Dans la tour Hancock, vivent de nombreux ex-Audacieux. Christina a indiqué à Tris chez qui se rendre pour effectuer son tatouage. Tris presse le pas : elle veut rejoindre ses équipiers à temps pour la préparation de l’inspection du mur. L’homme petit et mince, prévenu par Christina de sa venue, accueille Tris dans un appartement de célibataire : le désordre règne. Où qu’elle regarde, il n’y a pas un endroit où l’œil ne se pose sur une affaire qui traîne. Un ami de Tori, lui a dit l’ancienne Audacieuse, un bon tatoueur.
Il l’entraîne dans une petite pièce réservée à son art. Apparemment, les tatouages des Audacieux ne sont pas tombés autant en désuétude que Tris pouvait le penser. Le tatoueur explique que de nombreuses personnes de la Marge, arrivées à Chicago après la guerre civile, et fascinées par les Audacieux et leurs décors de peau, avaient sollicité ses services.
Tris lui explique l’image qu’elle a en tête du tatouage souhaité. Le tatoueur, qui semble avoir le même âge que Tobias, réfléchit un moment, les volutes de ses aiguilles encrées de noir tournent dans son imaginaire et font briller ses yeux. L’artiste créée déjà virtuellement son ouvrage.
Tris est déçue. Elle ne pensait pas que ce serait si long. Le tatoueur la prévient : elle risque d’avoir la peau très endolorie pendant plusieurs jours. La jeune fille imagine alors quelle a dû être la souffrance de Tobias, vu l’étendue de son tatouage dans le dos.
Le tatoueur dessine sur sa tablette un projet de dessin. Tris lui a apporté un modèle approximatif. Le dessinateur voit très rapidement ce qu’elle souhaite et ils se mettent d’accord sur le modèle. Tris promet de revenir après l’expédition dans la Marge.
La jeune fille se rend, un peu boudeuse, au siège des Audacieux pour s’entraîner avec ses co-équipiers. Elle rejoint les tireurs sur le toit pour s’entraîner sur les cibles mannequins.
Tobias est arrivé dans son dos pendant qu’elle vengeait sa frustration sur les malheureux mannequins… et le mur derrière. Il lui indique la bonne position :
Vaincu, Tobias sourit.
L’expression de Tris frise l’innocence pure. Tobias saisit le fusil. Il sait qu’il ne doit pas s’entêter. Christina a raison, il doit pouvoir assurer la protection du groupe pendant une expédition pleine d’incertitudes et de risques potentiels. Mais ils ne partent pas en guerre. La mission est pacifique, voire humanitaire.
Tobias arme, vise et tire, plusieurs fois, plusieurs cibles, avec une précision millimétrée. Concentrée, Tris observe les postures. Elle se place discrètement derrière son petit ami et souffle soudain dans sa nuque d’où dépasse le mystérieux tatouage. Distrait, l’instructeur se déconcentre et la balle part siffler sur le sommet d’une cheminée.
Tobias lâche son arme vivement, se retourne et en deux mouvements de sa part, Tris se trouve immobilisée au sol.
A sa grande surprise, Peter lui tend la main pour l’aider à se remettre sur ses pieds. Tris regarde sa main avec circonspection sans la saisir, comme s’il s’agissait d’un piège.
Méfiante, Tris jette un œil à Tobias derrière Peter. L’instructeur ne semble pas contrarié et ne cherche pas à contredire Peter. La jeune fille prend sur elle, attrape la main de son équipier et se relève d’une traction. Elle détaille le tatouage que Peter lui expose. Il entoure son avant-bras droit, et lui fait penser à un bracelet de force ou aux cicatrices qu’aurait provoqué un fil de fer barbelé enroulé autour de son bras. Peter suit son regard :
Les co-équipiers se regroupent et partent pour préparer leur départ en exploration du mur. Mark détaille l’environnement dans lequel il a grandi et vécu, la Marge, la nécessité d’apprendre à utiliser la nature pour se débrouiller.
Les derniers détails se décident, il est convenu que le groupe dorme si possible au sein de la population, ou dans le camion en cas d’hostilité, malgré l’exigüité. L’idée à l’avantage de beaucoup plaire à Mark…
***
Le camion est chargé. Johanna salue l’équipe et le moteur vrombit. La piste est maintenant bien marquée entre la gigantesque porte dans la clôture désormais toujours ouverte, et la ville. Elle est striée par les passages répétés des habitants qui circulent maintenant librement entre Chicago et la Marge.
