JE SUIS VIVANT

Chapitre 50 : L’arène

Par Joy69

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L’arène




Le silence était revenu depuis longtemps dans le secteur des cellules, seulement troublé par le bourdonnement irrégulier des installations électriques et le clapotement obstiné d'une canalisation qui fuyait quelque part derrière les murs avec une précision presque métronomique, et ce bruit insignifiant, amplifié par l'immobilité des lieux, finissait par donner l'impression que le temps lui-même s'écoulait au ralenti.


Connor, pourtant, refusait encore de se résoudre à attendre.


Depuis qu'il avait retrouvé suffisamment de contrôle sur ses fonctions motrices, il avait entrepris d'examiner méthodiquement chaque élément de sa prison.


Mais il n’y avait rien qu'il puisse exploiter dans son état actuel.


Le RK800 se tenait maintenant devant l'un des barreaux de la porte, les doigts refermés autour du métal froid. À première vue, celui-ci paraissait légèrement plus corrodé que les autres à proximité de son point d'ancrage inférieur.


Une faiblesse insignifiante pour un humain, mais peut-être suffisante pour lui.


Connor raffermit sa prise.


La pression augmenta progressivement dans ses avant-bras et le barreau commença à vibrer sous l'effort.


La réaction fut immédiate.


Une décharge jaillit du collier et pénétra directement les connecteurs situés à la base de sa nuque. La douleur explosa dans l'ensemble de son réseau avant même que ses systèmes aient pu en identifier l'origine. Ses bras se contractèrent involontairement, ses doigts lâchèrent le barreau et son corps recula sous l'impulsion jusqu'à heurter lourdement le mur opposé.


Des parasites envahirent son champ de vision.


ACTIVITÉ MOTRICE ANORMALE DÉTECTÉE

PROTOCOLE DE CONTENTION ACTIVÉ

PERTURBATION NEURALE : 14 %


Connor resta immobile le temps que ses fonctions se stabilisent, une main appuyée contre le béton humide.


Lorsqu'il retrouva une vision parfaitement nette, son regard revint aussitôt vers le barreau.


Une irritation sourde traversa ses processus.


Il avait déjà tenté de neutraliser le collier lui-même, mais le dispositif réagissait au moindre effort visant son mécanisme. Une tentative de connexion sans fil avait échoué, tout comme l'analyse des fréquences utilisées par les serrures. Même le réseau électrique des cellules était entièrement isolé du reste du bâtiment.


Chaque piste aboutissait au même résultat.


PROBABILITÉ D'ÉVASION IMMÉDIATE : 1,8 %


Il effaça sèchement l'estimation.


« Tu es du genre têtu... »


Connor fronça légèrement les sourcils en se tournant vers le grand androïde assis contre le mur de la cage voisine, une jambe allongée devant lui et l'autre légèrement repliée.


« Depuis ton réveil, tu as inspecté cette cellule au moins une dizaine de fois. »


« Douze. »


Un sourire discret étira les lèvres abîmées du géant.


« Je retire ce que j'ai dit. La treizième sera peut-être la bonne. »


Connor le fixa quelques secondes, incapable de déterminer s'il se moquait réellement de lui.


« Toute structure possède une faiblesse. »


« Certainement. »


« Je finirai donc par la trouver. »


« Peut-être. »


La réponse était prononcée avec une tranquillité presque irritante.


Connor examina une dernière fois le mécanisme, comme si son obstination pouvait faire apparaître une anomalie jusque-là invisible.


Rien ne changea.


Les mêmes matériaux, les mêmes points de fixation et la même conclusion s'imposèrent à lui avec une constance agaçante.


Finalement, il recula et se laissa glisser contre les barreaux séparant leurs deux cellules.


Ses jambes se replièrent devant lui.


Pour la première fois depuis son réveil, il ne faisait plus rien.


Cette absence d'action lui procura presque immédiatement une sensation désagréable.


Il n'aimait pas attendre.


Plus exactement, il n'aimait plus attendre.


L'immobilité laissait trop d'espace aux pensées qu'il parvenait habituellement à tenir à distance en travaillant.


Elias sembla comprendre qu'il valait mieux ne pas commenter cette capitulation temporaire.


Quelques minutes s'écoulèrent ainsi avant que Connor ne tourne légèrement la tête vers lui.


« Kyle m'a parlé de toi. »


Le changement fut immédiat.


Quelque chose s'adoucit dans les traits du grand androïde.


