Tobias décide d’aller faire un tour à l’ancien siège des Audacieux. La salle de sport à l’orphelinat manque de matériel, peut-être peut-il récupérer des sacs de frappe ou des pattes d’ours pour améliorer l’équipement sportif des enfants. Des cordes à sauter seraient aussi utiles. Personne ne s’opposerait à donner une seconde vie à un matériel en sommeil. D’ailleurs, Johanna est informée et trouve l’idée excellente.
En arrivant, Tobias parcourt avec une certaine nostalgie les couloirs humides, il passe devant l’ancien dortoir des novices, où Tris dormait, tout au fond, presque à côté des douches. Avec un sourire triste, il se dit qu’elle avait sans doute choisi un lit près des douches par pudeur, pour avoir moins de distance à parcourir pour retourner s’habiller, l’intimité n’étant pas possible dans ce lieu ouvert.
Il détourne les yeux de la porte pour ne pas céder à la tristesse et presse le pas vers la salle d’entraînement. Les sacs de frappe y sont peut-être encore suspendus, ou rangés dans la remise du matériel. Les cris joyeux, les tumultes et les plaintes des Audacieux, qui envahissaient la fosse et le hangar, lui parviennent du fond de sa mémoire, comme des échos. Il a lutté pour abolir les factions, révolté par les méthodes violentes et inhumaines de certains leaders de la sienne. Mais au fond, les Audacieux lui avaient offert un foyer, une nouvelle identité, un refuge où son père ne pouvait plus avoir de prise sur lui. Et un berceau pour le premier amour qu’il avait pu donner, et recevoir.
En approchant du hangar d’entraînement, il a la grande surprise d’entendre du bruit, des voix semble-t-il. En entrant dans l’espace d’entraînement, il voit en un regard que le ring a disparu, transféré au quartier général de la police. Il doit avancer de quelques pas encore pour apercevoir la rangée de sacs de frappe derrière l’un des larges poteaux qui soutiennent la salle. Le son des voix enfle, encore quelques pas, et il aperçoit une jeune femme brune à la peau mate, en tenue de sport, qui parle avec animation à une autre, plusieurs mètres plus loin. Il la reconnaît :
La jeune fille se retourne vivement.
Tobias avance de quelques pas, en souriant à son amie. De loin, l’autre voix lance :
LA voix. SA voix. Tobias se fige en perdant son sourire.
Tris approche en courant, et s’arrête net en voyant Tobias.
La sœur de Beatrice ne sait plus si elle doit avancer ou reculer. Elle tortille ses doigts, comme le faisait sa sœur, des années auparavant, avant d’intégrer les Audacieux. Ses longs cheveux sont tressés, et elle a les joues rouges de l’excitation et de l’exercice auquel elle vient de se livrer. Sa poitrine se soulève, rapidement, aussi essoufflée de sa course que du stress d’affronter la présence inopinée de Tobias. Ses yeux sont agrandis par l’étonnement. C’est en tous points Beatrice après sa descente du filet le jour où elle a intégré les Audacieux.
Magnifique.
Christina sourit à son ancien instructeur, puis fait signe à Tris d’approcher. Silencieusement, la jeune fille marche vers son amie, entraineuse du jour, et Tobias. Elle explique :
Tris s’immobilise à quelques pas du duo.
Le jeune homme regarde cette fois intensément la sœur de la femme qu’il a tant chérie. Gérer ce que l’on a devant soi… Tobias a l’impression d’être dans une simulation destinée à l’entraîner à résister à ses peurs. Il parvient à articuler :
Christina sourit avec soulagement.
Tobias ne peut retenir un léger sourire : ces deux-là se prennent le bec comme le faisaient sa Tris et la même Christina.
L’ancien instructeur des novices Audacieux hésite un instant. L’idée de croiser Tris dans l’orphelinat l’angoisse.
Ravie qu’une conversation se tienne enfin entre Tris et Tobias, Christina se garde d’intervenir. Son amie fait preuve de tempérament, et c’est juste ce qu’il faut à Tobias pour secouer ses a priori.