Tris n’a jamais eu l’occasion d’observer la clôture de si près. La tête par la fenêtre, assise côté passager, elle n’en perd pas une miette. Tout l’intéresse. Par l’immense portail, la majestueuse base du mur semble démesurée.
Après avoir dépassé l’immense porche de ciment et d’acier, Tobias tourne à gauche et entame la remontée de la clôture vers le nord. Il a été convenu de contourner le mur d’abord par l’Est en remontant vers le Nord. Le terrain qui longe le mur est assez inégal, la circulation n’a jamais été prévue au pied de la clôture. La porte latérale du camion est ouverte et les amis scrutent le mur, pour détecter des fissures, des faiblesses et repérer des emplacements favorables au perçage éventuel d’un accès navigable. Peter prend des notes, référençant les observations géolocalisées sur tablette. L’intégrité du mur est exceptionnelle malgré ses deux siècles. Le travail sera très difficile pour ouvrir des brèches. Il faudrait savoir si le mur est moins large par endroits, ce qui faciliterait la tâche. Percer ainsi une paroi en béton de six mètres de large pourrait prendre des semaines. L’usage des explosifs doit faire l’objet d’une étude approfondie par les artificiers, associant les scientifiques et les forces de police.
Le groupe chemine à petite vitesse depuis des heures, scrutant la paroi et notant tous les détails. Tobias décide d’une pause, au grand soulagement de tous. Ils n’ont parcouru qu’un quart de la circonférence de la clôture. Zigzaguer entre les bosses et les zones trop humides pour être carrossables impose des détours, une vitesse très réduite et une vigilance de tous les instants. Le camion s’immobilise près du mur et les passagers descendent pour se dégourdir les jambes et prendre des forces.
Tris va s’asseoir avec son sandwich sur une pierre à l’écart du camion, où Tobias la rejoint :
Un regard gourmand accroché sur celui de sa compagne, Tobias passe sa main dans le dos de Tris et l’enserre par la taille.
Tris sourit :
Bien sûr qu’à elle non plus, ça ne lui suffit pas. Elle reçoit le contact de ses lèvres avec félicité, maudissant chaque minute de sommeil de lui voler des moments d’intimité et de douceur avec lui.
La bouche nichée contre son cou, Tris sourit en se mordant la lèvre, comme à chaque fois que l’embarras lui coupe toute autre réaction.
Le jeune homme la serre contre lui, la bouche enfouie dans ses cheveux pendant quelques secondes, puis se lève et lui tend la main pour qu’elle en fasse autant.
Mark s’était éloigné de quelques dizaines de mètres. Voyant son leader bouger pour signaler le départ, Peter émet un sifflement strident entre ses lèvres pincées pour le rappeler. Mark relève la tête du buisson qu’il explorait, et revient avec des plantes dans les bras, de petites feuilles allongées vert émeraude, brillantes, aux bouts pointus, striées sur toute leur longueur, et comportant une tige surmontée d’une petite fleur blanche insignifiante en forme d’épi. Par-dessus la touffe, Mark a empilé de longues tiges parcourues de petites feuilles vert vif, aussi larges que longues, découpées et ciselées, qui diffusent une légère odeur acidulée sur son passage.
Fier de son éclat, Mark rit de voir leur tête ahurie.
Plus encore que l’audace de Mark, c’est la tête colérique de Christina qui provoque l’hilarité générale. Tobias tape l’omoplate de Mark d’un air de compassion faussement attristée.
Le convoi repart, longeant la clôture au plus près. L’après-midi est bien avancé quand ils atteignent la porte nord de la clôture. Le camion envoyé par Johanna, prévenue par Tobias, attend le groupe avec le dîner et le ravitaillement en carburant.
Il s’éloigne en toussant et en articulant d’une voix éraillée par l’essoufflement, à l’attention de Tris, hilare :
Dès que le camion est ravitaillé, Tobias reprend le volant et repart, il veut avancer un peu avant la tombée du jour. Ils n’ont fait que quelques kilomètres quand Mark tape sur l’épaule de Tobias.
