Les oubliés de l'Histoire

Chapitre 1 : Les oubliés de l'Histoire

Chapitre final

4699 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/01/2026 22:54

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Les oubliés de l’Histoire





Un grand homme vêtu d’un chiton bleu marine prit un porte-voix et hurla à la foule assemblée à ses pieds depuis son pupitre improvisé : 

— Tout le monde n’a qu’un nom aux lèvres… Hercule... Qui passe de zéro à héros grâce à son éducateur, le satyre Philoctète !

Il scruta les manifestants, des hommes aux traits fatigués avec un éclat particulier dans le regard. Un mélange de haine, d’épuisement et d’espoir.

— Mais nous donnerons une leçon à tout le monde.

Il se racla la gorge avant de reprendre de plus belle.

— Vous tous, historiens et générations futures, vous oubliez que Thèbes la Maudite, notre ville, est peuplée d’hommes ordinaires qui souffrent des monstres et des guerres, autant que des bandits et des héros. Des hommes qui ont tout perdu à cause des Titans, du Cyclope et d’Hercule. Nous, marchands, petits commerçants, potiers, bergers, prêtres, médecins et tant d’autres professions, nous, ces gens que vous voyez à l’écran tout au plus quelques minutes, ces gens qui ne sont même pas mentionnés dans les livres d’Histoire, des figurants, nous avons notre version que personne ne raconte. Nous ne sommes pas des chiffres ! Nous sommes des hommes doués d’une âme !

La foule scanda avec hargne :

— L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs, jamais par le peuple. Prenons notre revanche ! Notre revanche ! Il n’est jamais trop tard !

Un bref silence s’installa à ces mots, puis l’orateur, nulle autre que Démosthène, d’un ton théâtral, déclara :

— Laissez-moi vous raconter notre histoire non pas depuis le début, depuis sa création par Cadmos qui affronta le Dragon d’Arès, mais au moment de l’attaque des Titans et du Cyclope, à l’instant où tous ces désastres monstrueux assaillent notre ville, Thèbes la Magnifique et la Maudite.


***


Il était une fois, dans la ville aux mille remparts, par une belle journée ensoleillée, un éleveur de chevaux. Il était dans la prairie, chapeau de paille sur la tête, comme il en avait l’habitude tous les jours. Une belle journée s’annonçait. Les animaux broutaient paisiblement leur pâture sous l’œil attentif de son fils, ce palefrenier en herbe. Le petit homme souriait, appuyé contre la clôture, ravi. Il se laissa bercer par les rayons solaires.


Soudain, le ciel s’assombrit. Un violent orage se leva. L’homme se redressa, aux aguets, scrutant le firmament avec une lueur d’inquiétude mêlé d’un sentiment nouveau trop longtemps accumulé dans le regard. Son sang bouillit dans ses veines de rage. Pourquoi le malheur devait s'abattre sur lui, alors qu’un héros existait dans la ville ? Sauf si Hercule, comme toujours, engendrait quelques problèmes. Il n’était pas près d’oublier l’intervention de dernière minute du héros, alors que les écuries étaient victimes d’une inondation. En libérant l’eau, les chevaux s’étaient enfuis, le forçant à recommencer son business. Il ne voulait surtout pas répéter une autre fois l’histoire, uniquement parce que le héros tardait à venir ou, même s’il arrivait, ne causait que des problèmes. Une nuée noire, ténébreuse s'avançait, se rapprochant dangereusement de la ville. Les chevaux s'affolaient, courant dans tous les sens malgré les appels répétés et vains de l’éleveur. Puis vint un géant de glace qui souffla un air froid autour de lui, figeant toutes les créatures vivantes à sa portée.

— Serait-ce encore un monstre qui nous attaque ? Où est-ce Hercule ? 

Il serra les poings à s’en blanchir les jointures.

— Est-il encore à l’un de ses entraînements de fou ? Il en a l’habitude avec ce bouc ! Une fois, Hercule est bien tombé au milieu de mon troupeau, semant la panique avec son horrible costume à peau de lion !

