Tris est soulagée de quitter l’hôpital, elle s’y est ennuyée. Et la conscience de Tobias dans la chambre voisine occupait toutes ses pensées, comme un aimant contrarié de ne pouvoir rejoindre son autre. Elle a réalisé à l’occasion de cette séparation forcée, que le manque de lui pouvait lui faire physiquement mal. Maintenant qu’il est près d’elle dans la voiture, son attraction semble encore plus violente. Elle cherche un dérivatif pour libérer ses pensées de son obsession.
Johanna a accordé l’accès aux registres d’état civil, et elle a hâte de s’y mettre. Elle voudrait aussi aller constater le résultat de l’opération Résurgence. Elle a vu des images, dans le journal, mais ce n’est pas pareil. Tobias profite de la voiture pour l’emmener au bord de la rivière.
Les ouvriers travaillent d’arrache-pied, par équipes, pour aménager de nouveaux ponts et enjamber en plusieurs endroits, comme autrefois, le lit de la rivière qui reprend vie. Tris voit les plantes du fond disparaître dans le courant du gros ruisseau qui a repris possession du lit ancestral de la rivière. Johanna a obtenu une aide du gouvernement, par l’envoi d’ingénieurs spécialisés. Ils assistent et dirigent les équipes. Tris n’aurait jamais cru que tout cela aurait pu se réaliser dans un délai aussi court. La volonté de ce peuple de se reconstruire, de renaître, lui gonfle le cœur de reconnaissance. Oui, elle aime la vie, même si elle est parfois dure et cruelle.
En arrivant à l’appartement, Tris et Tobias y trouvent Christina qui les y attend avec des hamburgers. Elle avait prévenu Tobias qu’elle s’y rendait pour les y attendre.
Les amis se mettent à table et repassent les événements des deux jours passés. Puis, Tobias, heureux de retrouver sa propre salle de bain, laisse les filles pour aller se doucher. Christina en profite :
Tris avale sa bouchée, et regarde son amie un peu inquiète. Elle ne sait pas trop si elle peut se confier, ça a l’air tellement idiot.
Tris fait un signe de dénégation.
Tris fait oui de la tête, vaguement gênée.
Christina tousse en riant.
Christina fait un signe de tête vers la salle de bain.
Tris est consciente que les secrets entre Tobias et Beatrice leur ont fait du mal, elle a vu ça dans les simulations. Mais elle ne veut pas induire Tobias en erreur, elle n’est finalement sûre de rien.
L’ancien petit ami de sa sœur sort justement de la salle de bain, dans ce courant d’air mentholé que Tris aime tant, rayonnant de son aura d’énergie dansante et vive. Il a quelques coupures rosées sur la tempe et le front, sur les bras et les mains. Il est rasé de près, a revêtu un tee-shirt noir tye and dye dont dépassent les bribes finales de son tatouage, si attirant pour Tris. La jeune fille a de plus en plus de mal à dissimuler son attirance, surtout depuis qu’elle sent en elle aussi celle que ressentait sa sœur Beatrice. Tobias lui manque. Comme s’ils avaient été juste séparés, trop longtemps. Tris baisse les yeux et se concentre sur son gâteau au chocolat pour ne pas dévisager Tobias de façon trop visible.
Elle leur jette un signe de main et quitte l’appartement, le sourire aux lèvres.
Elle sent que Tobias est plus distant que lors de sa visite à l’hôpital. Il a retrouvé son masque sombre et fermé. Elle ne sait pas si elle pourra lui dire tout ce qui se passe dans sa tête, elle ne veut pas qu’il croie en une sorte de fantôme qu’elle n’est pas. Enfin, elle l’espère… Elle lui sourit quand il prend sa température. Elle décide que se reposer, ça l’arrange, pour ce soir. Malgré la perspective stressante de cette discussion, Tris s’endort en quelques minutes.
Quand elle se réveille le lendemain matin, embuée par ses cauchemars, son ami est déjà parti. Elle entreprend ses premières recherches dans les registres d’état civil. Elle fouille depuis quelques minutes les premières ressources documentaires quand elle reçoit un message de Tobias, sur sa montre. Il l’informe que George Wu emmène ses nouvelles recrues au siège des Audacieux pour les former au lancer de couteaux, et qu’il réclame sa présence, pour faire des démonstrations.
