Chloé. »
Sa voix s’était adoucie.
Presque… humaine.
Il leva la main et effleura sa joue dans un geste bref, étonnamment tendre.
Un détail.
Mais Hank le remarqua.
Et ça l’agaça plus qu’il ne voulait l’admettre.
Sans un mot de plus, Kamski sortit.
Le lieutenant le suivit, le regard sombre.
« On prend ma voiture. »
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La pièce baignait dans une pénombre douce, seulement troublée par la lueur froide des écrans de contrôle et les faibles pulsations lumineuses du matériel médical.
Allongé sur le lit, Connor fixait le plafond sans réellement le voir.
Son regard, d’ordinaire si précis, semblait légèrement voilé, comme si ses capteurs peinaient à interpréter correctement la réalité.
Dans son champ de vision, les chiffres défilaient.
Réactivation des récepteurs dans :
00:54:45
Chaque seconde qui passait alourdissait un peu plus l’atmosphère.
Un silence dense.
Presque oppressant.
Connor inspira lentement, un réflexe inutile, mais devenu familier, avant de rouler sur le côté.
Le tissu du matelas froissa doucement sous son poids, bruit insignifiant… mais étrangement amplifié dans son état.
Une fatigue diffuse parcourait ses membres.
Incohérente.
Illogique.
Et pourtant bien réelle.
Une chaleur légère se posa soudain sur son avant-bras.
Il tourna la tête.
Sky était là.
Assise près de lui, légèrement penchée, une mèche blonde glissant le long de sa joue. Ses yeux bleus l’observaient avec une attention presque palpable, détaillant chaque micro-expression, chaque variation infime de son état.
« Comment tu te sens ? »
Sa voix était douce, mais vibrante d’une inquiétude qu’elle ne cherchait plus vraiment à cacher.
Connor se redressa lentement. Ses mouvements, habituellement fluides et parfaitement maîtrisés, semblaient légèrement ralentis, comme si une résistance invisible entravait ses gestes.
Il passa brièvement une main sous son tee-shirt, effleurant les câbles dissimulés contre sa peau synthétique.
« Mes paramètres sont… optimaux. »
Un temps.
Ses sourcils se froncèrent légèrement.
« Mais je ressens une fatigue persistante. »
Il releva les yeux vers elle.
« Ce qui est… contradictoire. »
Sky pivota l’écran du moniteur vers elle.
La lumière bleutée se refléta dans ses pupilles tandis qu’elle parcourait les données à une vitesse impressionnante.
« Tes constantes sont parfaites… » murmura-t-elle.
Ses doigts restèrent suspendus au-dessus de l’écran.
Comme si elle refusait d’accepter ce qu’elle voyait.
Connor observa son visage.
Les légers plis d’inquiétude.
La tension dans sa mâchoire.
Des détails qu’il n’aurait peut-être pas remarqués auparavant.
« Depuis combien de temps es-tu là ? »
« Presque une heure. » Elle détourna brièvement le regard. « Markus voulait s’assurer que tu ne sois pas seul. »
Un léger silence s’installa.
Plus intime.
Le déviant hocha lentement la tête.
« Merci, Sky. »
Elle lui adressa un sourire discret.
Instinctivement, Connor chercha une autre présence dans la pièce.
Elle comprit immédiatement.
« Hank n’est pas là. »
Un éclair passa dans le regard de Connor.
Bref.
Presque imperceptible.
« Je ne veux pas le déranger. »
Sky eut un soupir, à la fois agacé et attendri.
Puis, sans prévenir...
Paf.
Son poing heurta son épaule.
Sec.
« Hé ! »
« Sérieusement ? » lança-t-elle, les sourcils froncés. « Tu comptes continuer à tout gérer seul ? »
Sa voix vibrait.
Pas de colère.
De frustration.
« Tu crois vraiment que ça nous fait plaisir de te voir comme ça ? »
Connor resta silencieux.
Pris de court.
Ses yeux dérivèrent légèrement vers leurs mains.
Puis, presque instinctivement, il attrapa la sienne.
Le contact fut immédiat.
Plus intense qu’il ne l’aurait anticipé.
« Je suis désolé… »
Sa voix était plus basse.
Plus fragile.
« Je ne voulais pas t’inquiéter. »
Sky détourna légèrement la tête, comme pour masquer quelque chose.
« Qui t’a dit que je m’inquiétais ? »
Mais sa main ne bougea pas.
Au contraire.
Ses doigts se refermèrent doucement autour des siens.
« Je pensais surtout à ma revanche aux échecs. »
Un léger sourire étira ses lèvres.
« Sept défaites, Connor. C’est humiliant. »
Un souffle amusé lui échappa.
Leur proximité changea.
Subtilement.
Le silence devint… différent.
Chargé.
Leurs mains restèrent liées.
Trop longtemps pour être anodin.
Et puis...
Une sensation d’abord infime.
Une chaleur qui naquit au creux de leurs paumes.
Connor fronça légèrement les sourcils.
« Tu… ressens ça ? »
Sky hocha imperceptiblement la tête.
La chaleur grandit.
Se transforma.
Vibra.
Leurs doigts se crispèrent sans qu’ils ne s’en rendent compte.
Une lueur bleutée apparut.
Faible.
Pulsante.
Comme un cœur.
Leurs respirations, simulées ou non, semblèrent se synchroniser. Le monde autour d’eux s’effaça.
Les écrans.
La pièce.
Tout disparut.
Les images surgirent.
Brutales.
Fragmentées.
L’Eden Club.
La lumière artificielle.
Les mains.
Les regards.
La peur.
La fuite.
Connor vacilla légèrement.
Ses doigts se resserrèrent.
« Sky… »
Sa voix tremblait.
« J’ai vu... »
Elle retira sa main d’un coup, comme brûlée. Son souffle était court, Irrégulier.
« Tu n’aurais jamais dû voir ça… »
Sa voix se brisa légèrement.
Mais Connor n’eut pas le temps de répondre. Une décharge traversa soudain tout son corps.
Violente.
Incontrôlable.
Son dos se cambra brusquement, ses muscles se contractant dans un spasme brutal.
Un cri étranglé lui échappa.
Sa LED vira instantanément au rouge.
« Connor ! »
Sky se précipita vers lui, ses mains agrippant ses bras avec urgence. Sous ses doigts, elle sentait les micro-tremblements.
Les contractions anarchiques.
Son regard était figé.
Ouvert.
Mais vide.
Des lignes d’erreurs défilaient à une vitesse folle dans ses systèmes.
« Qu’est-ce qui t’arrive ?! »
Sa voix tremblait désormais.
Elle attrapa le moniteur.
Les données clignotaient.
Incohérentes.
Impossibles.
La désactivation était encore active.
Ça ne devait pas arriver.
Pas comme ça.
Pas maintenant.
« Connor, regarde-moi ! »
Mais il ne pouvait pas.
Son monde s’effondrait.
Les sons se déformaient.
Son corps n’était plus qu’un point de douleur pure.
Absolue.
Sans échappatoire.
Sky le serra contre elle.
Fort.
Comme si elle pouvait le retenir.
L’empêcher de sombrer.
« Je suis là… »
Sa voix n’était plus qu’un souffle brisé.
« Je suis là… »
Mais Connor ne l’entendait déjà plus.
Il n’y avait plus que le vide.
Et la douleur.
À suivre
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