La salle de jugement est comble. Le public est rassemblé au Marché des Médisants, dans la salle d’interrogatoire aux murs sombres, sur l’un desquels trône une sculpture en relief de l’énorme symbole blanc et noir des Sincères : la balance de la Justice. Les fenêtres, dont certaines sont brisées et n’ont plus de vitres, éclairent faiblement certaines zones du pourtour, pendant que, au plafond, des néons, placés en petits groupes formant des pentagones, projettent une lumière blafarde sur l’assistance. Au centre de la pièce, tranchant sur le carrelage blanc, un siège et un autel attendent, vides, qu’un témoin ou un accusé les rejoigne. Autour de la partie centrale, plusieurs demi-parois sombres et ajourées séparent virtuellement le coin « accusé » du public, comme pour retenir les fauves de sauter sur les coupables.
Nombreuses sont les personnes, dans l’assistance, qui connaissaient de près ou de loin Marcus. Il a été pendant de nombreuses années le leader du gouvernement de la ville. C’est donc un procès hors normes, pour une personnalité hors normes. Depuis la mort de sa mère, Tobias a été très occupé. Entre les obsèques, l’envoi d’un suppléant à la ferme des Fraternels et l’organisation du procès, il n’a pas eu une minute. La discussion prévue entre lui et Tris n’a pas pu avoir lieu. Leur appartement a fourmillé de visites de courtoisie et de compassion. Et même d’une certaine curiosité malsaine, ce qui a agacé le jeune homme.
Dans le tribunal, un garde guide Marcus jusqu’à une chaise, placée en face du large et haut bureau derrière lequel Jack est debout dans un costume entièrement blanc, un juge assis de chaque côté de lui.
Tris regarde autour d’elle, elle n’était jusque là jamais entrée dans cette pièce. Elle y ressent une intense tension, celle des peurs, des secrets dévoilés, le poids des culpabilités, la moiteur des précédents accusés. Et peut-être la présence diffuse de sa sœur, qui y a ouvert son cœur à ses amis, à son peuple lors d’un autre procès hors normes, pendant la guerre civile. Elle pense que les Sincères, restés fidèles à leurs costumes, ressemblent à des pies. Leur habit bicolore et leur raideur la ferait presque sourire. Le garde approche une seringue de son cou et injecte à l’accusé le sérum de vérité. En quelques secondes, Marcus respire plus fort et son front luit de sueur.
La salle bourdonne à l’énoncé des accusations portées contre l’ancien leader des Altruistes. Jack Kang attend que le silence revienne pour continuer.
Un brouhaha se fait entendre dans la salle. Certains citoyens commercent avec la ferme Fraternelle, mais n’avaient encore jamais vu son porte-parole.
Marcus lutte quelques secondes contre le sérum, mais les crampes dans son cou, son dos, sont trop fortes.
Dans le public, Tobias, très tendu, fixe son père les sourcils froncés.
Des murmures stupéfaits parcourent l’assemblée, personne n’avait jusqu’à présent entendu parler de personnes incompatibles avec toutes les factions.
Protestations et approbation partagent la salle, selon que les spectateurs étaient plutôt Altruistes ou Erudits autrefois. Beaucoup, dans l’assistance, découvrent également que les résultats pouvaient avoir été dévoyés.
Marcus tente de résister à la force qui l’oblige à parler, à dire ce qu’il tait depuis près d’un quart de siècle. Il grimace de douleur, haletant, et cède.
Un vent de protestations scandalisées soulève le public. Comment une personne sans aucune des qualités caractéristiques des factions avait-il pu diriger la cité pendant tant d’années ? Tobias, décomposé, reste figé comme une statue. Pour lui, cela explique sans doute sa déficience. Il sent dans sa main la douceur de velours de celle de Tris qui s’y glisse. Il cligne des yeux pour sortir de sa torpeur et lui jette un regard désespéré, malgré lui. Il est l’héritier de deux Sans-faction de naissance. Comment peut-elle être encore là, à le supporter, elle qui est génétiquement pure ?
Le marteau de Jack Kang s’abat plusieurs fois sur son socle pour réclamer le silence dans la salle.
Tobias se contracte. Des dizaines de paires d’yeux se sont tournées vers lui. Il tente de les ignorer, en gardant les siens obstinément fixés sur la silhouette voutée de son père. Ces souvenirs qu’il essaie désespérément de chasser lui sont projetés en pleine figure par une foule surexcitée par les révélations qu’elle entend. Mais il a voulu cette confrontation, pour obtenir enfin des réponses. Il l’a.
