JE SUIS VIVANT
L’écho des combats
La carcasse de l'entrepôt se dressait dans l'obscurité comme un animal mort oublié au bord des docks.
Au loin, les cargos alignés dans le port dessinaient une forêt de grues gigantesques dont les lumières rouges clignotaient lentement dans la nuit.
Gavin coupa le moteur.
Le silence s'installa immédiatement.
Connor observait déjà le bâtiment.
Ses yeux bleus parcouraient méthodiquement la structure tandis que ses systèmes analysaient chaque détail visible.
« Alors ? »
Connor tourna légèrement la tête.
« Les pompiers ont sécurisé les zones principales, mais plusieurs sections restent instables. »
Gavin attrapa sa lampe.
« Formidable... »
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L'entrepôt semblait dévorer la lumière.
Même le projecteurs installés par la police scientifique peinaient à repousser l'obscurité qui s'était accumulée entre ces murs au fil des années. Leur éclat blanchâtre se brisait contre les structures métalliques tordues, laissant derrière lui des pans entiers du bâtiment engloutis dans des ténèbres épaisses.
L'immense charpente industrielle dressait ses poutrelles noircies vers les hauteurs comme les côtes calcinées d'une créature morte.
L'air était presque irrespirable.
Chargé de poussière.
De cendres.
D'humidité stagnante.
Et de cette odeur particulière que laissaient les incendies longtemps après leur extinction : un mélange de bois carbonisé, de plastique fondu et de métal brûlé qui semblait s'être incrusté jusque dans le béton.
Le silence lui-même avait quelque chose d'anormal.
Quelque chose de malsain.
Comme si les murs conservaient encore les traces de ce qui s'était déroulé ici.
Les cris.
Les paris.
Les rugissements de la foule.
La souffrance.
Gavin avançait lentement entre les décombres.
Sa lampe torche balayait les lieux avec méthode, révélant tour à tour des morceaux de grillages arrachés, des câbles pendant du plafond comme des entrailles, des flaques d'eau noire où tremblaient les reflets des projecteurs.
Son regard inspectait chaque détail.
Parce que contrairement à ce que beaucoup imaginaient, il savait travailler une scène.
Il n'avait pas passé treize ans dans la police en se contentant de remplir des rapports.
Il remarqua lui-même plusieurs éléments intéressants : une ancienne sortie de secours condamnée à la hâte, des traces de passage récentes dans une couche de poussière pourtant épaisse, l'emplacement stratégique de certaines plateformes qui offraient une vue parfaite sur l'arène.
Mais malgré lui...
Ses yeux revenaient sans cesse vers Connor.
Quelques mètres devant.
Toujours en mouvement.
Toujours concentré.
Et quelque chose commençait sérieusement à le déranger.
Pas l'androïde.
Le fait qu'il soit aussi terriblement efficace.
Connor ne semblait jamais chercher.
Il trouvait.
Son regard se posait quelque part et, presque instantanément, quelque chose en émergait.
Une anomalie.
Une trace.
Un détail invisible.
Comme si l'entrepôt lui parlait directement.
Comme si les murs lui murmuraient leurs secrets dans une langue inaccessible aux humains.
Le déviant s’accroupit doucement près d'une dalle fissurée.
Sa LED jaune cycla en une lente rotation et quelques secondes plus tard, il se releva.
« Trois individus se tenaient ici. »
Gavin s’approcha.
Il ne voyait rien.
Absolument rien.
Seulement de la poussière.
Puis Connor lui indiqua un point précis et il finit par distinguer une légère déformation dans la couche de résidus.
Une marque presque effacée.
« Bordel... »
« Taille quarante-trois. »
Le déviant suivait déjà une autre empreinte.
« Semelle industrielle. »
Puis une troisième.
« Les deux autres portaient des bottes tactiques. Style militaires. Possiblement des gardes... ils devaient surveiller les entrées dans le bâtiment. »
Gavin resta silencieux.
Pas parce qu'il était impressionné.
Enfin... pas uniquement.
Parce qu'il réalisait qu'il n'aurait probablement jamais trouvé ces indices seul.
Et cette constatation provoquait une sensation désagréable dans sa poitrine.
Une forme de jalousie professionnelle qu'il refusait soigneusement de nommer.
Pourtant, quelques secondes plus tard, ce fut lui qui remarqua quelque chose.