Intriguée, Tris fronce les sourcils. Pourquoi Tobias lui demande ça, alors que le médecin a recommandé le repos pendant plusieurs jours ? Cela lui semble étrange que le jeune homme passe outre ces conseils. Sauf si…
La jeune fille décide de suivre sa subite intuition. Depuis l’ordinateur, elle contacte Johanna. Elle sait que la dirigeante doit travailler avec son assistant ce matin, elle va sans doute la déranger, mais elle veut avoir une certitude. En quelques secondes, la dirigeante apparaît sur l’écran.
Tris entend la voix de Tobias à côté de Johanna. Sombre et les sourcils froncés, il s’approche de l’écran.
La jeune femme sent son corps se vider de son sang, Evelyn passe à l’attaque, elle a résolu de l’éliminer !
Elle touche l’écran du doigt et coupe le contact. Dans le bureau de Johanna, Tobias est fou furieux.
Il saisit vivement le pistolet que lui tend son amie, vérifie le chargeur, l’arme et, sous les yeux inquiets de Johanna, il sort en courant du bureau, crispé par la douleur lancinante qui lui vrille le crâne.
Tris sort de l’orphelinat et prend le train normalement. Evelyn sait sans doute parfaitement le temps que prend son trajet, elle ne doit surtout pas se méfier. Elle essaie de paraître normale et détendue, au cas où Evelyn la fasse suivre. Habillée en Audacieuse, les cheveux attachés comme Christina lui a conseillé, elle pense avoir la tenue adaptée à la prétendue invitation de Tobias. Elle a conscience de le placer à nouveau devant le fait accompli, comme sa sœur Beatrice l’avait fait en se rendant à Jeanine pour faire cesser les massacres. Mais elle se sent furieusement solidaire de sa sœur à cet instant, elle n’a pas hésité une minute à faire ce choix. Dans tous les cas, tout sera fini aujourd’hui. Elle doute que Tobias reste sagement près de Johanna, à attendre que sa mère se livre à sa vendetta, mais au moins le lui a-t-elle demandé, spontanément, pour sa sécurité, tout comme Beatrice avait fui le siège des Sans-faction en pleine nuit pour l’épargner.
Elle repasse dans sa tête tous les conseils que Tobias a pu lui donner. Paraître fragile et apeurée… Scruter le visage de l’assaillant en guettant des micro-mouvements révélateurs de son intention de tirer... En arrivant au siège des Audacieux, Tris inspire profondément et entre. Elle parcourt les couloirs, passe devant l’ancien dortoir des novices et le réfectoire et va directement vers la salle d’entraînement. Elle est déjà venue, avec Christina, mais la mémoire de Beatrice la guide à travers le dédale aux murs de ciment et de pierre. Elle ne sait pas si George a eu le temps d’arriver avec sa brigade et s’il est dissimulé quelque part. Elle essaie de ne pas regarder partout, elle n’est pas censée être inquiète. Se souvenant de la raison pour laquelle elle est supposée être là, dans la salle d’entraînement, elle appelle :
Elle approche de la grande salle d’entraînement et voit au fond les panneaux d’entraînement de lancer de couteaux. Elle frissonne en repensant à la longue cicatrice que lui a infligée Evelyn, échappant de peu à l’égorgement. Mais elle doit savoir.
Elle doit.
C’est une Audacieuse. Ou presque.
Non.
« Divergente, je suis Divergente. » psalmodie Tris dans son for intérieur pour se donner du courage.
Tout doit éclater au grand jour, même si… Elle chasse de ses pensées la perspective d’une nouvelle agression, fatale cette fois, pour se concentrer sur le piège qu’elle espère avoir tendu à Evelyn. Ou qui que ce soit d’autre.
Tris se retourne d’un coup, le cœur tambourinant dans sa poitrine, et essaie de paraître surprise, et non paniquée comme tout son corps lui dicte.
Evelyn lève la main droite, et vise Tris de son arme. Sans effort. Sans hésitation. Sans scrupules. La jeune fille sait parfaitement quelle guerrière a été l’ancienne leader des Sans-faction, elle ne ratera pas son coup. « Gérer ce que l’on a devant soi ». Tris a beau jeter de petits regards vifs un peu partout, elle ne voit pas d’échappatoire. Blanche et tremblante, elle tente pourtant de se placer face à l’entrée de la salle pour qu’Evelyn, elle, ne puisse pas voir entrer George. S’il arrive à temps… Comme elle l’espérait, Evelyn pivote avec elle et se retrouve dos à l’entrée.