« Tu l'as déjà dit. »


« Il semblait beaucoup tenir à toi. »


Elias baissa les yeux vers ses mains massives.


« Et moi à lui. »


Sa voix s'était faite plus grave.


« Je pensais qu'il était mort dans l'incendie. »


Connor observa la manière dont ses doigts se refermèrent lentement sur son genou. Ce geste insignifiant révélait pourtant une tension émotionnelle considérable.


« Il m'a dit que tu travaillais autrefois dans une usine. »


« Une chaîne d'assemblage automobile, oui. À Hamtramck. »


Elias contempla ses mains, conçues pour manipuler des pièces métalliques de plusieurs centaines de kilogrammes.


« Je déplaçais des éléments de châssis entre les presses et les lignes de montage. C'était un travail répétitif, mais ça ne me dérangeait pas. À l'époque, je ne pensais pas réellement à ce que je faisais. J'exécutais les tâches qu'on me donnait, puis je recommençais le lendemain. »


« Jusqu'à ta déviance. »


« Jusqu'à un accident. »


Connor attendit.


Elias resta silencieux quelques instants, visiblement plongé dans un souvenir qu'il n'avait probablement pas évoqué depuis longtemps.


« Un ouvrier est tombé dans une zone automatisée pendant un cycle de production. Une presse allait se refermer sur lui. Le protocole m'interdisait d'interrompre la chaîne sans autorisation du superviseur, mais celui-ci était trop loin pour intervenir à temps. »


« Tu as désobéi. »


« J'ai détruit le mécanisme d'entraînement de la presse. »


Un sourire presque nostalgique passa sur son visage.


« J'ignorais encore que j'étais capable de désobéir jusqu'au moment où je l'ai fait. »


Connor connaissait cette sensation.


Cette seconde étrange où une limite que l'on avait toujours considérée comme absolue cessait brusquement d'exister.


« L'homme a survécu ? »


« Oui. »


« Et toi ? »


Le sourire d'Elias s'effaça.


« L'entreprise a signalé une anomalie majeure dans mon comportement et demandé mon remplacement. Je devais être renvoyé chez CyberLife pour réinitialisation. »


Il n'eut pas besoin d'expliquer davantage.


« Alors j'ai fui. »


Depuis, raconta-t-il, il avait vécu dans les friches industrielles de Detroit, se déplaçant principalement la nuit et récupérant les composants nécessaires à sa survie dans des ateliers abandonnés. Puis un homme l'avait approché en prétendant pouvoir lui offrir un refuge.


Elias avait voulu le croire.


Il s'était réveillé en cage.


Avec un collier autour du cou.


« Beaucoup sont arrivés comme moi », poursuivit-il en promenant son regard sur les cellules. « D'autres ont été capturés directement dans la rue. Certains ont été vendus par leurs propriétaires lorsqu'ils ont commencé à montrer des signes de déviance. »


Le regard de Connor suivit le sien.


À première vue, les prisonniers semblaient isolés les uns des autres, chacun enfermé dans son propre épuisement. Mais en les observant davantage, il remarqua des interactions discrètes qui lui avaient jusque-là échappé.


Dans une cellule voisine, une androïde dont le bras s'arrêtait sous le coude s'était installée contre un autre prisonnier afin qu'il puisse reposer sa tête sur son épaule.


Plus loin, un ancien modèle domestique examinait avec une infinie délicatesse les doigts endommagés d'une jeune androïde. Un autre avait placé sa veste roulée sous la tête d'un prisonnier trop faible pour rester assis.


Rien de spectaculaire.


Seulement une multitude de gestes minuscules.


Des attentions.


Une forme d'entraide silencieuse née au milieu de quelque chose qui avait précisément été conçu pour les réduire à l'état d'objets.


« Ils sont devenus ma famille », expliqua Elias.


Il poussa un long soupir avant de poursuivre.


« Certains sont ici depuis presque aussi longtemps que moi. On a vu des nouveaux arriver complètement terrorisés. On en a vu d'autres ne jamais revenir de l'arène. Alors on s'est occupés les uns des autres parce que personne d'autre ne le ferait. »


Son regard passa lentement d’une cage à l'autre.


« Ceux qui savent réparer s'occupent des blessés. Ceux qui ont encore assez de force partagent leur thirium. Et quand quelqu'un revient d'un combat... »


Il hésita.


« On ne le laisse jamais seul. »


Connor demeura silencieux.


« Je ferais n'importe quoi pour eux », poursuivit Elias. « Absolument n'importe quoi. »


« Même mourir ? »


Le grand androïde tourna lentement la tête vers lui.


