Divergente 4 - Résurgence

Chapitre 30 : Chapitre 30

Par Naraauteur21

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Après un dernier sourire à la mère de Mark, Tris s’éloigne pour rejoindre ses compagnons de route. L’heure du déjeuner est passée depuis longtemps, tant la curiosité des villageois a été longue à satisfaire. Mais le jeu en valait la chandelle. Si toutes les animosités ne se sont pas envolées par magie, l’accueil a été finalement moins froid que prévu. Mark n’a pourtant pas levé ses conseils de vigilance, l’immense majorité du village ne s’est pas manifestée en faveur des visiteurs, certains habitants restent donc des dangers potentiels.

L’étang n’est qu’à deux kilomètres, Mark immobilise le camion à découvert, pour avoir une vision la plus large possible des alentours.

L’équipe partage le contenu de conserves emportées avec leurs bagages, en échangeant sur les événements de la matinée. Tous imaginent le bonheur de Johanna quand Jeff lui reviendra. Tobias a décidé de ne pas avertir Johanna par message, de lui réserver la surprise de sa vie lors du prochain ravitaillement. Il a promis d’emmener Jeff, s’il le veut, quand le groupe repartira pour la suite de l’exploration du mur. Il sera facile de procéder à une rencontre à l’une des portes de la clôture, en demandant à Johanna de s’y présenter.

Empathique, Tris essaie de se représenter le sacrifice qu’a pu faire Johanna, séparée de son fils pour une raison qu’elle ne connaît pas, sans doute dans des circonstances violentes ou désespérées. Le sérum de paix diffusé en continu aux Fraternels, puisqu’ils en mettaient systématiquement dans la recette de leur pain, avait sans doute permis à cette excellente femme de supporter la douleur de la séparation.

La jeune fille ressent comme un poids dans son cœur de ne pas avoir pu connaître sa mère, se réchauffer dans ses bras, se consoler grâce à son sourire. Ce voyage n’est pas qu’un pèlerinage sur le lieu du décès de sa sœur, c’en est aussi un sur la terre qui a vu vivre sa mère, avant qu’elle ne consacre toute son existence à la sauvegarde de la paix et des humains dans la cité close. Tris s’imprègne de ces paysages, de la vie de ces habitants écartés de toute considération pendant des décennies, car elle sent qu’ils lui fourniront les pièces qui manquent à son puzzle, les racines qui solidifieront son arbre de vie.

Ses compagnons ont revêtu les combinaisons thermiques fournies par le Bureau. Mark ne perd pas une miette de la silhouette de Christina, épousée par le vêtement de protection. La petite amie du leader sourit en le regardant à la dérobée. Son adoration frise la servilité, mais elle le pense sincèrement attachée à la belle jeune fille brune. Elle ne sait pas si Christina le repousse par manque d’attirance ou parce que le deuil de Will n’est pas terminé dans son cœur. Tris se promet d’avoir une conversation avec elle. Pour l’heure, la combinaison qu’elle a enfilée l’enserre tant que l’angoisse monte dans tous ses membres jusqu’à sa poitrine. A moins que ce ne soit le violent souvenir de sa chute dans le tunnel lors de la remise en eau du lit de la rivière, qui étreint ainsi sa gorge et lui pique les yeux. Il lui semble encore ressentir les pincements intolérables du froid dans son dos, sa nuque, jusqu’au bout des doigts et des pieds, alors que l’eau glacée l’enveloppait pour l’endormir. La jeune femme se souvient que sa sœur craignait le pouvoir de l’eau aussi, son impuissance à la contrôler. Tobias lui a sauvé la vie ce jour-là dans les souterrains et l’accident les a rapprochés, indéniablement, même si Tobias a continué de lutter pour garder ses distances.

Mark n’a pas enfilé de combinaison, la température de la mare ne lui pose pas de problème à cette époque de l’année. Il plonge. Quand il réapparaît, quelques mètres plus loin vers le centre de l’étang, il se retourne en rejetant une gerbe d’eau emprisonnée dans ses cheveux et invite le groupe à le regarder nager quelques mètres pour découvrir les gestes de base. Puis il leur demande de descendre dans l’eau. La combinaison protège les corps de la griffure du froid et de l’engourdissement. L’enseignant du jour passe auprès de chacun d’eux pour corriger les mouvements, donner les consignes, guider les gestes. Au bout d’une demi-heure, il sort de l’eau et les laisse, depuis le bord, continuer à s’entraîner, criant un conseil, critiquant un mouvement, corrigeant une posture. Les élèves sont plutôt bons. Tris peine à s’écarter du bord, Mark la repousse avec une longue branche. Il s’affaire à la préparation du campement, jetant un œil régulier à ses élèves, dictant un exercice pour fixer un mouvement plus rigoureux.