— Je ne sais pas, père, commenta le palefrenier, les yeux aussi grands que des disques et les jambes défaillantes, mais sauve qui peut ! L’heure est à la survie, pas à la réflexion !

Les deux hommes prirent les jambes à leur cou, poursuivis par un souffle glacial, ne remarquant rien du paysage habituel. Ils se rendirent à la ville, essoufflés. Là-bas, ils rencontrèrent un vieil  homme courbé par l’âge, à la chevelure et à la longue barbe blanches. Il se tenait courbé sur son bâton.

— Ménélas, nous sommes attaqués ! s’agita le père. Notre ville, en danger pour la énième fois depuis que j’existe ! Je n’en peux plus !

— Hercule va nous sauver. Il a bien prouvé sa valeur plusieurs fois, non ? Il ne fait pas le mariole. Je cours le chercher.

— Hercule, lui ? Il ne peut pas nous aider ! J’en ai marre de ce héros aussi utile qu’une mouche pour un cheval !

Ménélas s’éloigna à pas mesuré, l’œil alerte, pour emprunter l’artère principale, ignorant les premières maisons détruites dans la fureur des monstres, concentré sur son but. L’éleveur de chevaux, lui, prépara une banderole de manifestation et salua Égée.


***


Des pas rapides qui essayèrent d’éviter les dégâts et les débris engendrés par un monstre de trois mètres, avec autant de kilogrammes, si ce n’était plus, un Cyclope, selon les soldats munis de jumelles, se faufilèrent dans les rues, bifurquant constamment pour éviter des pluies soudaines de pierres, de poules ou de fruits sur la tête ou des compatriotes paniqués qui couraient en tous les sens.


La marche forcée se fit plus difficile et lourde, mais il ne lâchait pas la cadence, désireux de se rendre à sa destination malgré tout : la maison de sa sœur.


En levant les yeux, il remarqua l'imperturbable Ménélas. Il avançait à pas mesuré, comme si l'Apocalypse ne l’entourait pas. Une vraie énigme avec son stoïcisme. Comment demeurer aussi calme et être si insouciant alors que tout tombe ? Mystère. 

— Salut, l’ami ? l’apostropha une voix familière.

« Encore lui, Léonidas ! Cet éleveur qui n’a même pas payé son amphore la dernière fois ! »

— Égée, as-tu des panneaux en bois ? continua Léonidas.

— Non, Léo, je n’ai rien sur moi. Pour quoi ?

— Une manif contre Hercule !

— Sérieux Léo ?

Le mentionné approuva d’un signe de tête et s’éloigna, alors qu’Égée s’approcha un peu plus du vieil homme et capta ces mots :

— Où est Hercule ? Celui qui a sauvé notre ville de maints dangers ? Celui qui cueille maints lauriers ? Il ne peut pas prendre la poudre d'escampette.

Le sang d’Égée s’enflamma, il éructa : 

— Tu veux dire, mon cher voisin, celui qui a été responsable de la faillite de mon commerce d’amphores, pourtant florissant ?

Ménélas se retourna, le regard terne, reconnaissant son interlocuteur.

— Égée, ne soit pas si méchant, il faut bien comprendre que la jeunesse fait des erreurs, qui n’en a pas fait ? Moi-même, soldat expérimenté et valeureux défenseur de notre ville, j’ai bien commis des impairs au cours de ma carrière et je n’ai pas été mis à pied ! Ne sois pas si sévère envers les jeunes ! Cette fougue qui amène à foncer la tête baissée, je l’ai connu, jadis. Maintenant, que je suis le vieux de la vieille, je prends le temps pour la stratégie et la réflexion.

