Sous la table, Tris effleure le genou de Tobias avec le sien, pour l’inciter à la réflexion. Il lui semble que la proposition de Mark est à considérer. D’ailleurs, ont-ils vraiment le choix ? Elle ne tient pas à remettre en cause le commandement du leader devant un inconnu, mais ils n’auront peut-être pas d’autre opportunité d’apprendre à nager.
Mais Tobias reste inflexible, sa méfiance l’emporte sur le gain que représenterait la maîtrise de la nage. Tris sait pour l’avoir bien jaugé dans les transferts mémoriels : quand le jeune homme contracte ses mâchoires jusqu’à faire trembler ses zygomatiques, il est préférable de ne pas insister. C’est un adversaire redoutable, très têtu. De plus, le chantage n’est pas du tout une méthode qu’il apprécie. Pas du tout.
D’ailleurs, Christina ne s’y trompe pas non plus. Elle a baissé les yeux et intime à Mark de laisser tomber. Tris se souvient parfaitement de ce qui s’était passé quand Evelyn avait proposé une alliance entre les Sans-faction et les Audacieux. Révolté, Tobias avait refusé tout en bloc. Mais chez les Sincères, l’attaque des Audacieux ralliés à Jeanine l’avait fait changer d’avis, une mesure de survie. Sa petite amie évoquera cet épisode avec lui… plus tard.
Mark semble très déçu, Tris le pense réellement attaché à Christina. Comment ne pas l’être ? La jeune Audacieuse est jolie, et beaucoup plus féminine depuis que les codes vestimentaires se sont libérés. Elle n’hésite pas à mettre des robes ajustées et des couleurs chatoyantes qui illuminent sa peau mate. Elle affiche une bonne humeur indestructible en toutes circonstances, Tris admire sa façon d’avoir géré le deuil de Will, avec dignité et indulgence, même si elle s’enferme depuis trop longtemps dans une fidélité déraisonnable. Le soutien qu’elle a apporté à Tobias depuis trois ans est indiscutable.
Christina a accueilli Tris avec bienveillance et s’est comportée avec elle comme une sœur. Elle a fait preuve d’une grande ouverture d’esprit et la jeune fille lui en est immensément reconnaissante. Plus que tout, elle aime Christina pour l’amour fraternel indéfectible qu’elle a porté à sa sœur Beatrice jusqu'au bout, malgré la mort de Will.
Qu’un homme s’intéresse à elle n’est pas étonnant, Christina en a déjà repoussé depuis trois ans, elle s’en est confiée à Tris. La mort tragique de Fernando, admirateur empressé de Christina, lors de l’attaque du siège des Erudits trois ans auparavant a peut-être été pour elle la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Même si elle n’était pas prête à accepter de s’ouvrir à une autre histoire, la mort de Will étant trop récente, Fernando avait toutefois contribué à lui rendre confiance en elle et en l’avenir. Tris espère que l’arrivée inopinée dans sa vie de l’énergique Mark lui permettra de surmonter ses dernières réserves.
Pour l’instant, Tris le voit bien : devant l’air fermé de Tobias, Mark baisse les armes.
La jolie métisse donne un nouveau coup de coude à Mark dans les côtes.
Mais elle sourit, et Tris est bien persuadée qu’elle n’est pas totalement insensible à toutes ces attentions.
***
Le jeune homme a tenu à présenter à Johanna le déroulé de son projet, en compagnie de son équipe, et à lui présenter Mark. Dans le bureau de la Gouvernance, Johanna découvre le plan élaboré par Tobias.
Frustré, Mark se renfrogne dans son fauteuil. Les bras croisés, il fait pour lui-même un signe de dénégation en entendant les mesures alimentaires prévues. Il aurait mieux à proposer, mais un simple regard sur « Quatre » l’incite à se taire.
***
Peter, arrivé il y a quelques heures, avait été particulièrement étonné d’apprendre que Johanna Reyes et Tobias Eaton l’invitaient à Chicago. Les contacts enclenchés il y avait quelques mois dans le but de développer les communications ne lui avaient jusqu’à présent pas paru nécessiter un voyage en personne. Son collaborateur lui avait communiqué les rapports des premiers bilans et des perspectives à venir.