Une disposition inhabituelle des traces. Un détail qui n'avait rien à voir avec la qualité des empreintes elles-mêmes.
« Attends. »
Connor tourna la tête.
« Quoi ? »
« Ils ne surveillaient pas l'entrée. »
L'androïde observa de nouveau le sol.
« Explique. »
« Regarde leur position. »
Gavin s'accroupit à son tour.
« S'ils montaient la garde, ils seraient orientés vers l'accès principal. Là, ils regardaient tous vers l'intérieur. »
Connor analysa immédiatement les lieux.
« Tu penses qu'ils attendaient quelqu'un. »
« Non. »
Gavin contempla l'obscurité devant eux.
« Je pense qu'ils observaient quelque chose. »
Un bref silence.
Puis Connor hocha légèrement la tête.
« Hypothèse cohérente. »
Et, malgré lui, Gavin ressentit une satisfaction discrète.
Parce que Connor voyait ce que personne ne voyait. Mais lui comprenait encore les gens.
Leurs réflexes.
Et c'était précisément ce qui rendait leur collaboration aussi étrange qu'efficace.
Ils reprirent leur progression.
Le faisceau de la lampe glissa finalement sur l'immense logo des Black Vultures.
Le vautour dominait encore les lieux malgré les flammes. Ses ailes déployées semblaient étendre leur ombre sur toute l'arène.
Les coulures de peinture rouge descendaient le long du mur comme des traînées de sang séché.
Même ravagé par l'incendie, le symbole conservait quelque chose de profondément prédateur.
Quelque chose qui observait.
Qui jugeait.
Qui attendait.
Connor demeura immobile plusieurs secondes.
Plus longtemps que nécessaire.
Son regard parcourut le logo.
Puis les gradins.
Puis la cage.
Puis les accès.
Comme s'il reconstruisait quelque chose.
« Le logo est visible depuis chaque siège. »
« Et ? »
« Depuis la cage également. »
Gavin suivit son regard.
Connor avait raison.
Impossible de lui échapper.
Où que l'on se trouve.
« Contrôle psychologique. »
Puis il reprit son inspection.
Et Gavin remarqua alors quelque chose qui n'avait rien à voir avec l'enquête.
Connor évitait soigneusement les temps morts. Chaque fois qu'une piste s'achevait, il en trouvait une autre.
Chaque fois qu'une analyse prenait fin, il se remettait immédiatement en mouvement.
Comme s'il fuyait quelque chose.
Comme si rester immobile devenait dangereux.
Il finit par provoquer.
« Toujours aucune nouvelle de Hank ? »
Le changement fut infime.
Presque invisible.
Mais Gavin le vit.
Les épaules de Connor se raidirent légèrement.
Son regard se détourna.
Une fraction de seconde seulement.
Puis il revint immédiatement sur la scène.
« Concentrons nous sur les relevés. »
La réponse tomba comme une porte qui se referme.
« ...Les empreintes se dirigent vers le secteur nord. »
Même ton.
Même voix sans émotion apparente.
Mais le refus d’évoquer le sujet fit comprendre à Gavin à quel point l'absence de Hank lui pesait.
Plus qu'il ne l'admettrait jamais.
Alors Connor recommença à analyser les lieux.
Et il le suivit en silence.
Plus loin, les deux policiers découvrirent une ancienne zone grillagée.
L'endroit était situé à l'écart de l'arène principale, dissimulé derrière un enchevêtrement de cloisons métalliques et de structures effondrées.
Les flammes l'avaient relativement épargné. Ce qui, étrangement, le rendait encore plus inquiétant.
Ici, les traces du passé n'avaient pas été effacées. Elles attendaient simplement qu'on les remarque.
Connor ralentit immédiatement.
Son regard parcourut la pièce.
Ses yeux marrons glissaient d'un détail à l'autre avec une précision presque dérangeante.
Puis il s'accroupit.
Ses doigts effleurèrent une barre métallique tordue.
Il observa une série de rayures.
Une zone plus claire sur le mur.
Des impacts à hauteur d'épaule.
Tout cela en quelques secondes à peine.
« Plusieurs personnes ont été retenues ici. »
Gavin observa la pièce en fronçant les sourcils.
« Tu sais ça juste en regardant ? »
Connor désigna la grille.
« Déformations répétées. »
Puis le mur.
« Impacts multiples. »
Enfin le sol.