— N’est-ce pas lui, ce garçon maladroit à la force surhumaine mal maîtrisée ? Je me rappelle bien, il s’est mêlé au jeu de mon fils ! Le disque a volé rapidement et le grand garçon aux cheveux blonds, le fils de Théon, Persée, a courru pour essayer de le rattraper, mais ce fort jeune idiot aux cheveux roux qui ne regarde jamais autour de lui, en essayant de le rattraper également, a foncé tout droit dans une colonne. Tout est tombé, s’effondrant comme un château de cartes. Toutes les colonnes sont tombées les unes sur les autres, pour finalement se tenir par un miracle au-dessus de ma tête. Au moment où j’ai voulu sortir de mon commerce avec tout mon bien, le voilà le fils adoptif d’Alcmène et d’Amphytrion en voulant m’aider a glissé sur je-ne-sais-quoi, tombe et a foncé droit sur moi !

Il serra ses mains en poings, la respiration courte.

— Tu te rends compte que toutes les amphores ont été brisées ! En plus de quelques os, ce qui m’a valu un mois de visite chez le médecin ! Mon commerce réduit à néant ! Ma perspective d’assurer la subsistance de ma famille nulle ! Rien ! Aucun pain à table !

Le regard du marchand s’arrêta sur les restes de Thèbes qui l’entouraient, il en avait le cœur serré. Quelle désolation !

— Prenons la voie à droite ! J’arrive à destination !

Il frappa discrètement contre la porte en bois. Et la banderole de Léonidas vola dans les airs, se collant sur la vitre de la maison, avant de reprendre son envol, propulsée par un vent puissant.


***


Un bruit discret contre la porte s’entendit. Une femme s’avança avec prudence jusqu’au judas pour identifier les deux individus, tremblante. Un homme d’âge mûr vêtu d’un chiton bleu, son frère, et le petit vieux de Ménélas, un fan d’Hercule, qu’elle n’appréciait guère. Elle les accueillit à l’intérieur. Une fois installés au salon, le marchand lui demanda :

— Eurydice, ma sœur, que penses-tu d’Hercule ?

À la mention de ce nom, toutes les couleurs la quittèrent.

— Tu le sais bien ! Ce jeune dont même ses parents biologiques ne voulaient pas ? soupira-t-elle. Celui qui est fautif qu’Ariane, ma fille aînée de dix-neuf ans, précisa-t-elle en ressentant le regard interrogateur de Ménélas sur elle.

Elle se tut pour ravaler ses larmes.

— Ariane est une vieille fille parce qu’elle désire ardemment un mari comme lui..

Elle se leva avec une lueur de désespoir dans le regard, agitant ses mains en un mouvement convulsif avant de gémir : 

— Et il y a de nombreux fils de bonne famille qui ont demandé sa main. Elle est entêtée…

Égée approuva d’un signe de tête, comme il avait tant l’habitude lorsqu’il écoutait ses jérémiades.

— Je ne sais pas à quoi m’attendre pour le futur… Alexandre, mon mari, continua-t-elle en faisant les cent pas dans la petite pièce, m’avait raconté que ce jeune homme…

— Tu veux dire ce bâtard, adopté du couple stérile ! s’emporta son frère.

« Tu as raison, frérot ! Mais rien ne change qu’Ariane est vieille fille ! » pensa Eurydice.

— …a énormément de succès auprès des jeunes filles et des femmes ! Plusieurs se pâment à son passage, d’autres deviennent hystériques ou font des crises de larmes, dit-on.

— Ouais, son passage sème un chaos dans notre ville, déjà suffisamment tourmentée !

— Je ne sais que faire ! Ariane me cause bien des maux de tête ! Quel avenir ! Un poids pour Alex et moi ! Sans oublier d’être la risée des voisins et des rumeurs ! Quel déshonneur !

« Que faire d’Ariane ? Quel futur lui réserve-t-on ? Sans parler la mauvaise langue de Cassiopée qui se moque d’elle ! »

— Sans oublier sa bourrique ailée avec une cervelle de moineau, ajouta son frère, Pégase ! Ce n’est que source de fumiers et d’ennuis ! J’ose espérer qu’il n’y a pas des petits poulains ailés parmi le troupeau de Léonidas.