Mais aujourd’hui, il sent confusément qu’il y a autre chose. Il n’est pas venu pour les réseaux informatiques. Assis négligemment sur un fauteuil, il arbore une assurance détestable, comme à l’accoutumée. Habillé d’un pantalon noir et d’une chemise blanche, il a revêtu les couleurs de sa faction de naissance. Bien qu’elles aient été abolies quinze ans plus tôt à Milwaukee, dans un déluge de guerre civile, de nombreuses personnes, dans les deux villes, étaient restées fidèles au système, dans l’intimité de leur vie, de leur famille, voire de leur quartier. Johanna espère que ce costume reflète une valeur morale qui pouvait parfois manquer à Peter avant la guerre.
Johanna sourit avec une indulgence toute Fraternelle. Sérum d’oubli ou pas, son attitude est toujours aussi suffisante et culottée. Elle n’est pas convaincue du bien fondé de cette étonnante invitation que Tobias a tenu à lui lancer. Mais elle se contente de lui faire confiance, avec des réserves… Johanna se lève pour aller préparer du café. Peter remarque les six gobelets prêts sur la table.
Peter ne répond pas. A ce moment, on frappe à la porte et cette dernière s’ouvre dans la foulée. Son ancien instructeur fait son entrée dans la pièce. Il est habillé en Audacieux et arbore une attitude tendue et sombre. Christina le suit, puis Tris et Mark ferme la marche. En apercevant Tobias, puis Christina, le visage de Peter ne trahit pas la moindre émotion. Mais à la vue de Tris, il se décompose complètement. Il en oublie de garder son attitude d’insupportable insolence et se lève comme un automate sans pouvoir détacher ses yeux de la jeune fille.
Tobias et Tris réalisent alors que Peter n’a rien oublié, il a manifestement reconnu la jeune fille qu’il croyait morte.
Christina, le visage méfiant, prend place dans un canapé en face de Peter, Mark à sa gauche et Tris à sa droite. Tobias prend place comme à son habitude, mi-assis contre la table de réunion du bureau de Johanna.
Johanna tend une tasse de café à Peter, qu’il attrape machinalement, blême, sans quitter Tris des yeux. La jeune fille le toise avec un sourire narquois. Sa détresse lui apporte une pointe de vengeance cruelle contre laquelle elle n’a pas envie de lutter. Peter la dévisage, les yeux ronds, en s’attardant sur sa cicatrice. La surface de son café frissonne dans ses mains.
Peter soulève une commissure, railleur, retrouvant peu à peu ses esprits. A peine revenu de sa stupéfiante vision, il se demande comment la jeune fille devant lui peut savoir ce qui s’est dit entre lui et Beatrice, chez les Erudits. L’heure des réponses viendra, mais pour le moment, il semble se détendre un peu, il n’est pas face à un fantôme. Il retrouve immédiatement sa détestable décontraction et affûte sa verve piquante.
A cet instant, Tobias donnerait cher pour l’assommer, mais il l’a invité, et maintenant, il s’agit de le convaincre. Il est l’émissaire de Milwaukee pour l’expédition, il doit faire abstraction de ses sentiments personnels.
Peter lève les sourcils avec flegme, tout en sirotant son café. Il n’a jusque là pas quitté Tris des yeux. La jeune fille le défie du regard sans faiblir. Mais Tobias a attiré l’attention de l’invité. Il pose sa tasse, met ses coudes sur ses genoux et s’adresse à son ancien instructeur.
Mark se penche discrètement vers Christina. Il lui dit à voix basse :
Peter, intrigué, fait le tour des regards posés sur lui, se lève et se rend à la fenêtre. Arrivé il y a peu à la porte principale de la clôture, il y a été pris en charge par camion et ramené au Marché des Médisants. Les camions extérieurs ne sont pas admis à l’intérieur de la clôture pour l’instant, tous les transferts se font aux portes de la cité, matérialisées par le mur.