« Traces de frottement. »
Gavin s'approcha.
Cette fois, il distinguait effectivement certaines marques.
Pas toutes.
Loin de là.
Mais suffisamment pour comprendre le raisonnement.
Et surtout pour comprendre que Connor n'inventait rien.
Chaque conclusion reposait sur quelque chose de concret que lui-même aurait probablement fini par remarquer au bout d'une heure.
Peut-être deux.
Connor, lui, l'avait vu en moins de trente secondes.
Une sensation désagréable remua dans l'estomac du détective parce qu'il commençait à comprendre ce qui rendait les androïdes aussi redoutables.
Ils ne se fatiguaient pas.
Ne doutaient pas.
Ne perdaient pas leur concentration.
Ils pouvaient absorber une quantité absurde d'informations et établir des liens presque instantanément.
Et pourtant...
Gavin remarquait aussi leurs limites.
Ou plutôt la limite de Connor.
Parce qu'à mesure que l'enquête avançait, quelque chose sonnait faux.
Pas dans ses analyses.
Dans son comportement.
Le RK800 semblait fonctionner à pleine capacité depuis leur arrivée.
Sans un seul instant de relâchement.
Comme s'il refusait catégoriquement de laisser son esprit vagabonder.
« Tu sais ce qui est flippant ? »
Connor releva légèrement les yeux.
« Quoi ? »
« Toi. »
« Peux-tu développer ? »
Le détective esquissa un petit sourire.
« Tu trouves des trucs si vite, putain... »
Connor observa quelques secondes les marques sur la grille.
« C'est mon travail. »
« Ouais. »
Gavin croisa les bras.
« Sauf que moi aussi c'est mon travail. Mais là j’ai vraiment l’impression d’être inutile. »
Cette fois, Connor tourna franchement la tête vers lui.
Pas longtemps.
Juste assez.
« Tu as remarqué la sortie condamnée à l'entrée, ainsi que les postes de surveillance surélevés. »
Un silence s’installa.
« Tu as également identifié que les individus dont nous avons trouvé les empreintes observaient l'intérieur de l'arène et non les accès. »
Gavin resta figé.
Connor reprit simplement :
« Ce sont des observations pertinentes. Tu es utile. »
Le détective le regarda quelques secondes.
Déconcerté.
Et cette fois, malgré lui, un coin de sa bouche se releva. Puis le sourire disparut presque aussitôt en voyant Connor s'immobiliser brusquement avec cette expression particulière.
Celle qui apparaissait lorsqu'une pièce essentielle venait soudain de trouver sa place.
L’androïde suivait une série d'empreintes presque invisibles, protégées par une portion du bâtiment miraculeusement épargnée par l'incendie.
Il les examina longuement.
Beaucoup plus longtemps qu'à l'accoutumée.
Et Gavin ressentit soudain un frisson.
Parce qu'il avait l'impression d'assister à quelque chose.
Comme si Connor n'observait plus les ruines.
Puis le déviant parla enfin.
« Je pense que nous faisons fausse route depuis le début. »
La gravité de sa voix suffit à faire disparaître toute légèreté.
« Explique. »
Il observa une dernière fois les empreintes.
« Cet endroit ne servait pas uniquement aux combats clandestins. »
« Comment ça ? »
Cette fois, Connor prit plusieurs secondes avant de répondre.
Comme s'il mesurait exactement les implications de ce qu'il venait de comprendre.
« Parce qu'une arène n'a pas besoin de cellules. »
Son regard glissa vers les zones grillagées.
« Ni de dortoirs. »
Puis vers les postes de surveillance.
« Ni d'un dispositif de contrôle aussi élaboré. »
Enfin vers l'obscurité des couloirs qui s'enfonçaient sous le bâtiment.
« Cet endroit avait une autre fonction. »
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Soudain, un bruit sec résonna quelque part dans les hauteurs.
Tac.
Minuscule.
Presque imperceptible.
Un simple fragment de béton qui venait de heurter une poutre métallique.
Mais dans le silence oppressant de l'entrepôt, cela suffit. Connor releva instantanément la tête.
Son regard se verrouilla sur une passerelle suspendue plusieurs mètres au-dessus d'eux.
Là.
Entre deux piliers déformés par l'incendie.
Une silhouette.
Immobile.
À peine visible.
Juste assez pour trahir une présence.
Puis elle recula brusquement dans l'obscurité.