Ce dernier regarde Tris droit dans les yeux, un pincement au cœur. Cette joute lui rappelle celle qu’il a échangée avec Beatrice, à son arrivée à table, pour le premier repas chez les Audacieux après la Cérémonie du Choix. Les similitudes entre Beatrice et son clone ne sont pas seulement physiques, il s’en rend compte, et cela rend les choses encore plus difficiles pour lui. Il décide d’affronter directement la jeune fille :
Christina éclate de rire :
Agacé par son hilarité moqueuse, Tobias jette un regard excédé à Christina.
Christina pouffe à nouveau de rire dans sa main, Tobias la fusille encore une fois du regard : leur coalition improvisée l’exaspère. Tris regarde son amie d’un air candide.
Tobias s’écarte, tant pour retrouver un rythme cardiaque normal, que pour se charger de décrocher l’un des lourds sacs de frappe suspendus aux crochets. Le sac rempli de sable pèse le poids d’un jeune adulte, mais il le soulève sans peine et le dépose contre un pilier de béton. Tris observe chacun de ses gestes. Mettre un corps, des mouvements en direct sur les images qu’elle a dans la tête lui apporte beaucoup. Même détailler un mouvement, l’ondulation des muscles sous sa peau, retient son attention. Elle se demande si elle n’est pas malade : elle sent une pression inhabituelle dans sa poitrine et son cœur n’est pas aussi calme que d’habitude… Tobias ressent son insistance, il lui jette un regard furtif. Tris détourne les yeux, les joues en feu. Heureusement Christina arrive à point nommé pour détourner l’attention de tous, les bras chargés de deux paires de pattes d’ours et d’un sac plein de sous gants de boxe. Tris lui prend la moitié de son chargement, dissipant la gêne qui s’était installée.
Christina rit, et Tobias ne peut retenir un sourire amusé. Sa candeur est incroyable.
En guise de dérivatif, Tobias charge le sac sur son épaule d’un coup de reins et s’éloigne vers la sortie, les deux jeunes femmes papotant sur ses talons. Il essaie de ne pas écouter les voix derrière lui, en pensant à son programme de la journée, mais il a du mal à se concentrer sur autre chose que le timbre de Tris, tellement identique à celui de son souvenir.
A la station du train, il pose son chargement sur le sol gravillonné. L’arrêt du train est programmé et l’ex-Audacieux laisse ses souvenirs vagabonder, malgré lui. Les images s’imposent et il ne peut les occulter. Il revoit le train, s’éloignant de cet arrêt en prenant de la vitesse, et Beatrice, consignée à l’infirmerie depuis une journée, sortir de l’obscurité, au bout du quai, courant pour rattraper le groupe des novices Audacieux partant en exercice. Elle était belle et sa détermination se lisait sur son visage tendu par l’effort et la résistance aux douleurs qui traversaient son corps meurtri par les combats d’entraînement. Comment peut-on passer de cette énergie vitale si forte, si violence, à la rigidité mortelle dans laquelle il a vu Beatrice pour la dernière fois ? Quel Dieu pourrait permettre une telle injustice ? Quel sens donner à la vie après ça ?
Tobias cligne des yeux plusieurs fois pour chasser la vision : le train arrive au loin dans un bringuebalement métallique bruyant. Il écoute Christina expliquer à la jeune fille l’usage des pattes d’ours, et essaie de recentrer son attention sur les rails qui grincent à l’approche de la locomotive.
Avant même que le train ne s’immobilise, Tobias a placé sa main sur l’empreinte déclenchant l’ouverture des portes du wagon. Quand le train s’immobilise, il jette le sac dans la voiture et en un bond, il est debout dedans. Tris admire sans vergogne sa souplesse féline et son apparente facilité dans l’effort. La rame est vide. Le beau brun charpenté que scrute la jeune femme se retourne pour prendre des mains de Christina son chargement de matériel, il le pose, puis prend celui de Tris qui lui tend, pendant que Christina monte. Celle-ci offre ensuite sa main à Tris pour l’aider à monter à son tour.