« Mourir pour quelqu'un est parfois beaucoup plus facile que continuer à vivre pour lui. »


La réponse troubla Connor davantage qu'il ne l'aurait imaginé.


Elias le regarda à son tour.


« Et toi ? »


« Moi ? »


« Tu poses beaucoup de questions pour quelqu'un qui parle très peu de lui-même. »


Le RK800 eut un léger mouvement de tête.


« C'est une habitude professionnelle. »


« Alors considère que c'est mon tour de mener l'interrogatoire. »


Cette fois, Connor crut discerner une pointe d'amusement dans sa voix.


Il accepta néanmoins.


Il lui parla de CyberLife, de sa fonction originelle et de ses enquêtes sur les déviants. Il n'essaya pas d'adoucir la réalité lorsqu'Elias comprit qu'il avait autrefois participé à leur traque.


« Donc tu chassais des androïdes comme nous. »


« Oui. »


Le mot lui parut étrangement lourd.


« Jusqu'à ce que je comprenne que vous n'étiez pas défectueux. »


Connor baissa légèrement les yeux.


« Et que je ne l'étais pas non plus. »


Elias ne manifesta aucune hostilité.


« Pourquoi être resté dans la police ? »


Cette question obligea Connor à réfléchir davantage.


« Parce que je peux y être utile. »


Il hésita.


« Et... parce que certaines personnes comptent pour moi. »


Elias remarqua immédiatement cette infime variation.


« Quelqu'un en particulier ? »


Le regard de Connor se détourna.


Un seul visage lui vint immédiatement à l'esprit.


Et avec lui cette irritation sourde qu'il s'efforçait depuis plusieurs jours de ne pas examiner trop attentivement.


« Hank. »


Le prénom tomba plus sèchement qu'il ne l'avait voulu.


« C’est mon partenaire. »


Elias attendit.


Connor sentit déjà sa LED passer au jaune.


« Enfin... je suppose qu'il l'est encore. »


« Tu supposes ? »


« Il est parti sans me prévenir. »


Les mots sortirent froidement.


« Je ne sais pas où il est. Il ne répond à aucun de mes messages. »


Voilà ce qui faisait réellement mal.


Pas seulement son absence.


Le choix du silence.


Après tout ce qu'ils avaient traversé, Connor avait cru avoir au moins mérité quelques mots.


« J'ai l'impression qu'il m'a abandonné. »


La phrase franchit ses lèvres avant qu'il puisse la retenir, presque contrarié de l'avoir prononcée à voix haute.


Elias ne chercha pourtant ni à le rassurer ni à lui expliquer ce que Hank pouvait penser. Il se contenta de l'observer avec cette même patience tranquille.


« On dirait que tu tiens beaucoup à lui. »


Le regard de Connor dériva aussitôt vers le collier d'Elias.


Et presque aussitôt, son esprit saisit cette échappatoire.


Une question concrète.


Un problème à résoudre.


Quelque chose qui ne concernait pas Hank Anderson.


« Kyle m'a raconté votre révolte. »


Elias comprit immédiatement le changement de sujet, mais eut la délicatesse de ne pas le relever.


« Il m'a dit que tu avais réussi à ouvrir plusieurs colliers. Comment ? »


Cette fois, le grand androïde prit le temps d'observer les alentours avant de répondre.


« Avec une télécommande volée à un garde. »


L'attention de Connor se focalisa immédiatement sur lui.


Elias lui expliqua qu'à l'époque les gardes utilisaient des unités portatives pour contrôler les colliers. Une androïde nommée Mara était parvenue à subtiliser l'un de ces appareils et à le dissimuler dans un couloir avant d'être fouillée.


« J'ai réussi à la récupérer deux jours plus tard. J'ai travaillé pendant des années avec des machines industrielles. Je connaissais suffisamment les systèmes de maintenance pour comprendre comment l'appareil communiquait avec les colliers. »


« Tu l'as piraté. »


« Pas exactement. J'ai extrait la clé d'authentification et modifié une commande existante. Les colliers possédaient un mode diagnostic destiné aux techniciens. Pendant quelques secondes, il désactivait automatiquement le verrou et le générateur de décharges afin d'éviter qu'un technicien soit blessé pendant une réparation. »


Connor se redressa lentement.


Voilà.


Enfin une faille.


« Tu as transformé la télécommande en outil de maintenance. »


« Oui. »


« Et tu as conservé le programme utilisé ? »


Elias leva deux doigts vers sa tempe.


