Le lendemain après-midi, Tobias décide d’aller voir sa mère dans le local où elle travaille, visite « de courtoisie »… En descendant du loop, il parcourt une partie du chemin à pied. Les rues sont plus animées qu’auparavant et surtout, les gens se mélangent. Il n’y a plus comme avant ces groupes de couleurs correspondant aux membres de factions se déplaçant ensemble, sans pratiquement jamais se mêler les uns aux autres. Là, peu portent les tenues attitrées des factions, la diversité a envahi les rues. Les devantures des bâtiments se sont ouvertes pour abriter des logements, de simples abris, et même des lieux d’échanges, le troc ayant explosé depuis la fin de la guerre civile. Cette diversité vestimentaire, ces mélanges de population offrent enfin un meilleur niveau de vie aux anciens Sans-faction, qui offrent leurs services, échangent leurs trouvailles et leurs créations sans être stigmatisés. Toute cette nouvelle animation a coloré les rues, mais engendré aussi un certain désordre : la nouvelle cité Chicago a besoin d’un nouveau cadre pour avancer, sur lequel travaille le gouvernement rénové.
Avant d’entrer dans le bâtiment, Tobias inspire profondément, et tente de prendre un visage calme et souriant, autant qu’il en est capable, puis tire la porte métallique, qui grince sous sa traction.
Le grand bâtiment, gris, en partie délabré, regorge de cases de la taille d’une chambre ou d’un salon, d’alcôves et d’escaliers. Ce devait être un grand centre commercial, abandonné au temps et aux intempéries. Et ça pourrait le redevenir, avec les efforts nécessaires. Un grand centre d’échanges, de biens, de services surtout. L’idée est bonne. La plupart des fenêtres sont brisées, le vent et la pluie en ont fait leur terrain de jeux, et il y flotte une odeur de moisissure et de poussière mouillée. La plupart des murs sont encore verdâtres. Seuls quelques parties de locaux ont été réparés, nettoyés et aménagés. Les fenêtres encore éventrées ont été obstruées par les panneaux de bois, en attendant mieux. Quelques personnes s’affairent, l’une à déblayer un local, l’autre à fixer des câbles. Dans un troisième, un homme travaille déjà à de menues réparations. Un bureau en bois simple et quelques meubles trônent dans le premier local sur la gauche. Derrière le bureau, Evelyn est penchée sur des documents et écrit.
Evelyn lève les yeux et sourit.
Tobias réprime un mouvement de recul et se laisse appliquer une bise sur la joue. En cet instant, il remercie le ciel de ne pas avoir été élevé chez les Sincères, ou de ne pas avoir fui les Altruistes pour cette faction-là.
Une voix d’homme lui répond « ok » du fond du bâtiment, elle se tourne en souriant vers son grand fils, et tous deux se dirigent vers la sortie. Le trajet n’est ponctué que de quelques phrases. Ils n’ont jamais eu de longues conversations, écrasés par un passé d’absences, de différends et de frustrations, que rien ne peut rattraper. Tobias ne parvient pas à lire entre les lignes pour savoir si elle connaît l’existence de Tris, et qu’elle lui cache cette information, ou si elle n’est pas au courant. Les journaux sont faciles d’accès, et il ne voit pas pourquoi elle se tiendrait éloignée de l’actualité. Par moments, il jette un œil à ce qui n’est plus sa mère mais son bourreau, il se force à sourire.
Ravie, Evelyn sourit. Son fils la décharge de son sac, et la raccompagne jusqu’à son appartement, ils échangent quelques banalités d’usage, puis le jeune homme prétexte son rendez-vous pour s’éclipser.
Il part la boule au ventre et attend dans les escaliers de l’immeuble, quelques minutes, pour s’assurer que sa mère ne l’espionne pas, avant d’aller frapper chez son ancien voisin historien. Ce dernier, ravi de voir que son travail pouvait intéresser quelqu’un, lui confie de vieux livres, et des repères pour accéder aux ressources numérisées.
Le jour fléchit quand il quitte l’appartement du voisin, non sans se faufiler dans les couloirs et les rues de telle sorte qu’il ne puisse pas être vu depuis les fenêtres de son ancien appartement. Après minuit, les rues sont sombres et sans éclairage, la ville ne peut pas se permettre une si dispendieuse fantaisie, l’électricité étant encore d’un usage contrôlé.
Comme il veut parler à Christina, il l’invite à le rejoindre chez lui. Il est temps de la mettre au courant. Quand la jolie brune arrive chez lui après son travail, elle est nerveuse.
Christina comprend que ce n’est pas le moment de rire ou de dire des absurdités, elle laisse couler la remarque piquante et se contente de s’asseoir dans le fauteuil pour écouter dans quels nouveaux ennuis s’est fourré son ami.
En appui sur son bureau la tête rentrée dans ses épaules voûtées et les jambes croisées, Tobias continue son récit : il évoque les caméras d’observation, un peu partout, y compris dans la chambre d’Evelyn. Christina se garde d’interrompre son ancien instructeur tendu comme une arbalète, et le laisse raconter les révélations entendues. La trahison de la leader des Sans-faction vis-à-vis de son fils, de son ancienne faction, les mensonges, les complots, et la cruauté de sa mère. Christina ouvre des yeux de plus en plus ronds, les mains devant la bouche, découvrant avec horreur le sort que cette femme réservait à Beatrice, et à son propre fils. Tobias lui explique qu’il s’est alors décidé à enregistrer des patchs mémoriels pour Tris, au moins pour que l’histoire de sa sœur lui permette, peut-être, d’être avertie des dangers qui la guettent.
La nuit est tombée, et la lune luit faiblement derrière une écharpe de brume. Elle projette une couleur fade et fantomatique sur les joues du jeune homme, fatigué et abattu. Il sait que le tempérament volcanique de Christina l’aurait poussée, en temps normal, à des vociférations contre Evelyn, si elle n’avait pas été sa génitrice. Mais la souffrance transpire tellement sur le visage de Tobias, qu’elle en oublie sa colère.
Interloquée, Christina regarde Tobias en se demandant si elle a bien entendu.
Tobias observe ses chaussures sans les voir, les yeux au sol et l’esprit ailleurs. L’idée qu’il veut présenter à Christina ne lui plaît pas, mais aucune autre ne lui vient à l’esprit. Elle lui rappelle une stratégie équivalente, adoptée par Beatrice autrefois. Une méthode qui a fait d’elle une idole aveuglée, une héroïne inhumaine, une martyre.
Christina retient son souffle : son ami est grave. Elle attend patiemment qu’il lui expose son idée.