— Je ne le sais pas, commenta Ménélas en haussant les épaules, mais, au cœur de la catastrophe, ce ne doit pas être notre préoccupation. Organisons plutôt une milice ! Nous ne pouvons pas tirer au flanc !

« Ah ! Pour une fois que je sois d’accord avec ce grincheux militaire ! »

— Ouais, tu as raison pour la progéniture de Pégase ! C’est le cadet de mes soucis ! Moi ce qui m’importe, c’est Hercule ! 

Ses joues virèrent à l’écarlate, il ouvrit la bouche pour protester encore, mais aucun son n’en sortit. Des cris désordonnés de l’extérieur parvinrent à leurs oreilles.

— Hercule, manger ta tête ! hurla le Cyclope.

Elle s’approcha à petits pas vers la fenêtre, comme si un monstre pouvait surgir à tout instant devant elle.

— Qu’est-ce qui vient de se passer ? La fin du monde ? demanda Eurydice en tremblant, soulevant les rideaux pour révéler le monde extérieur. À quoi notre ville peut s’attendre ?

— Non, répliqua Ménélas avec calme. C’est probablement le Cyclope qui cherche notre héros national ! Et Hercule le terrassera, comme il a si bien fait pour tant d’autres monstres sortis du Tartare. Il fait flèche de tout bois !

« Pas si certaine ! » grogna-t-elle en son for intérieur en tirant les sombres étoffes, comme si en ignorant l’état de la ville, le monde serait meilleur.

Le marchand soupira bruyamment, s’enflammant encore plus : 

— Non, mais Ménélas, avec tout le respect dû à ton âge, je ne peux plus entendre son nom ! Ça me casse les oreilles ! Moi, sans source de revenu, je dois faire quoi ? L'acclamer et le saluer comme un libérateur ! Que nenni ! Au revoir, mes amphores ! Adieu mon commerce !

Elle souleva un peu les rideaux, curieuse malgré elle.

« Que se passe-t-il ? Quoi ! »

— Frère, s’alarma Eurydice en tirant brusquement les volets. Un feu s’est déclaré dans les rues ! Le temple brûle ! Que faire ? Les dieux nous ont-ils abandonnés ? 

Une lueur de détermination dans le regards, les traits durcis, son frère hurla :

— On essaie le tout pour le tout ! J’organise la résistance ! À la manifestation ! 

— Égée, attends un peu, tu ne peux, commença le vieil homme en levant sa canne.

— Laisse-moi faire ! Je n’ai rien à perdre ! Puisque les jeux sont faits ! Aussi bien de demander à notre maire d’expulser ce monstre, autoproclamé héros de la cité !

Son frère sortit prestement de la demeure en claquant violemment la porte. Eurydice fixa le vide devant elle, perdue dans ses sombres ruminations sur le futur de son souffre-douleur de fille. Le militaire à la retraite expira bruyamment l’air et sortit de la maison pour scruter les flammes et les ruines, suivie par Eurydice. Cette dernière se tenait près de la porte, tenant convulsivement la poignée de la porte, les yeux tournés vers la forme titanesque qui détruisait la ville.


Alors que Ménélas et Eurydice contemplaient la ville, Égée se faufila dans quelques ruelles pour se rendre dans la taverne locale où son cousin travaillait. Il parcourut les rues rongées par les flammes où des passants couraient en tous sens. Des maisons détruites et calcinées, des commerces ruinés et des femmes en larmes dans des haillons ornaient son chemin, rendant sa marche lugubre. Combien de familles avaient tout perdu ? Combien de sources de revenu étaient taries ? Personne ne saurait l’évaluer. 

Il soupira et un faible sourire s’esquissa sur son visage en notant la banderole qui continuait sa course erratique entre les maisons au gré du vent capricieux, lui apportant une lueur d’espoir pour Thèbes. Égée ouvrit la porte de la taverne où une paire de yeux bleus le fixaient avec curiosité. 