Connor n'hésita pas une seconde.
« Quelqu'un nous observe. »
Gavin leva immédiatement sa lampe.
« Où ? »
Mais la silhouette avait déjà disparu.
Un mouvement.
Une ombre.
Rien de plus.
Le RK800 était déjà en train de courir.
« Hé ! »
Il fonça vers un ancien escalier métallique.
« Connor, attends ! » Interpella Gavin.
Aucune réaction.
L'androïde gravissait déjà les marches quatre à quatre.
La structure gémit sous son poids.
Un craquement inquiétant résonna dans les hauteurs.
Gavin leva les yeux.
Les passerelles semblaient tenir uniquement par habitude. Certaines sections pendaient dans le vide. D'autres étaient déformées par la chaleur de l'incendie.
Des portions entières de garde-corps avaient disparu.
« N’y va pas ! Cette structure va nous tomber dessus ! »
Connor ne ralentit même pas.
Parce qu'au fond, il n'entendait plus Gavin.
Il n'entendait plus rien.
Seulement le bruit de sa cible.
Les impacts rapides de ses pas métalliques.
Le souffle du vent entre les poutrelles.
Le reste demeurait enfoui sous une autre pensée.
Une pensée qu'il refusait obstinément de regarder.
Le silence de Hank.
Le mensonge de Fowler.
Alors Connor accéléra encore.
Comme il le faisait depuis plusieurs jours.
Travailler.
Ne jamais s'arrêter.
Parce que s'il s'arrêtait...
Il risquait de penser.
Et il ne voulait pas penser.
Pas à ça.
Devant lui, la silhouette surgit sur une passerelle supérieure.
Rapide.
Beaucoup trop rapide.
L'inconnu franchit une rambarde d'un mouvement souple avant de bondir sur une plateforme voisine.
Connor calcula immédiatement la distance.
Trois mètres cinquante.
Saut réalisable.
Il prit appui.
Et s'élança.
Le vide s'ouvrit sous lui.
Pendant une fraction de seconde, son corps sembla flotter dans l'obscurité.
Puis ses pieds heurtèrent l'autre plateforme.
Le métal vibra violemment.
Mais il poursuivit sa course.
L'inconnu accéléra.
Connor aussi.
La poursuite se transforma rapidement en ballet vertigineux au-dessus de l'entrepôt.
Les deux silhouettes traversaient les hauteurs comme des fantômes.
Poutrelles étroites.
Escaliers à moitié effondrés.
Sections éventrées.
Chaque obstacle semblait ralentir les humains.
Aucun des deux ne paraissait concerné.
Pour Connor, une conclusion s'imposa presque immédiatement.
« Déviant... »
L'inconnu tourna brièvement la tête.
Assez longtemps pour apercevoir une LED rouge et confirmer son intuition.
La structure entière semblait gémir autour d'eux comme si l'entrepôt refusait leur présence.
Devant lui, le fuyard bondit par-dessus une section effondrée. Connor reproduisit immédiatement le mouvement.
Sans hésiter.
Il atterrit lourdement sur une plateforme rongée par la rouille.
Un craquement sec retentit sous ses pieds.
Puis un second.
Et soudain, toute une portion du plancher céda. Le métal s'ouvrit brutalement sous lui.
Connor disparut.
Pendant une fraction de seconde, son corps bascula dans le vide.
Des dizaines de mètres plus bas, les projecteurs de la police scientifique apparaissaient comme de pâles taches lumineuses perdues dans l'obscurité.
Puis sa main se referma sur une poutrelle. L'impact arracha un bruit métallique à la structure.
Son corps se balança au-dessus du vide, les jambes suspendues dans l'obscurité.
Une pluie de débris tomba autour de lui.
Pendant un instant, il resta immobile.
Le temps que ses systèmes recalculent et que ses doigts retrouvent une prise stable.
Puis il se hissa d'une traction sans effort et remonta sur la passerelle comme si rien ne s'était passé.
En contrebas, Gavin venait d'assister à toute la scène.
« CONNOR ! »
Sa voix résonna dans tout l'entrepôt.
« Bordel, arrête-toi ! »
Le déviant ne ralentit même pas.
Il était déjà reparti.
Lancé à pleine vitesse derrière sa cible.
« Espèce de malade ! »
Gavin sentit une véritable colère monter.
Pas la colère habituelle.