Evelyn est manifestement très agacée, malgré sa froideur, d’être comparée à Jeanine, qu’elle méprisait de tout son être. Déformée par la haine, sa bouche tordue fait apparaître les rides d’une vie de privation et de guerre. Son nez long et busqué se plisse de colère et découvre une bouche grimaçante de mépris. L’insécurité et l’ambition ne sont pas des élixirs de jouvence. Comment une âme si laide à pu donner naissance à un Juste comme Tobias ? Elle arme son révolver.
Tris réalise parfaitement qu’elle n’arrivera pas à convaincre la furie devant elle, enfermée dans sa transe délirante. George n’est pas là, elle ferme les yeux pour attendre la fin, son cœur cogne dans sa poitrine, mais elle ne bouge pas.
Tobias sort de sa cachette près de l’entrée de la grande salle. Tris ne l’a pas vu arriver, souple et discret comme un félin. Audacieux.
Sans cesser de viser sa mère, Tobias s’approche en crabe de Tris et prend place devant elle. Sa main tendue vers sa cible ne tremble pas et il a le doigt en appui sur la gâchette.
Mais le jeune homme fait une tête de plus qu’elle, il est puissant et planté sur ses pieds, tenant en joue sans frémir le front de sa mère. Il ne bouge pas d’un millimètre.
Derrière lui, Tris passe ses bras autour de son torse et superpose ses mains à l’endroit de son cœur. Les Audacieux ont appris à tuer d’une balle dans la tête en combat. Les meurtriers autodidactes visent plutôt le cœur.
La détonation fait vibrer l’air et Tris hurle. En une fraction de seconde, elle se dit qu’aucune douleur n’a déchiré ses mains, Evelyn n’a pas tiré dans le cœur de Tobias ! Elle guette avec horreur la chute de son petit ami en agrippant compulsivement son tee-shirt.
Dans la même seconde, le jeune homme se dit qu’il ne sent rien, ça ne fait pas mal de mourir, en fait. Il attend le vertige, et le noir qui va suivre.
Mais, sans un mot, ni même avoir changé d’expression, la rage toujours imprimée sur sa bouche déformée par sa folie dominatrice et meurtrière, Evelyn s’effondre sur le ciment.
Les yeux arrondis de peur et de stupéfaction, Tris et Tobias voient alors le sang couler doucement de sa tempe et se répandre sur le sol à côté de sa tête. Ils cherchent vivement des yeux tout autour d’eux le tireur. Derrière un pilier, une silhouette sort de l’ombre et approche sans cesser de viser Evelyn au sol.
Tobias a à peine expiré le nom de son père, interdit. Quand Marcus est certain qu’Evelyn a cessé de vivre, il abaisse son arme vers le sol et lève les yeux sur les deux jeunes gens atterrés. Par réflexe, Tobias passe une main derrière lui pour y protéger Tris, et agrippe son poignet à tâtons en tenant son père en joue.
Marcus esquisse un sourire triste et tend son arme à Tobias en la tenant par le canon. Sans cesser de le viser, Tobias l’attrape de la main gauche avant de reculer d’un pas, Tris collée contre lui dans son dos.
Marcus acquiesce. Tris jette un œil à sa tenue, il a adopté la tenue des anciens Fraternels, une tunique turquoise large, un pantalon ample, et une chemise verte assortie. Il a vieilli, ses cheveux blancs ne sont maintenant plus guère parsemés du brun sombre transmis à son fils. Les rides en patte d’oie, accentuées par la vie agricole, cisaillent le coin de ses yeux. Tris reconnaît en lui certains traits de Tobias, pommettes hautes, menton volontaire, couleur des yeux, bleu sombre. Il tient ses mains ballantes le long de ses cuisses.
Méfiant, Tobias abaisse son arme mais ses doigts restent crispés sur la crosse. Il se sent soudain froid, vide.
Orphelin.
Il ne sait pas si c’est une libération ou un terrible, horrible, effrayant constat d’échec.
Atterré, le jeune homme regarde amèrement sa mère, baignant dans une mare de sang. Un goût de bile envahit sa gorge, mais il n’arrive pas à ressentir quoi que ce soit. Peine, chagrin, douleur. Rien. Ou peut-être tout à la fois. Cette femme n’est pas sa mère. Sa mère est morte quand il avait six ans, et cette forme au sol n’en est que le double diabolique. Il n’a même pas envie de la pleurer. Quelle est donc cette pierre qui lui compresse la gorge ? Il cherche un dérivatif à son étouffement pour ne pas y céder.