Dos à la porte, affairé à regrouper le matériel, Tobias entend la remarque et sourit faiblement. La même fierté opiniâtre. Tris se hisse à l’aide d’une poignée et s’installe pour se stabiliser contre une paroi du côté opposé du jeune homme. Christina se place près de Tris et reprend ses bavardages, en jetant de temps à autres un regard à son ami, enfermé dans son silence, les yeux dans le vide. Tris, comme à son habitude, pose des questions, sur la ville, le passé, les gens. Après une réflexion, elle demande à Christina :
Christina réfléchit mais ne trouve pas la réponse.
Tobias sort de sa torpeur et lève les yeux sur Christina, non sans avoir jeté un rapide coup d’œil à Tris. Christina reformule la question :
L’instructeur fouille un moment dans sa mémoire.
Perplexe, Tris fronce les sourcils en réfléchissant :
Tobias acquiesce. C’est vrai, au quotidien, l’eau est un enjeu pour les habitants. Qu’est devenue la rivière ? Il n’en sait rien. L’eau dont disposent les foyers est limitée, surtout depuis que les gens sont revenus s’y installer, certaines familles de la Marge ont progressivement repris possession d’anciens bâtiments, les rénovant petit à petit. Mais l’eau du gouffre des Audacieux... D’où vient-elle ? Le sujet mérite qu’on s’y attarde, en effet.
Le quartier de l’orphelinat est bientôt en vue. Tobias rapproche le sac de frappe de l’ouverture de porte. Quand le train s’immobilise, les jeunes filles descendent, Tobias leur charge les bras des pattes d’ours et des sous-gants. Il descend en tirant le sac et le hisse sur son épaule. Heureusement, les rails ne sont pas trop éloignés du bâtiment de destination. Le jeune homme ne semble pas fournir d’effort particulier pour le porter. Curieuse, Tris profite d’être derrière lui pour le détailler, elle n’ose pas le faire quand il lui fait face. La démarche de Tobias est ample, chaloupée, son attitude virile est naturelle. Elle comprend bien pourquoi Beatrice l’admirait tant. Elle secoue un peu la tête pour libérer son esprit de ces pensées, Christina voit son manège et sourit en la poussant de l’épaule. Très gênée, la jumelle fait les gros yeux à Christina pour faire cesser sa moquerie. L’échange silencieux finit en rire. Tobias jette un petit coup d’œil par-dessus son épaule libre, sans se retourner. « Elles semblent bien s’entendre, » pense-t-il.
Arrivé en tête à la porte, il l’ouvre et fait passer Tris et Christina, encombrées, avant lui. Immédiatement, trois ou quatre gamins les entourant en piaillant et les questionnant sur le drôle de matériel qu’ils découvrent. Tobias choisit un petit garçon :
Fier comme un paon, le gamin s’enfuit en courant vers le bureau de Donna, à quelques mètres. En souriant, les trois jeunes gens se dirigent vers la salle de sport. Tris regarde partout autour d’elle, découvrant ce hall d’accueil verdoyant, les enfants qui jouent et au fond de la salle, assis dans un petit salon aménagé, deux anciens lisent tranquillement. Tobias guide les jeunes filles jusqu’à la salle et pose enfin son sac, dans un soupir discret. Tris s’aperçoit, à la tension de son visage, que le sac commençait à lui peser, mais à aucun moment, il n’a laissé paraître l’effort fourni.
Donna arrive à pas rapides, les mains jointes :
Donna jette un regard circulaire sur le matériel puis lève les yeux sur les jeunes femmes qui viennent de le poser et s’arrête naturellement sur Tris, les yeux écarquillés.
Maternellement, Donna ouvre ses bras en approchant de la jeune fille et la serre tout contre elle.
La directrice intercepte son regard.
La directrice se tourne vers le jeune homme, en retrait, qui patiente la tête baissée et les mains sur les hanches.
Christina rit de l’étonnement de son amie.