*** 


Ces yeux qui appartenaient à l’un des clients habituels de l’endroit demeuraient ternes. La main du propriétaire de ce regard imperturbable, Jacinthe, porta son verre à ses lèvres, n’écoutant pas la discussion des cousins. Il ressassait les même pensées : 

« Pourquoi tout allait mal pour lui ? Pourquoi aucun emploi et aucune femme ? À cause de lui… Hercule. »

— Peuple, s’exclama de sa voix puissante le marchand, levons le bouclier contre l’oppression héroïque !

— Attendez ! Mon cousin maternel, Jason, qui travaille comme guide touristique, n'a que des éloges pour notre héros. Ne sois pas si amer. Sois plus optimiste dans la vie, tout le monde a besoin d’amphores, donc du travail en perspective !

— Facile pour toi !

Les clients, silencieux, observaient l’interaction. Jacinthe, rouge, se leva et s’exclama, la voix avinée : 

— Égée à raison !

— Non, hurla une voix plus grave, c’est Aristo qui a raison !

— Mais qu’est-ce que t’en sais, Anaxagore ?

Un grand gaillard aux cheveux blonds se leva et s’approcha de l’homme trapu aux cheveux sombres.

— Non, mais je ne t’ai pas sonné, Jacinthe ! Imbécile à la vue étroite !

Anaxagore frappa du poing la table. Jacinthe explosa :

— Tu te rends compte que les impôts ont augmenté ! C’est Hercule le fautif ! S’il n'y avait pas autant de touristes, la vie serait moins chère ! On vivrait mieux !

— Chers clients, on se calme ! leur ordonna sévèrement le propriétaire en haussant le ton. Si vous pensez que mon cousin à raison, suivez-le, mais ne semez pas la pagaille en ce lieu ! Et, bien sûr, payez vos consommations avant de partir. D’ailleurs, le réel fautif de la situation c’est nous-mêmes, par notre mécréance ! C’est une chance que les dieux soient cléments pour sauver la ville des fléaux.

— Ferme-la ! Hercule n’est pas un héros !


Une vague de protestation agita la salle. Une moue au visage, le regard rempli de colère, Égée marmonna entre ses dents :

— Prochaine étape, la mairie ! Le peuple a son dernier mot à dire contre les fauteurs de trouble !

La moitié des clients suivirent le marchand qui scandait : 

— Allons ! Allons chez le maaaaiiiiireeeee ! Allons demander le bannissement de qui ?

— De Herrrrcuuuuuleeeeee ! répondirent les manifestants qui le suivaient. 

— Nous demandons justice !

— Ouiiiiiiii ! Juuuuustiiiiiiicccceeeeee !

En sortant de la taverne, Égée se prit la banderole en pleine figure. Il maugréa en l’arrachant, puis, avant de la jeter, en lut les mots. Un sourire se dessina sur son visage tandis qu’il annonçait à ses compagnons qu’il tenait enfin leur banderole officielle.

Le petit groupe, dont Jacinthe faisait partie, déambulait dans les rues. Jacinthe passa son affiche à Jason, un autre manifestant et compagnon de beuverie.


***


Ce petit groupe, avec des banderoles improvisées, se promenait dans les rues, ou plutôt dans les ruines de la ville en hurlant, tel le bourdonnement d’une mouche. Partiellement calcinée, Thèbes semblait sortir tout droit d’un film postapocalyptique avec les flammes qui couraient les rues plus vite que la lumière, les belles demeures rasées jusqu’au fondement, les femmes, les enfants et les hommes en pleurs. Quelques rares maisons qui se tenaient encore debout, étaient gravement endommagées. Des hommes et des femmes se cachaient loin du Cyclope. Bref, un champ de désolation, une ville déchirée, annihilée. Est-ce cela une ville où était censée vivre la légende vivante du plus puissant des héros de l’Histoire humaine ? Bien sûr que non. 


Le monstre à un œil les observait, intrigué. Que cherchaient ces hommes courageux ? Ses deux jambes, aussi gigantesques que les colonnes du temple de Zeus, s’arrêtèrent devant le groupe.