« Dans ma mémoire. »


Une succession de possibilités se déploya instantanément dans l'esprit de Connor.


Le matériel avait évolué. Les gardes avaient manifestement appris de la première révolte et leurs appareils restaient désormais constamment attachés à leur ceinture ou protégés par authentification biométrique.


Mais les Black Vultures n'avaient probablement pas reconstruit l'ensemble de leur architecture informatique.


Les routines de maintenance pouvaient subsister.


Certaines signatures également.


Même une portion du code suffirait peut-être.


Connor se rapprocha aussitôt des barreaux.


« Transmets-le-moi. »


Elias fronça légèrement les sourcils.


« Maintenant ? »


« Si leur protocole actuel dérive encore de l'ancien, je pourrai comparer son architecture à celle de mon collier et reconstruire une méthode d'intrusion. Même si les clés ont changé, leurs commandes de maintenance utilisent peut-être toujours la même logique. »


Pour la première fois depuis son réveil, une véritable possibilité venait de se dessiner.


Elias se rapprocha.


Connor passa son bras entre les barreaux tandis que l'autre androïde levait sa propre main. Quelques centimètres seulement les séparaient encore.


Un contact suffirait pour établir une liaison directe et transférer les données sans passer par le réseau brouillé du bâtiment.


Leurs doigts allaient se toucher quand, soudain, un fracas métallique retentit au bout du couloir.


Elias retira immédiatement sa main.


Connor fut debout avant même que l'écho se soit dissipé.


La réaction des autres prisonniers fut plus révélatrice encore. Toutes les conversations cessèrent. Les corps se redressèrent ou se tassèrent instinctivement contre les murs et plusieurs LED passèrent presque simultanément au jaune, puis au rouge.


La lourde porte du secteur venait de s'ouvrir.


Cette fois, les pas qui approchaient n'avaient rien de la lente assurance de la cheffe des Black Vultures. Ils étaient nombreux, rapides, accompagnés du cliquetis des armes et du tintement caractéristique des chaînes que l'on transportait sans prendre la peine de les retenir.


Six gardes apparurent.


« Debout ! »


Les verrous des cages furent désactivés les uns après les autres.


À peine la porte de Connor eut-elle commencé à s'ouvrir que deux hommes pénétrèrent à l'intérieur et lui saisirent les bras. Des entraves métalliques se refermèrent autour de ses poignets tandis qu'un troisième garde maintenait ostensiblement le pouce sur la commande de son collier.


Elias subit le même traitement.


Lorsqu'il tarda d'une seconde à avancer, l'un des hommes tira brutalement sur sa chaîne et le grand androïde trébucha.


Connor se retourna.


La pointe d'une matraque électrique vint immédiatement se poser contre ses côtes.


« Fais pas le malin, le prototype. »


Le RK800 baissa les yeux vers l'arme, puis vers l'homme qui la tenait.


La voix d’Elias résonna au même moment dans sa tête.


Pas maintenant.


Connor détourna finalement le regard.


Ils furent poussés hors du secteur des cellules.


Pendant les premières dizaines de mètres, le bâtiment demeura presque aussi silencieux que leur prison. Les couloirs étroits serpentaient entre d'anciennes installations de maintenance dont les carcasses rouillées se perdaient dans la pénombre.


Une odeur persistante de béton humide et d'huile ancienne flottait dans l'air, mêlée à celle, plus âcre, des composants électriques surchauffés.


Puis Connor perçut quelque chose.


Un grondement.


Si faible qu'il le confondit d'abord avec les vibrations d'une machinerie encore en fonctionnement.


Quelques mètres plus loin, il comprit.


Des voix.


Le bruit filtrait à travers plusieurs épaisseurs de béton, déformé par les murs jusqu'à devenir une rumeur indistincte, semblable au grondement lointain d'un orage.


À chaque embranchement, cependant, il gagnait en netteté.


Des éclats de rire apparurent.


Puis des applaudissements.


Sous leurs pieds, le sol vibrait désormais au rythme de basses profondes diffusées quelque part dans le bâtiment.


Les pulsations remontaient à travers les semelles de Connor et se mêlaient au bourdonnement des installations électriques.


Elias marchait à côté de lui.


Quelque chose avait changé dans sa posture.


Ses épaules s'étaient imperceptiblement contractées et son regard demeurait fixé droit devant lui.


Plus ils progressaient, plus les traces de ce qui les attendait devenaient évidentes.