Aussitôt, les réflexes d’Audacieux se réveillent dans le camion et tout le monde sort et arme son pistolet. Par réflexe, Tris préfère le couteau, et pose sa main sur le manche noir qui dépasse de la poche prévue à cet effet sur son pantalon noir.
Mark saute du camion et court vers le mur, à une dizaine de mètres, en direction d’un bosquet dense adossé contre le béton. Arrivé près de l’arbuste épais, il fait un grand geste pour inviter ses co-équipiers à le rejoindre.
Tobias approche prudemment du bosquet. Epais de deux mètres au moins, il semble impénétrable et est deux fois plus haut que lui et large de vingt pas au minimum. Si une fausse plante a été installée ici, sans aucun doute par le Bureau, c’est pour dissimuler quelque chose sans jamais dépendre des saisons ou des intempéries. Habitué désormais aux déclarations parfois bizarres de Tris, il ne remet pas en cause l’expertise de Mark, préférant la méfiance au déni. D’un signe, il enjoint chacun au silence.
Il contourne le buisson pour raser le mur en passant derrière. Il envoie Peter en faire autant de l’autre côté du buisson et demande à Christina de suivre son co-équipier. Tris emboîte le pas à son petit ami. De l’extérieur du bosquet, Mark passe ses doigts sur les feuilles et les fruits de l’arbuste, c’est très bien imité, vraiment très bien, mais c’est faux, il en est certain.
La main sur son arme, Tobias progresse en crabe, pas à pas, le dos collé contre la paroi du mur, en écartant les petites branches qui s’accrochent sur sa veste en cuir noir. Peter et lui sont sur le point de se rejoindre quand ils découvrent ce que cache le bosquet : une porte à hauteur d’homme est découpée dans le béton, un boîtier sur la droite attend l’entrée d’un code.
L’instructeur ne veut pas le laisser seul sans protection près du véhicule. Le jeune homme s’exécute et rejoint Christina : s’il se passe quelque chose là-derrière, il veut pouvoir être près de sa compagne.
Tobias regarde Tris avec intensité, sa communion avec Beatrice lui a peut-être encore soufflé la bonne réponse. Le jeune homme approche du boîtier, il est manifestement encore alimenté. En l’effleurant du doigt, il s’allume et réclame le code auquel les co-équipiers s’attendaient. D-E-S-T-I-N-E-E.
Dans un bruit sourd de pierre frottée, la porte recule dans l’épaisseur du mur, tirée par un vérin, libérant un nuage de poussière, puis bascule sur le côté. Aussitôt, une série de lumières s’allument automatiquement. Tobias arme son pistolet, imité par ses amis. Les sifflements des pistolets qui se chargent résonnent dans l’entrée bétonnée.
Mais Tris n’entend pas le laisser s’exposer tout seul. Elle lui emboîte le pas, malgré les protestations de Christina.
Peter, Christina et Mark s’empressent de rejoindre leurs amis. Ils s’arrêtent, bouche bée, en découvrant ce que protège la porte de béton. Là, au centre de cette clôture dont personne n’imaginait qu’elle avait un secret, derrière une paroi de plus d’un mètre d’épaisseur de béton, sont disposés une table, quelques chaises, un couchage métallique sommaire, des conserves sur une étagère, des affaires de secours.
Pendant que chacun scrute cet étonnant équipement, dans ce lieu qu’ils n’imaginaient pas dix minutes plus tôt, Tris réfléchit intensément :
Le leader se retourne vers sa petite amie, un pli barre son front.
Mais Tris ne l’a pas vraiment écouté, les yeux baissés sans rien voir, elle a sa posture caractéristique, celle par laquelle elle appelle ses souvenirs.
La jeune femme a les yeux fermés maintenant. Elle semble visualiser la conversation entre Beatrice et Uriah.
Crispé, Tobias baisse la tête un instant. Il se souvient des circonstances évoquées par Tris : Beatrice et lui venaient de se disputer au sujet de l’aveu qu’elle avait dû faire devant le tribunal, concernant la mort de Will. Beatrice pensait avoir perdu l’amitié de Christina et lui en voulait, et s’en voulait aussi, de la distance que cela avait créé entre eux deux.