La salle semble se soulever dans une vague de protestations outrées. « Au moins », pense Tris, « la défense des enfants les unit… ».
Tris se cramponne à sa main comme pour empêcher Tobias de s’enfuir. Le jeune homme, blême, regarde sa peur la plus ancrée s’étaler dans la pièce comme une tache de sang le ferait au sol. Les affres de la honte de sa famille l’éclaboussent d’une onde acide.
La salle murmure à nouveau à cette annonce.
Des « Oh ! » révoltés se font entendre dans la salle.
Manifestement, de nombreuses personnes dans l’assistance expriment leur approbation à cette perspective.
Des dizaines de murmures se lèvent à nouveau dans l’assistance. De martyr, l’image de Tobias glisse vers l’héroïsme dans l’esprit du public. Tris serre la main de son ami pour l’encourager. La poitrine du jeune homme se lève et s’abaisse rapidement, ce procès est une épreuve. Le fils de Marcus, tendu comme un arc, sent se poser affectivement une main sur son épaule. Il jette un regard derrière lui et aperçoit Matthew, qui s’est rapproché de lui.
La salle s’énerve à nouveau et cette fois c’est sur Tris que convergent tous les yeux.
Très affecté, tant par l’épreuve que par le sérum, Marcus est penché en avant, tout le haut de son corps repose sur ses coudes appuyés sur les genoux. Son regard est au sol, mais il jette parfois un œil à son fils dans l’assistance, sur sa droite.
Tris soupire profondément, enfin, la vérité est connue, même si elle ne faisait plus de doute dans leur esprit. Tobias la regarde avec un sourire triste, il est heureux que cette agression soit officiellement élucidée, la mort d’Evelyn éteignant leur crainte permanente d’une récidive.
Marcus respire fort et souvent, la fatigue se lit sur son visage, et la sueur fait luire son front plissé. Il paraît dix ans de plus. Sa chemise turquoise est ombrée de transpiration sur son dos et le long de sa colonne vertébrale.
La salle bruisse d’une série de bruits, de murmures et d’exclamations. Jack Kang doit jouer de son marteau pour rétablir le calme. Tobias ferme les yeux. L’un de ses parents est mort, et l’autre est un meurtrier. Et lui, dans tout ça, que va-t-il devenir ? Peut-on enfanter autre chose qu’un monstre quand on en est un ?
Tris et Tobias regardent leur ami juriste avec étonnement. Ils ne savaient pas que Jack avait prévu d’autres témoignages. Un greffier vient chercher Marcus, qui marche péniblement et semble très fatigué, et le raccompagne vers un fauteuil sur le côté. Un médecin s’approche immédiatement de lui, lui tend une bouteille d’eau et s’occupe de vérifier ses paramètres vitaux. Tout de suite après, un garde s’approche de Tobias. Les yeux ronds d’étonnement, le jeune homme se demande pourquoi Jack veut le faire témoigner, puisque son père l’a fait. Mais c’est Matthew, placé juste derrière lui, qui sort du public et suit le garde. Une injection de sérum de vérité lui est faite dès qu’il s’assoit au centre de la pièce.
La salle s’échauffe à cette annonce.
Le public du procès s’agite tellement à cette annonce que Jack doit frapper plusieurs fois de son marteau pour pouvoir poursuivre. La tension dans la salle a encore grimpé d’un cran, comme s’il s’agissait d’une flamme qui se rapproche d’un explosif puissant. Tris sent un énorme poids se lever de ses épaules. Elle espère que Tobias va enfin cesser de se considérer comme un animal de foire indésirable.
Autour de Tris et Tobias, la salle se déchaîne dans un tonnerre de contestations autant que d’approbation. Jack Kang hausse la voix et menace de faire évacuer le tribunal.
Tobias écoute et regarde Matthew avec une sidération totale. Sa déficience, qu’il croyait être un héritage maléfique, il pouvait lutter contre, lui, tout seul. Le généticien ne lutte pas contre le sérum, rien de ce qu’il sait ne l’inquiète, mais le produit agit sur le rythme cardiaque, la respiration et la volonté. La fatigue l’envahit petit à petit.
La salle gronde à nouveau la protestation, ou l’assentiment, selon les voix qui se lèvent.