— Hommes, faire quoi ? Moi, manger Hercule ! Vous, hommes, faire quoi ?

Des passants, effrayés, se cachèrent derrière les débris. Des sueurs froides coulèrent dans le dos d’Égée qui modifia son itinéraire pour prendre une rue perpendiculaire. Une femme de taille moyenne, s’approchant de Jason lui demanda : 

— Où allez-vous ? Pourquoi manifestez-vous ?

— Hercule ! Il doit être banni à vie de notre ville ! Les impôts ne font qu’augmenter, des édifices dégradés, des champs anéantis par un sanglier psychopathe aux yeux rouges ! Et des centaines de personnes l’adulent ! Des femmes tombent sous son charme, alors que moi, je n’ai aucune chance auprès de la gente féminine !

— Pour les impôts et la dégradation des bâtiments, c’est au maire qu’il faut se plaindre, commenta-t-elle une main sur les hanches et un sourire narquois. Les ouvriers ne travaillent plus depuis leur vote de grève la semaine dernière. Hercule n’est pas fautif. Et c’est certain que les femmes préfèrent Hercule avec son charme, sa force et sa masculinité affirmées. Bien mieux que certains des nôtres qui ne cherchent même pas un emploi et qui boivent à longueur de journée !

— Allez, peuple, s’exclama Égée avec un porte-voix. À la manif ! Devant la mairie !

Le Cyclope, confus, ignora les manifestants et continua sa marche dans les rues en hurlant : 

— Hercule ! Ta tête !

La passante suivit les manifestants de loin, curieuse et intéressée.


***


Hercule aussi arpentait les rues, cherchant à affronter, malgré sa lassitude, le Cyclope. Les ruines de sa ville lui serraient le cœur, mais il n’abandonnait pas. En tournant la tête, il remarqua son ennemi qui s’apprêtait à dévorer un homme. Il sursauta et balaya prestement du regard autour de lui et remarqua un reste d’une colonne. Il le souleva avec difficulté et le lança, tel un projectile. Le morceau vola et frappa l’œil du monstre pour retomber sur une maison, créant un trou béant en son centre et semant la débandade de la famille. Et la pauvre victime tomba, chutant lourdement au sol, brisant plusieurs os. Le géant retira le morceau gênant et hurla : 

— Hercule !


Le héros retint ses larmes et s’apprêta à affronter le Cyclope, fermement déterminé à mettre fin à cette terreur. Mais en courant au-devant du monstre, son pied accrocha un débris, le faisant voler dans les airs jusqu’à la plus proche demeure encore debout. Cette dernière, sous le choc de l’impact, tomba en miettes. Le jeune homme, bien que courbaturé, se releva courageusement et se faufila dans une ruelle pour surprendre son opposant.


***


La lutte se poursuivit, toujours plus féroce et violente, détruisant tout sur son passage. Ce qui n’avait pas été détruit par le Cyclope, était effacé par le héros. Tout finissait en presque ruine. Les habitants suivaient les combats depuis une respectable distance avec une sourde colère qui montait en leur poitrine, tout particulièrement pour Égée, Jason, Jacinthe et tant d’autres. L’un d’eux murmura à son voisin : 

— Il faut trouver une solution !

— La manifestation ! répondit Égée qui passait par là avec son petit groupe en distribuant des affiches, banderoles et autres documents. Démosthène en ramassa plusieurs et prépara mentalement son discours.


***


Devant la mairie, un édifice de marbre aux colonnes éventrées.

Égée et les manifestants bloquèrent l’entrée, tels des taureaux enragés, en agitant des banderoles et affiches de toutes sortes. Ils scandaient en chœur : 

— À bas Hercule ! On ne veut plus le voir ! 

— Bannissez ce monstre ! La ville est au bord du gouffre !

Les pas de Démosthène le guidèrent jusqu’au pupitre improvisé, surélevé sur une estrade de piètre qualité.