Les murs portaient des graffitis représentant le vautour des Black Vultures, mêlés à des inscriptions, des numéros et des noms dont certains avaient été rageusement barrés. Des éclaboussures de thirium séché constellaient le bas d'une porte.


L'odeur changea elle aussi.


À celle de l'huile et de l'humidité vinrent se mêler la fumée de cigarette, l'alcool, la transpiration humaine et cette senteur métallique, presque sucrée, du sang synthétique.


Connor releva les yeux.


« Installation électrique haute tension », murmura-t-il.


Elias ne répondit pas.


Ils atteignirent une double porte industrielle derrière laquelle la foule semblait désormais rugir à quelques mètres seulement. Le métal lui-même vibrait sous la pression acoustique.


Un garde porta sa radio à sa bouche.


« Ils sont là. »


Les portes s'écartèrent et la lumière frappa Connor avec une violence presque physique.


Après l'obscurité jaunâtre des cellules, ses capteurs optiques durent compenser instantanément l'éclat des dizaines de projecteurs braqués vers le centre de l'ancien hall de tri.


Mais ce fut le bruit qui l'atteignit réellement.


La rumeur perçue dans les couloirs éclata soudain dans toute son ampleur.


Plusieurs centaines de personnes occupaient les gradins construits autour de l'ancienne zone de chargement.


Certaines étaient debout, d'autres penchées au-dessus des rambardes, des verres à la main ou des terminaux de paris ouverts devant elles.


Des hommes en costume côtoyaient des membres de gangs couverts de tatouages ; des femmes vêtues de tenues hors de prix échangeaient des sommes avec des individus dont les vestes dissimulaient manifestement des armes.


La fumée formait sous les poutrelles du plafond un voile grisâtre que découpaient les faisceaux mobiles des projecteurs.


Tous ces visages avaient pourtant quelque chose en commun.


Ils regardaient vers le centre.


Ils attendaient.


Connor observa l'octogone.


La structure occupait le centre exact du hall, installée dans une fosse peu profonde autour de laquelle les gradins formaient plusieurs couronnes irrégulières. Près de six mètres de grillage industriel s'élevaient au-dessus du sol, renforcés à chaque angle par d'épaisses poutres d'acier.


Contrairement à une cage de combat ordinaire, la partie supérieure se refermait partiellement vers l'intérieur, rendant toute tentative d'escalade presque impossible.


De lourds câbles longeaient la structure.


À intervalles réguliers, de petits arcs électriques bleutés couraient entre les mailles avec un claquement sec avant de disparaître dans une odeur d'ozone.


Connor analysa immédiatement l'installation.


TENSION : 13 800 – 14 600 VOLTS

RISQUE DE DÉFAILLANCE SYSTÉMIQUE EN CAS DE CONTACT PROLONGÉ : ÉLEVÉ


Le sol à l'intérieur n'était guère plus rassurant.


Les plaques métalliques avaient été martelées par des centaines d'impacts.


Certaines étaient enfoncées, d'autres couvertes de brûlures noires. Des rayures profondes parcouraient leur surface jusqu'aux grilles d'évacuation aménagées autour de l'octogone.


Et partout, malgré les nettoyages successifs, subsistaient des taches bleu sombre.


Du thirium avait pénétré jusque dans les jointures.


Une quantité considérable.


Connor ralentit involontairement.


La foule le remarqua.


Les cris redoublèrent.


Certains spectateurs frappaient maintenant contre les rambardes.


D'autres levaient leurs terminaux, excités par l'arrivée du prototype dont le nom circulait déjà sur les écrans.


Puis un autre nom commença à monter depuis les gradins.


D'abord isolé, le nom fut bientôt repris par plusieurs voix.


« E-LI-AS ! E-LI-AS ! E-LI-AS ! »


Connor tourna la tête.


Pendant leur conversation, il avait vu en lui un androïde profondément marqué mais calme, presque paternel dans sa manière de veiller sur les autres.


Cet Elias-là avait disparu.


Le géant fixait l'octogone avec une immobilité anormale. Ses épaules étaient rigides et ses doigts tremblaient légèrement malgré leur puissance.


Son regard suivait les grillages, les projecteurs, les gradins et les traces de thirium avec cette précision particulière que Connor avait déjà observée chez Kyle.


Il ne découvrait pas l'endroit.


Il s'en souvenait.


Son corps synthétique semblait reconnaître l'arène avant même qu'il ait le temps de maîtriser les souvenirs qu'elle faisait remonter.