Une colère alimentée par quelque chose de beaucoup plus désagréable.
Parce qu'il venait de voir Connor manquer de s’écraser et qu’il semblait n'en avoir absolument rien à faire.
Comme si l'idée même de s'arrêter lui était devenue insupportable.
Son regard balaya rapidement l'environnement et quelque chose attira son attention à sa droite, derrière une cloison effondrée.
Une ancienne galerie de maintenance.
Presque invisible.
Un accès secondaire qui serpentait à travers l'ossature du bâtiment.
Un raccourci.
Connor ne l'avait probablement même pas remarqué, trop concentré sur sa poursuite.
Mais Gavin, lui, observait encore son environnement.
Il esquissa un sourire bref.
Presque féroce.
« Très bien, tête de plastique. »
Puis il s'élança dans le couloir.
« Puisque tu refuses d'utiliser ton cerveau, je vais utiliser le mien. »
Là-haut, la situation devenait critique.
L'inconnu venait d'atteindre une plateforme suspendue au-dessus de l'arène.
Connor n'était plus qu'à quelques mètres. Mais soudain, un craquement monstrueux explosa dans l'obscurité.
Un morceau céda.
Le métal se déchira dans un hurlement atroce. L'ensemble bascula dans le vide.
Le fuyard perdit immédiatement l'équilibre.
Son cri résonna dans l'entrepôt.
Puis son corps disparut.
Connor plongea.
Sa main se referma sur son poignet au dernier instant.
Ils s'arrêtèrent brutalement au-dessus du vide, suspendus à plusieurs dizaines de mètres du sol.
Pendant quelques secondes, plus rien ne bougea.
Puis un grincement métallique retentit.
Connor leva les yeux. La rambarde à laquelle il était accroché se tordait lentement.
Les boulons commençaient à s'arracher.
Le métal pliait.
Centimètre par centimètre.
Le poids des deux corps était trop important.
L'inconnu paniquait.
« Ne me laisse pas tomber ! »
« Je te tiens. »
Ses doigts commencèrent à glisser.
La rambarde descendit de plusieurs centimètres.
Un nouveau boulon sauta.
Connor effectua instantanément les calculs.
Probabilité de rupture : CRITIQUE.
Probabilité de survie : FAIBLE.
Très faible.
Il serra davantage le poignet du déviant. Même lorsqu'il sentit ses propres appuis céder.
Puis une main attrapa brutalement son avant-bras.
« Espèce d'imbécile ! »
Gavin.
À moitié allongé sur la plateforme.
Ses baskets ancrées contre une poutre.
Tous les muscles tendus sous l'effort.
« Putain, je t'avais dit de ne pas monter là-haut ! »
Connor tenta de se redresser.
Impossible.
La rambarde craqua de nouveau
Le détective tira de toutes ses forces.
Ses bras tremblaient. Ses épaules brûlaient.
Mais centimètre après centimètre.
Ils remontèrent.
D'abord Connor.
Puis d’un effort commun, le déviant suspendu.
Les trois corps s'effondrèrent sur la passerelle.
Quelques secondes plus tard, la rambarde arracha définitivement ses fixations.
Le métal disparut dans le vide.
Le fracas résonna longtemps dans l'entrepôt.
Puis le silence retomba.
Lourd.
Assourdissant.
Le déviant capturé était toujours recroquevillé contre une poutre.
Terrifié.
Mais Gavin n'avait d'yeux que pour Connor.
Parce qu'il venait de voir cet abruti manquer de se tuer pour la deuxième fois en moins de cinq minutes.
Le détective se releva brutalement, traversa les quelques mètres qui les séparaient et attrapa l’androïde par le devant de sa veste.
« Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ?! »
Connor cligna des yeux, visiblement surpris.
« La cible est sécurisée... »
Sa main se resserra davantage sur le tissu.
« Je me fous de la cible ! »
Le cri explosa dans l'obscurité.
Même le déviant capturé sursauta.
« Tu veux que je te dise ce que je vois depuis le début de la soirée ? »
Il posa un silence avant de continuer.
« Je vois quelqu'un qui fonce tête baissée dans tout ce qui bouge. »
Connor détourna légèrement les yeux.
« Cette analyse est incorrecte. »
« Ah bon ? »
Gavin fit un geste vers les hauteurs.
« Tu as traversé sans réfléchir une structure qui menace de s'effondrer. »
Puis vers le vide.