Entré par l’arrière du bâtiment, Peter n’a pas eu l’opportunité de faire du tourisme. Il écarte les stores et baisse les yeux vers la rivière, puisque qu’elle longe le bâtiment. A sa grande surprise, le lit est rempli à moitié, le courant défile en direction du bassin du lac. Il se retourne vers ses hôtes, amusés par sa tête cocasse et incrédule.
Les filles pouffent de rire devant sa tête ahurie.
Le jeune instructeur en profite pour jeter un œil à sa petite amie. Mal à l’aise depuis l’arrivée de Peter, contre lequel elle a de forts a priori, elle ne quitte pas des yeux l’invité indésirable. Apprendre qu’il n’est plus sous l’influence du sérum d’oubli ne lui plaît pas. Tobias lui adresse un sourire d’encouragement mais elle ne se déride pas.
Son petit ami tente de limiter l’expression de l’antipathie de sa petite amie vis-à-vis de Peter, alors que Christina tente de maîtriser son hilarité. Mark surveille du coin de l’œil ce curieux invité, dont personne ne veut, mais si indispensable à l’expédition.
Alors Tobias raconte. Le séjour dans la Marge pour apprendre à nager avec Mark comme guide, l’exploration minutieuse de la clôture, et le voyage, en Hovercraft. Et avant le départ, un entraînement intensif digne de l’initiation des Audacieux.
Tobias sort une clé de sa poche et la suspend devant lui au bout de son index.
L’annonce jette un blanc entre les deux hommes qui se toisent.
L’instructeur a cessé de haïr Peter, il a réussi à laisser sa rancœur de côté, parce que Beatrice lui avait pardonné aussi. Mais il ne l’aime toujours pas. Pourtant, il ne peut pas faire autrement que lui reconnaître une qualité : il a – presque – toujours respecté le deuil. Quand Jeanine a lancé les Audacieux sous simulation attaquer les Altruistes, le père de Beatrice a été abattu sous ses yeux, en présence de Peter. Ce dernier, comme le lui a demandé Beatrice, a veillé sur Caleb le temps que la jeune fille aille libérer Quatre et tous les Audacieux de leur simulation.
Au siège des Erudits, c’est avec dignité qu’il avait présenté à Tobias le corps inanimé de Beatrice, qu’il avait placée dans l’inconscience pour lui sauver la vie. L’horreur sur le visage de Tobias ne lui avait inspiré aucune moquerie ou vengeance. Plutôt de la compassion, bizarrement.
Et au Bureau, il avait veillé Uriah dans le coma, jusqu’à son décès, alors qu’il avait été gravement blessé par une explosion. Aussi loin qu’il puisse se souvenir, Peter n’avait jamais tué personne sans y être absolument contraint. On ne peut pas lui enlever ça. Même s’il est difficile de savoir si c’est par lâcheté ou par sens moral… Né chez les Sincères, mais hypocrite, vaniteux et intéressé, il avait pourtant toujours respecté la valeur de respect de la vie des Audacieux. Jusqu’au jour où Evelyn l’avait manipulé au Bureau du Bien-Être Génétique. Pouvait-il vraiment en être tenu pour responsable, quand on connaissait l’esprit retors d’Evelyn ?
L’annonce de la mort de la mère de son ancien instructeur lui a cloué le bec.
Tris se lève pour suivre le leader du groupe, imitée par Christina et Mark. Peter les toise de son fauteuil. Tobias passe sa main autour de la taille de Tris, et tous les quatre se dirigent vers la sortie en saluant Johanna de la main.
Tobias s’immobilise et tourne à demi la tête pour attendre de savoir ce que lui veut Peter.
Le jeune instructeur reprend sa marche vers la sortie en balançant la clé par-dessus son épaule vers Peter et en donnant l’adresse. L’ancien Audacieux exilé rattrape la clé au vol.
La porte se referme sur le petit groupe, alors que Johanna secoue la tête en souriant, assise derrière son bureau. Elle profite de l’occasion pour envoyer un message personnel à Tris sur sa messagerie : le conseil a accepté sa suggestion de la nommer conseillère, et à ce titre, de lui allouer une indemnité qui lui permet d’être autonome.