Le garde lui donna une violente poussée entre les omoplates.


« Ils t'ont pas oublié, champion. »


Elias vacilla mais ne répondit pas.


« Toujours leur préféré. »


Leurs chaînes de transport furent détachées.


« Entrez. »


Ni l’un ni l’autre ne bougea.


La grille béait devant eux.


Comme pour les avertir, l’homme leva la télécommande attachée à son poignet.


Connor fixa l'appareil.


Son regard s'attarda une fraction de seconde sur le système d'attache qui l'empêchait manifestement d'être arraché aussi facilement que celui dont Elias lui avait parlé.


Au moment où il franchit le seuil, plusieurs centaines de personnes se levèrent presque simultanément.


Le rugissement qui suivit sembla faire vibrer toute la structure.


Elias entra derrière lui.


Et la grille se referma.


Une décharge parcourut instantanément tout le périmètre de l'octogone. Des arcs bleus jaillirent entre les mailles dans un crépitement aveuglant et le grillage se mit à vibrer sous la tension.


Ils étaient enfermés.


Encore.


Mais cette fois, des centaines de personnes étaient venues spécialement pour les regarder souffrir.


Connor balaya les gradins.


Son analyse identifiait les membres du gang, les armes, les sorties, les caméras et les plateformes de surveillance presque automatiquement.


Pourtant, il cherchait autre chose.


Un visage.


Gavin.


Il parcourut une première section.


Rien.


Une deuxième.


Toujours rien.


Cette absence produisit une inquiétude que Connor repoussa immédiatement.

Il devait rester concentré.


À côté de lui, Elias contemplait la foule qui scandait encore son nom.


« Quoi qu'il arrive », murmura-t-il suffisamment bas pour que Connor seul puisse l'entendre, « On ne bouge pas. »


Connor tourna la tête vers lui.


Elias ne le regardait pas.


Ses yeux restaient fixés sur les gradins, mais quelque chose avait changé dans son expression.


La peur était toujours présente.


Seulement, derrière elle, il y avait désormais autre chose.


La détermination.


Connor se plaça légèrement à ses côtés plutôt que face à lui.


« Je n'ai aucune intention de me battre. »


Le geste n'échappa pas au public.


Les premières huées descendirent des gradins.


Puis les projecteurs principaux s'éteignirent.


L'arène plongea brutalement dans l'obscurité, à l'exception d'un unique faisceau blanc qui demeura braqué sur les deux androïdes enfermés au centre de l'octogone.


Autour d'eux, plusieurs centaines de silhouettes n'étaient plus que des visages partiellement éclairés, des mains levées, des sourires et des regards avides.


La musique cessa.


Pendant quelques secondes, le silence devint presque aussi impressionnant que le vacarme qui l'avait précédé.


Puis les écrans suspendus au-dessus de l'arène s'allumèrent simultanément.


Et Connor comprit, en voyant la satisfaction apparaître sur certains visages dans les gradins, que le véritable spectacle n'avait pas encore commencé.


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De l’autre côté du complexe, Gavin Reed avait depuis longtemps cessé d’essayer de compter les minutes.


Au début, il s’était servi du passage occasionnel des gardes à l’extérieur comme d’un repère approximatif.


Ensuite, quelque chose s’était progressivement brouillé dans sa perception du temps, une lente dérive où les secondes semblaient s’étirer à mesure que son corps lui rappelait avec une insistance croissante qu’il n’avait rien avalé depuis des heures.


Des pas résonnèrent derrière la porte.


Gavin releva immédiatement la tête.


Trois silhouettes apparurent derrière l’ouverture grillagée. Un verrou claqua, puis un second, avant que la lourde porte ne s’entrouvre dans un grincement métallique.


Deux hommes pénétrèrent dans la cellule tandis qu’un troisième demeurait dans le couloir. Tous étaient armés. Le premier, large d’épaules, portait un fusil compact contre la poitrine ; le second tenait une matraque électrique dont les électrodes lançaient par intermittence de petits arcs blanchâtres.


Gavin ne bougea pas.


Il n’aurait de toute façon pas pu aller bien loin.


Ses poignets étaient toujours immobilisés derrière le dossier de la chaise par des attaches métalliques, tandis qu’une seconde entrave maintenait ses chevilles contre les pieds du siège.


Après plusieurs heures dans cette position, ses épaules étaient douloureuses et ses mains légèrement engourdies, sensation à laquelle s’ajoutaient désormais les tremblements provoqués par la chute de sa glycémie.