« Je dois prononcer mon discours édifiant ! Il faut motiver les troupes ! » pensa-t-il.

Et il prononça son discours. Dès qu’il termina, il leva enfin les yeux pour remarquer que certains commençaient à roupiller, un filet de bave qui coulait de leur bouche entrouverte, d’autres murmuraient les slogans des affiches.

Soudain, un passant hurla : 

— Au lieu de vous plaindre et d’attirer l’attention des monstres, priez les dieux de leur miséricorde ! Seuls les Olympiens et Zeus tout puissant peuvent nous sauver ! Pas le maire !

« Y raconte n’importe quoi ! » songea Démosthène en prenant le porte-voix, mais avant qu’il ne prononça un mot, l’objet convoité lui fut arraché des mains par ce jeune à la vie ratée qui monta jusqu’à lui.

— Pourquoi prier les dieux ? Ils ne peuvent rien, s’insurgea Jason en vociférant dans le porte-voix.

— Parce que moi, Archimède, fils de Loukas, prêtre de Zeus, atteste que Hercule, tout catastrophique qu’il soit, est un grand bien pour l’humanité ! Il est le fils de Zeus et d’Héra ! Vous voulez expulser cet homme, au lieu de changer ! Ces monstres et ces fléaux ne vous servent-ils pas de signes ? Ne pensez-vous pas à vous repentir ?

La foule le hua.

— Archi, personne ne demande ton avis ! La ville est en ruine ! Regarde autour de toi ! Débris, fumée et mort ! C’est Hercule le fautif ! Et il se cache ! cracha Égée. J’en peux plus de cet enfant gâté !

— Il est là-bas, s’exclama le prêtre avec calme en désignant une forme imposante et musclée au loin qui se détacha de la rue en ruine. Il nous sauvera !

Tous se retournèrent subitement. Et la forme herculéenne s’avança vers eux. Des cernes sous les yeux, le pas lent, l’aura de puissance éteinte, les épaules voûtées, les yeux qui ne brillèrent plus de leur éclat habituel, des ecchymoses partout, personne ne pouvait reconnaître en lui cet homme si craint, vénéré, redouté et vilipendé. Égée lança son fiel : 

— Le héros n’est plus ! Dégage de Thèbes !

Les manifestants agitèrent leurs banderoles, affiches et pancartes, mais ne soufflèrent pas un mot.


Le colosse humain bifurqua à droite, disparaissant du regard des Thébains assemblés devant la mairie. Tous restèrent sans voix, suivant du regard le mouvement du Cyclope qui arrachait et écrasait des bâtiments, tout en engloutissant des brebis et des hommes vivants.

Un lourd silence s'abattit sur le peuple attroupé qui retenait leur souffle. Tout le monde avait les sens aux aguets, conscient que la vie même de la cité était en jeu.


Soudain, depuis l’Acropole, tous discernèrent le Cyclope qui tenait une minuscule forme entre ses pattes. Un jouet dirait-on et non l’homme de la discorde. Un instant suspendu dans l’éternité, avant que le géant aveuglé ne tombât lourdement. Son cadavre titanesque s’écrasa contre la montagne et anéantit les dernières demeures encore dressées au passage, élevant une immense poussière grise jusqu’au ciel.


Les hommes devant la mairie baissèrent les regards, incertains de ce qu’ils devaient faire et, probablement attristés que plus rien ne subsiste de la ville.

« Ah ! Beaucoup de travaux de reconstruction en perspective ! » se lamenta en son for intérieur Démosthène. « Moi qui suis un médecin ! Comment vais-je payer les ouvriers pour refaire ma résidence principale et ma résidence secondaire ? Cela me coûtera une fortune ! La prochaine étape sera de reconstruire toute la ville ! Hâte de connaître le plan de notre maire qui n’est pas sorti depuis le début des manifestations ! »


Après quelques minutes de silence, les manifestants et des passants s’agitèrent dans tous les sens, colportant la nouvelle de la mort du monstre et la destruction totale de la cité.

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