Matthew se lève pour regagner le public. D’un pas hésitant, il retourne à sa place. Au mépris des conventions, Tris sort du public et va à sa rencontre. Elle le serre dans ses bras et lui souffle un « merci Matthew, merci pour Tobias ». Le généticien, embarrassé, ne sait pas quoi faire de ses bras, et finit par lui tapoter le dos, faisant onduler ses longs cheveux, puis Tris le raccompagne près de Tobias. Ce dernier a regardé la scène et se demande ce que Tris mijote, renfrogné et en proie à une piquante jalousie. Tris lui sourit et agrippe son bras comme si rien ne s’était passé.
Marcus revient, seul, s’asseoir sur la chaise des accusés, toujours sous l’emprise du sérum.
La salle n’attendait que cette annonce pour se soulever en vagues de bavardages intenses, mouvantes comme une tempête annoncée. Tobias se tourne vers Tris, le regard sombre et accusateur, puis il prend fermement son poignet dans sa main et l’entraîne.
Tris lui emboîte le pas vivement. Ils fendent la foule qui les regardent avec curiosité et parfois compassion. Tobias ne leur jette pas un regard, sort de la salle. Il marche résolument, sans un mot, vers un couloir à l’écart, desservant les bureaux des juristes. Mais à ce moment-là, tous sont dans la salle pour assister au procès inhabituel qui s’y tient. Le lieu est désert et plongé dans la pénombre. Tris doit faire des pas larges et précipités pour parvenir à suivre son instructeur qui la tire toujours fermement par le poignet. Les veilleuses du couloir projettent leurs ombres fantomatiques sur les murs blancs, comme s’ils étaient suivis par leurs doubles maléfiques.
Soudain, au milieu du couloir, après un coude, Tobias s’immobilise, en tenant toujours avec force le bras de Tris, et se retourne face à elle. Ses yeux sont noircis de colère, ses sourcils se rejoignent tant il est crispé.
Le fils de Marcus, la joue agitée de son tic nerveux, attend une réponse à une question que Tris semble ne pas comprendre.
Tenant toujours la jeune fille fermement par le poignet, il colle le dos de Tris contre le mur, de sa main libre plaquée sur sa clavicule, pour l’empêcher de fuir sa question.
Mais Tobias n’est pas décidé à la laisser partir, il veut sa réponse.
Tris s’est mise franchement en colère, elle fixe Tobias, très indignée, en se tortillant pour desserrer la pression de la main du jeune homme sur son épaule. Pendant une seconde, Tobias, les sourcils froncés, regarde Tris en papillonnant d’un œil à l’autre, pour tester sa sincérité, lire dans son esprit les réponses aux questions qui le taraudent. Le geste de la jeune femme l’a rendu fou de jalousie, plus qu’il ne s’en croyait même capable, il sent son cœur cogner dans sa poitrine et ses veines dans son cou battre la chamade.
Tris est furieuse, mais elle sent pourtant son cœur se gonfler à en exploser, il est jaloux. Et tout au fond d’elle-même, elle adore ça. Mais ses accusations lui ont percé le cœur, elle n’entend pourtant pas en rester là :
Tris vrille son poignet violemment pour se libérer de la poigne de Tobias. Elle tourne les talons pour s’éloigner d’un pas nerveux et rejoindre la salle d’audience.
Mais elle n’a pas fait cinq pas, que Tobias la rattrape par le bras, saisit sa tête entre ses mains, se penche sur elle et pose sans ménagement sa bouche contre la sienne. Ses mains enveloppent ses joues, sa nuque et ses doigts se mélangent à ses cheveux. Il se battra pour elle, il le sait aujourd’hui. Il l’embrasse comme si c’était la dernière chose qu’il ferait de sa vie, furieusement, avidement.
Mais Tobias sent la jeune fille lui répondre, alors qu’il pensait être repoussé violemment. Tris sent sa colère tomber d’un coup et se muer en passion fébrile. Elle pose ses mains sur sa taille, et les remonte sur ses épaules, puis sa nuque, en une caresse si douce, et si forte à la fois, que les yeux de Tobias le piquent sous ses paupières closes.
Il enroule un bras derrière la tête de la jeune fille et accentue son baiser, respirant son air, humant la peau de son visage, alors que Tris répond à ses lèvres devenues douces.