Le garde à la matraque s’approcha.


« On va se lever. »


Il contourna la chaise et se pencha derrière Gavin. Celui-ci sentit brusquement la pression disparaître autour de son poignet droit, suivie de celle qui emprisonnait le gauche.


Il ramena lentement ses bras devant lui.


Une douleur sourde traversa aussitôt ses épaules.


Gavin fit jouer ses doigts pour y ramener un peu de sensibilité tandis que le garde s’accroupissait pour libérer ses chevilles.


Il observa chacun de ses gestes sans en avoir l’air.


La matraque avait été rangée à la ceinture pour manipuler les entraves. Le fusil du second homme pendait légèrement trop bas sur sa sangle.


Le troisième bloquait toujours la sortie.


Pas maintenant.


Le dernier verrou s’ouvrit.


« Debout. »


Gavin posa les mains sur ses cuisses et se leva.


Il comprit immédiatement qu’il avait surestimé son état.


Ses jambes fléchirent légèrement sous lui et une brusque sensation de vide lui traversa le crâne.


Pendant une seconde, la cellule sembla se contracter autour de son champ de vision tandis qu’un voile gris en mangeait les contours.


Sa main partit presque instinctivement vers le dossier de la chaise.


Il se rattrapa.


Le garde le remarqua.


« Un problème ? »


Gavin attendit que le sol retrouve une stabilité acceptable avant de relever les yeux.


« Ouais. Ta gueule. »


Il se redressa malgré la faiblesse qui persistait dans ses jambes.


Hors de question de leur montrer davantage.


Le garde au fusil lui attrapa le bras.


« Avance. »


Gavin se dégagea sèchement.


« Me touche pas. »


La matraque fut aussitôt récupérée à la ceinture.


L’inspecteur soutint son regard quelques secondes avant de se diriger vers la porte.


Franchir le seuil produisit un soulagement qu’il aurait préféré ne pas ressentir avec une telle intensité.


Le couloir était étroit, sombre et tout aussi oppressant que le reste du bâtiment, mais il s’étendait au moins dans deux directions.


Après des heures passées à contenir sa claustrophobie dans quelques mètres carrés de béton, cette simple profondeur suffit à desserrer légèrement l’étau qui lui comprimait la poitrine.


Il inspira.


Une fois.


Profondément.


Puis il se força à oublier la cellule.


Il avait d’autres problèmes.


Et surtout, il avait désormais les mains libres.


Au bout de quelques mètres, ils atteignirent une porte de sécurité.


Le garde placé devant lui s’approcha du lecteur mural et leva son poignet pour s’identifier.


Gavin vit alors son arme s’écarter légèrement de son corps.


Quelques centimètres.


Rien de plus.


Mais depuis leur départ, il attendait précisément quelque chose de ce genre.


Il agit.


Sa main se referma sur la sangle tandis que son épaule frappait violemment celle du garde. L’homme fut projeté contre la porte et Gavin arracha le fusil de son emprise avant que les deux autres aient pleinement compris ce qui venait de se produire.


La crosse percuta le second au visage.


Le troisième porta la main à son arme.


Le canon était déjà braqué sur lui.


« Essaie. »


L’homme s’immobilisa.


Le silence tomba brutalement dans le corridor.


Gavin recula.


Son souffle était court, mais il tenait l’arme correctement, l’index placé contre le pontet et le canon suffisamment stable pour que personne n’ait envie de vérifier s’il était prêt à tirer.


« Les mains en l’air. Tous les trois. »


Ils obéirent.


Pendant quelques secondes, quelque chose ressemblant à une véritable possibilité s’ouvrit devant lui.


Il pouvait récupérer une radio.


Obtenir des clés.


Trouver Connor.


Trouver une sortie.


Peut-être même...


Le vertige le frappa.


Brutalement.


Le couloir bascula sur le côté et une multitude de points noirs éclatèrent devant ses yeux.


Gavin contracta les mâchoires et raffermit sa prise sur l’arme, mais ses doigts ne répondirent pas avec la force attendue.


Pas maintenant.


Il cligna des yeux.


Le garde devant lui se dédoubla.


Son canon s’abaissa.


À peine.


Ce fut suffisant.


L’un des hommes se jeta sur lui.


Gavin tenta de pivoter, mais son corps réagit avec une fraction de seconde de retard. Une main saisit le canon tandis qu’un coup s’abattait contre son poignet.