Le groupe entend soudain les pas précipités des policiers arriver sur les lieux en se protégeant derrière les piliers et mobiliers de la salle, le genou fléchi en position d’attaque et fusil en avant, leur intimant l’ordre de lever les mains. Leur tenue d’Audacieux et leur détermination ne laissent pas de doute sur leurs intentions en cas de rébellion. Le jeune homme s’incline sans lâcher Tris et pose les armes au sol ; il met un pied dessus. Puis Marcus, Tobias et Tris lèvent les mains. Le jeune homme ne lâche pas son père des yeux. Devant lui se tient tout ce qui lui reste de ses parents : celui qui a tué l’autre.
Pour lui sauver la vie.
Le dilemme est trop lourd, il cherche à l’avaler, pour le digérer, l’oublier. Et il comprend. Enfin.
La torture morale que s’infligeait Beatrice, ses conflits intérieurs, ses cauchemars. Et son choix de ne plus vivre ça à nouveau, quand Caleb aurait dû se sacrifier.
Beatrice n’était pas une Audacieuse.
Elle était Altruiste, dans toutes les fibres de son corps, au fond de chaque cellule.
Aucun Altruiste ne peut survivre à une guerre.
D’une certaine façon, il sait maintenant pourquoi il était impuissant pour aider Beatrice. Car il n’y avait pas de solution à son déchirement. Tout l’amour du monde ne l’aurait pas résolu.
George approche vers eux et son équipe entoure la scène. L’un de ses hommes pose ses doigts sur la jugulaire d’Evelyn, par acquit de conscience, mais il est évident que le tir lui a été fatal. Il fait un signe négatif à son supérieur.
Pendant toute l’opération des policiers, Tobias n’a pas quitté son père des yeux, transpercé par ses pensées, à l’affût du moindre geste, prêt à bondir. Il abaisse finalement son regard sur celui de Tris puis se retourne vers George. Sa voix est mal assurée.
Tris hoche la tête :
Un policier attache les poignets de Marcus avec un lien magnétique et le guide vers la sortie pour l’emmener au siège de la police, pendant que d’autres ramassent les armes au sol et les placent sous scellé.
Tobias baisse les mains et entoure Tris de ses bras. Il soupire en la serrant contre lui.
La jeune fille pose sa tête sur son épaule en fermant les yeux :
Tobias acquiesce, passe son bras autour des épaules de son amie en lui adressant un sourire compatissant. Ils suivent George, pendant que les renforts s’occupent du corps d’Evelyn. En partant, Tobias ne lui jette même pas un regard.
Au poste, les déclarations de chacun sont enregistrées.
Tobias acquiesce. Il raconte à George comment Evelyn a voulu attirer Tris dans un piège pour l’isoler, comment Tobias l’a suivie. L’arrivée de Marcus était une surprise totale pour eux. Le jeune homme le croyait dans une autre ville depuis plus de trois ans, et sous influence du sérum d’oubli. Tout cela reste à éclaircir. Le couple repart libre, mais susceptible d’avoir aussi à témoigner lors du procès de Marcus. Tous deux doivent voir Johanna et Jack, ils se rendent donc à la gouvernance. A leur arrivée, Johanna et Jack les attendent.
Tobias raconte le piège d’Evelyn, et l’intervention de Marcus, se présentant comme Jeremy dans la nouvelle ferme. Johanna est très peinée.
Malgré les accusations portées tout au long de sa vie contre Marcus, il était son ami, et son collègue, ils avaient beaucoup travaillé ensemble, ils étaient liés, d’une certaine façon.
L’ex-Audacieux pince les lèvres. Marcus a avoué à Jack, chez les Sincères pendant la guerre civile, être Divergent. Si c’est le cas, peut-être est-il comme Beatrice : résistant aux sérums, et auquel cas, Jack n’obtiendra aucune réponse, ou fausses. Pourtant, lui-même Divergent n’a pas pu y résister. La violence du produit l’a contraint à répondre aux questions. Il espère qu’il en sera de même pour son père.
Tris pose une main sur son bras.
Le jeune homme regarde sa compagne avec étonnement.