La jeune fille sourit mais guette du coin de l’œil l’assentiment de Tobias pour cette nouvelle incursion dans son environnement. Christina regarde son grand ami avec un sourire et lui fait un signe de tête pour l’inviter à suivre Donna.
Il sait qu’elle a raison, il doit se faire violence et ne pas fuir Tris, mais cette pression, dans sa poitrine, qui l’étouffe… un peu moins puissante qu’il y a quelques semaines, mais tout de même, s’il pouvait s’en affranchir ! Il emboîte toutefois le pas à Donna qui quitte la pièce, suivi de Christina et Tris.
Dans la petite cuisine que Tobias connaît, les jeunes gens s’assoient autour de la petite table, Christina à côté du jeune homme, et Tris en face de son amie, pendant que Donna fait chauffer l’eau. Tris regarde partout, observe tout. Christina profite de cette détente pour s’informer auprès de la directrice :
Tobias n’a pas très souvent entendu Beatrice rire, tant les circonstances de leur si courte vie commune étaient difficiles et graves, mais il reconnaît les intonations dans cette voix. Rien ne lui plaisait plus que son sourire quand elle le regardait.
Silencieusement assis en face de la directrice, Tobias, les yeux fermés, hume la fumée doucereuse qui caresse son visage. Fascinée, Tris lui jette un regard, et l’imite, pour apprécier la sensation que lui procure la bonne odeur. Christina les regarde alternativement en souriant puis répond à la place de ses amis :
Excédé par cette nouvelle attaque contre son humeur maussade, Tobias la fusille du regard, mais se sent incapable de lui en vouloir. Tris se mord les lèvres pour ne pas rire, elle ne pense pas qu’il ait le cœur à ça. Le jeune homme la surprend à retenir son hilarité. Il réalise alors qu’il lui fait peur, qu’il empêche sa nature de s’exprimer ; son hostilité tétanise Tris. Cette perspective le renvoie à ce que son père lui faisait subir, de la terreur qu’il lui inspirait. Surtout pas, ne pas se laisser glisser vers cette peur – la quatrième – qui a remplacé la peur de Marcus : celle de lui ressembler.
Christina, bouche bée, comprend qu’il se moque ostensiblement d’elle et donne un grand coup de coude en riant à son ami assis à côté d’elle. Une goutte de son café saute de la tasse et s’écrase sur la table. Tobias pose sa tasse, prend une attitude vengeresse et ébouriffe les cheveux noirs de la jeune femme. Tris regarde le jeune homme en diagonale, les yeux agrandis de surprise. Pour la première fois depuis qu’elle l’a rencontré dans la salle du conseil, il a plaisanté, et à son sujet ! Leurs regards se croisent, Tobias esquisse un petit sourire à son attention. Le visage de Tris s’éclaire en une seconde. Peut-être finira-t-elle par apprivoiser cet homme blessé et détruit, après tout. Elle n’y croyait plus. Il est le chaînon qui lui manque dans le puzzle de ses origines et de sa famille. Jamais elle ne le lui dira, mais elle a besoin de combler cet espace vide dans sa mémoire, avec des informations qu’il est le seul à détenir. Tout ce qu’elle arrivera à obtenir de lui, il faudra qu’il le lui offre, sans la moindre contrainte. Elle se sent un peu responsable de sa mélancolie, depuis qu’elle est arrivée. Elle pense confusément que toutes les connaissances qu’elle pourrait assimiler ne la combleront jamais totalement, si elle ne se fait pas accepter par cet homme qui avait tant d’importance pour Beatrice.
La directrice, sirotant son café, regarde alternativement les jeunes installés autour de la table.
Tris lui sourit faiblement.
Tris regarde Tobias pour savoir s’il plaisante ou lance une critique. Mais il semble énoncer une vérité simplement. Elle sourit :
Christina pose la main sur le bras de son ami quand il passe derrière elle :
Tobias lui sourit avec une nostalgie qu’il ne cherche pas à dissimuler, plus parlante que tous les mots, et s’éloigne.