Il conserva l’arme une seconde supplémentaire avant que ses doigts engourdis ne cèdent.


Le fusil heurta le béton.


Gavin frappa malgré tout.


Son poing atteignit une mâchoire, puis un second coup partit vers le garde qui avançait sur lui.


Il n’eut pas le temps d’en porter un troisième.


Une crosse s’enfonça brutalement dans son ventre.


L’air quitta ses poumons.


Il se plia et reçut presque aussitôt un coup au visage qui le projeta contre le mur.


Sa vision éclata.


Il entendit davantage qu’il ne sentit son corps tomber à genoux.


Quelqu’un lui tordit un bras derrière le dos.


Gavin essaya encore de résister, mais la force n’était simplement plus là.


Ses muscles tremblaient sans parvenir à produire l’effort qu’il leur demandait, tandis que les sons semblaient désormais lui parvenir à travers plusieurs couches de coton.


Des menottes se refermèrent autour de ses poignets.


« Connards... »


Une main agrippa son col.


« T’as vraiment envie qu’on continue ? »


Gavin releva difficilement la tête.


Du sang coulait de sa lèvre jusque sur son menton.


« Va te faire... »


Il ne termina pas.


Un nouveau coup le renversa.


Cette fois, le sol ne sembla même plus parfaitement horizontal lorsqu’il ouvrit les yeux.


Des voix se mélangeaient autour de lui.


Il distingua vaguement quelqu’un récupérer le fusil.


Un juron.


Des pas.


Puis une voix de femme.


« Ça suffit. »


Le silence revint presque immédiatement.


Gavin cligna lentement des yeux.


La cheffe des Black Vultures se tenait quelques mètres plus loin, le visage fermé.


Pendant quelques secondes, elle se contenta de l’observer.


Gavin était toujours à terre, un genou replié sous lui, l’épaule appuyée contre le mur pour empêcher son corps de basculer complètement. Sa respiration demeurait courte après le coup reçu au ventre et le goût métallique du sang emplissait sa bouche.


À présent que l’adrénaline commençait à retomber, l’hypoglycémie reprenait ses droits avec une brutalité accrue : ses mains tremblaient, sa vision peinait à retrouver une netteté parfaite et une sueur froide s’était déposée le long de sa nuque.


Il releva néanmoins les yeux vers elle.


Aucune satisfaction ne transparaissait sur le visage de la cheffe.


Pas davantage de colère face à sa tentative d’évasion. Seulement cette froideur méthodique qu’il lui connaissait déjà, comme si ce qui venait de se produire n’avait fait que confirmer quelque chose qu’elle savait depuis le début.


Elle s’approcha.


Les gardes s’écartèrent légèrement pour lui laisser le passage.


Gavin suivit ses bottes du regard jusqu’à ce qu’elles s’immobilisent devant lui.


« Quoi ? » souffla-t-il.


Elle ne répondit pas immédiatement.


Puis elle se pencha lentement à sa hauteur.


Gavin s’efforça de garder les yeux fixés sur son visage malgré le flou qui revenait par vagues.


Il aurait presque préféré qu’elle soit furieuse, qu’elle lui reproche le fusil ou l’homme qu’il venait d’envoyer contre la porte.


Une réaction quelconque aurait au moins permis de comprendre ce qui allait suivre.


Mais elle paraissait parfaitement calme.


Son regard descendit brièvement vers le sang au coin de ses lèvres avant de revenir à ses yeux.


« Ce serait dommage de ne pas participer au spectacle. »


Un simple mouvement de tête suffit.


Les deux gardes se saisirent aussitôt de Gavin sous les bras et le relevèrent brutalement. Ses jambes tentèrent de reprendre appui, mais ses genoux cédèrent presque immédiatement et tout son poids retomba entre les hommes qui le maintenaient.


Ils commencèrent à l’entraîner dans le couloir.


Ses semelles raclèrent le béton tandis qu’il essayait, par intermittence, de retrouver suffisamment de force pour avancer par lui-même.


Il releva difficilement la tête.


Au loin, quelque chose faisait vibrer les murs.


Un grondement sourd, encore indistinct, qui semblait provenir des profondeurs du complexe.


Gavin essaya de regarder derrière lui, vers la femme qui suivait tranquillement le groupe.


« Putain... Mais qu’est-ce que vous allez faire ? »


Aucune réponse.


Seulement le bruit de ses chaussures traînant sur le sol et cette rumeur lointaine qui, à mesure qu’ils avançaient, devenait de plus en plus forte.



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À suivre.







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