« Tu as failli t’écraser comme une merde ! »
Il designa le fuyard d’un mouvement du menton.
« Et lui aussi... »
Connor resta silencieux.
« Alors soit tu es devenu complètement inconscient.... Soit tu cherches à éviter quelque chose. »
Cette fois, le regard de l’androïde se fixa brusquement sur lui.
Gavin ne lui laissa pas le temps de repondre.
« Tu crois que je n'ai pas remarqué ? »
Le silence se fit plus lourd.
« Tu travailles sans arrêt... Tu refuses de parler de Hank. »
Connor se figea.
Complètement.
Comme si le simple nom avait suffi à interrompre tous ses processus.
« Voilà. »
Sa voix s'adoucit légèrement.
Pas beaucoup.
Juste assez.
« C'est ça. »
L’androïde détourna les yeux.
« Cela n'a aucun rapport avec cette situation. »
« Arrête. Tu peux me mentir si ça t'amuse... »
Puis il tapota son torse du doigt, juste au-dessus de son cœur artificiel.
« ...Mais ne me fais pas croire que tu ne vois pas ce que tu es en train de faire. »
Connor ne répondit pas.
Et cela inquiétait Gavin bien davantage que n'importe quelle réponse.
« Tu n'as pas besoin de te jeter dans le vide à chaque enquête pour oublier qu'il ne te veut pas te parler. »
La phrase tomba.
Brutale.
Trop juste.
Trop intime.
Gavin regretta presque aussitôt de l'avoir dite ainsi.
Mais il était trop tard.
Connor resta immobile.
Sa LED vira brièvement au jaune.
Puis au rouge.
Une seconde seulement.
« Je n'essaie pas d'oublier. »
Sa voix était basse.
Presque absente.
Gavin sentit sa prise se relâcher légèrement.
L’androïde fixa un point quelque part derrière lui, sans vraiment le voir.
« Mais si je m'arrête... »
Il s'interrompit.
Comme s'ils étaient trop lourds pour être formulés.
Gavin ne bougea pas.
Pour une fois, il ne lança aucune pique.
Connor inspira inutilement.
« Si je m'arrête, je devrai admettre qu'il m'a peut-être abandonné. »
Le silence qui suivit fut pire que le fracas de la rambarde.
Gavin sentit sa colère perdre soudain tout appui.
Il resta là, les doigts crispés sur le tissu du blazer, incapable de trouver la réplique cinglante qui l'aurait normalement sauvé de ce genre de moment.
« Putain... »
Le mot sortit plus bas.
Moins comme une insulte que comme un aveu d’impuissance.
« Je suis pas Hank. »
Connor releva lentement les yeux.
Gavin soutint son regard, mal à l'aise mais incapable de reculer maintenant.
« Mais là, ce soir... c'est moi qui suis avec toi. Alors quand je te dis de pas courir sur une passerelle qui tombe en morceaux, tu écoutes. »
Un battement.
« Parce que j'ai aucune envie de te ramasser en pièces détachées au fond d'un entrepôt. »
La phrase resta suspendue entre eux.
Trop proche d'une inquiétude réelle.
Alors il détourna brusquement les yeux, comme pour reprendre le contrôle.
« Et si tu répètes ça à qui que ce soit, je nierai. »
Connor le regarda quelques secondes.
Quelque chose passa sur son visage.
Infime.
Fragile.
« Compris. »
Gavin souffla par le nez.
« Bien. »
Il relacha enfin le blazer et recula d'un pas.
Puis son attention se porta sur le fuyard prostré comme un animal acculé.
La lumière de sa lampe révéla alors ce qu'ils n'avaient pas encore vu.
Autour de son cou.
Un collier métallique.
Épais.
Verrouillé.
Un dispositif de contrôle.
Les yeux de l’inspecteur s'écarquillèrent.
« Bordel... »
Puis il aperçut son visage.
Ou plutôt ce qu'il en restait.
La peau synthétique était déchirée sur une grande partie de la joue.
Lacérée.
Entaillée.
Comme si quelqu'un avait passé une lame encore et encore. Par endroits, les composants internes apparaissaient directement sous les déchirures.
D'autres cicatrices traversaient son front.
Son cou.
Sa mâchoire.
Des blessures anciennes.
« Putain... mais qu’est ce qu’ils t’ont fait...? »
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À suivre...