Tobias serre sa petite amie par la taille pour la coller contre lui, aspirant tout son corps contre sa poitrine. Sa bouche refuse de libérer la sienne, avide d’elle, enfin rejointe, il voudrait fusionner totalement. La jeune fille n’a plus envie de lâcher ces lèvres dont elle rêve depuis des mois, elle embrasse l’homme qui la serre tout son soûl, jusqu’à ne plus avoir de souffle, de conscience, de présence, de réalité. Elle l’embrasse comme elle l’a vu faire par des couples dans la rue, comme elle l’a lu, et surtout, comme le jeune homme la guide de le faire. Il lui semble que le couloir tout entier sert de caisse de résonance à son cœur tambourinant.
Après un long temps à s’embrasser, furieusement, doucement, langoureusement, un temps qu’aucun des deux n’a pu mesurer, Tobias fourre son visage dans son cou drapé de cheveux discrètement parfumés à la pomme, en la serrant si fort que Tris pense qu’il va lui casser des côtes. Mais elle ne sent rien, elle ne veut pas que ça s’arrête, elle aime cette douleur qu’il lui inflige car elle les rapproche enfin. Elle le veut tout entier, maintenant et toujours. Chacun des muscles du jeune homme se consacre à l’étreinte, à une caresse. Ses mains s’emmêlent dans ses cheveux.
La bouche haletante de Tobias effleure son oreille, longe sa cicatrice dans un souffle, ferme son œil d’un baiser, et caresse son nez pour arriver encore à ses lèvres. Tris, les yeux clos, la bouche entrouverte, laisse échapper un souffle à chaque caresse, priant pour la suivante. Le baiser qui suit est comme la délivrance d’une insoutenable attente, une eau fraîche sur la brûlure de leur désir inassouvi depuis si longtemps. Le couloir blanc plongé dans la pénombre danse autour de la jeune femme. Le baiser de Tobias lui donne le vertige. S’il ne la tenait pas fermement par la taille, elle aurait déjà coulé au sol.
Tobias pousse un grand soupir pour tenter de contrôler sa respiration rapide. Il s’écarte un peu pour la regarder, repousser une mèche qui recouvre sa joue, il soulève à peine son menton pour déposer un baiser léger comme l’air sur ses lèvres.
Tris dépose un baiser sur sa joue, puis sa bouche. Elle voudrait encore la tenir contre la sienne. Elle n’est pas sûre d’avoir fait ce que Tobias attendait, les livres et les documents qu’elle a lus ne sont pas très précis sur l’amour. Mais peu lui importe. Il ne lui a rien reproché, et là, tout de suite, elle voudrait juste qu’il ressente la même chose qu’elle. Sa bouche cherche encore la sienne, elles se correspondent, s’assemblent si parfaitement. La sonnerie du tribunal retentit soudain, interrompant leur rêverie et leurs caresses : le jugement va être annoncé. A grand peine, ils s’écartent, juste assez pour pouvoir marcher, et entrecroisent leurs doigts pour reprendre le chemin de la salle d’audience.
Tous les spectateurs du procès convergent à nouveau vers la salle dans un brouhaha sourd, reprenant leurs places. Certains restent dehors, devant l’immense écran sur la façade du bâtiment, sur lequel est retransmise la séance.
Jack Kang impose le silence à coup de marteau sur son socle. Les murmures s’éteignent et Marcus est accompagné au centre de la salle, devant les juges. Jack Kang prend la parole :
Les voix vrombissent dans la salle.
Jack Kang observe un temps de silence pour permettre à chacun d’intégrer le jugement, puis le brouhaha s’éteint progressivement dans la salle. Il a toujours été fier de la Justice, et l’ancien Sincère qu’il est, certain de la rendre équitablement.
Tobias, le bras autour des épaules de Tris, lui sourit un peu tristement : Jack Kang clôture avec ces sentences, une page douloureuse de sa vie, qui lui aura valu d’affronter pendant des années, des peurs irrationnelles. Mais elle aura fait de lui l’homme qu’il est devenu, il ne peut pas le nier. Il sait que Jack a raison : tout le monde a dû ou délibérément abusé de son pouvoir pendant la guerre. Lui-même a abattu Eric sans autre forme de procès, chez les Sincères, sous la couverture de la seule loi des Audacieux l’y autorisant.
Le marteau s’abaisse comme un couperet. C’est fini. Jack jette un regard à Tobias, dans le public. Tris a posé sa tête contre son buste, et le jeune homme semble très ému. Son sourire, triste, et léger, lui indique que son émotion tient autant à la fin de son calvaire filial, qu’à la présence contre lui de la miraculeuse sœur de Beatrice Prior.
Plus loin dans la salle, la main sur le cœur, Johanna pousse un soupir de soulagement. Marcus, son ami, n’est pas condamné.