Quand les quatre novices aquatiques sortent de l’eau, transis de froid, la combinaison ayant cessé son effet protecteur, un grand feu brûle, autour duquel ils viennent se réchauffer. Sur un coin du brasier excentré, une casserole d’eau bouillante exhale les odeurs des plantes que Mark y a fait infuser. Il les incite à boire tous un gobelet de l’infusion.

Tout en leur parlant du bord, Mark s’est occupé du bois, a lancé le feu et coupé des branches sur l’un des saules qui se penche gracieusement au-dessus de la mare. Le plan d’eau a la forme d’un grand huit, l’eau opaque ne permet pas de savoir sa profondeur. Il est bordé sur une bonne moitié, sur le bord opposé au campement, par de nombreux arbres et arbustes. Les saules étendent au-dessus de l’eau leurs bras dégoulinants de feuilles vert clair et de tiges souples mouvantes au gré du vent, étirées vers le centre pour caresser la surface.

Pendant que ses amis se réchauffent de son infusion auprès du foyer, Mark se lève et approche à pas de loup du bord de l’étang, le scrutant sans cligner des yeux, en marchant sur le bord en crabe. Il arbore un arc qu’il tient bandé à hauteur de son épaule, et vise la surface en miroir du plan d’eau, sur lequel se reflètent des étincelles de lumière fugaces. A peine la surface est-elle ridée par le déplacement gracieux d’insectes aux longues pattes semblant glisser sur l’eau. L’équipe le regarde avec curiosité et même un brin de moquerie.

Sa flèche sommaire – un simple bâton droit taillé en pointe durcie au feu, avec une feuille enfilée dans une fente à l’autre bout – fuse soudain et disparaît dans l’étang. Mark la suit dans un plongeon puissant et tendu qui dérange à peine la surface. Il remonte quelques secondes plus tard, tenant fermement dans ses bras un poisson énorme qui se tord vainement pour échapper à la flèche qui le traverse de part en part. Mark le lance loin sur la berge pour qu’il ne retourne pas à l’eau à force de remuer.

Christina regarde bouche bée le poisson. Elle n’en a jamais vu de si gros. Peut-être même qu’elle n’en a juste jamais vu du tout, sauf en image. Il est presque aussi large que la carrure de Mark. Il doit peser au moins cinq kilos.

En fin d’après-midi, c’est Tom, juché sur Tonnerre, qui approche de l’étang, missionné par la mère de Mark pour ramener le poisson. A côté du cheval, un homme grisonnant marche en guidant la monture à l’aide de son licol. Mark va à la rencontre de son père et lui fait une franche accolade. La ressemblance ne peut laisser aucun doute sur leur lien de parenté. Mark est l’exact mélange de son père et de sa mère, ressemblant bizarrement en tous points aux deux. L’homme, taciturne et discret, se contente de saluer simplement les campeurs, mais il est manifestement heureux de revoir son fils.

Tris pense à toutes ces familles déchirées par la Cérémonie du Choix du temps des factions. Des séparations censées forger la soumission des novices à leur faction d’adoption, et à s’y sentir liés, tout lien antérieur étant brisé. Les « jours des familles », une par période d’initiation, ne pouvaient pas suffire à apaiser les blessures liées à ces déchirements familiaux. Elle soupçonne bien plus d’éliminations d’opposants que les habitants n’ont pu en avoir connaissance, pour juguler les rebellions contre ces règles inhumaines. Les disparitions soudaines chez les Audacieux ne devaient pas être les seules.

Une fois que le père de Mark est reparti avec le poisson, et Tom toujours à cheval, le groupe est sommé de retourner s’entraîner dans l’eau.

Tous retournent dans l’eau, le temps que la combinaison les protège du froid. Mark surveille les progrès, lance des conseils. Au bout de l’heure, tout le monde flotte même si la profondeur de l’étang ne permet plus de faire de pause pieds au fond. Pendant les exercices, Mark a taillé de nouvelles flèches pour son arc de fortune. Une fois les nageurs agglutinés autour du feu pour se sécher à nouveau, il s’éloigne avec son arme silencieuse.

Embrochés sur deux de ses flèches, Mark porte sur l’épaule le produit de sa chasse : cinq oiseaux gris et noir n’ont pas volé assez vite pour échapper à son arc. Les yeux ronds de surprise, le petit groupe contemple les proies emplumées se balancer mollement sur les tiges de bois.

Sa modeste explication soulève l’hilarité dans le groupe. Une fois revêtues leurs tenues d’Audacieux, plus chaudes et confortables que les combinaisons thermiques grises, les campeurs viennent prendre leur deuxième leçon de la journée : aucun d’eux n’a jamais plumé d’oiseau auparavant ! Quelques fous-rires et cris stridents plus tard, provoqués par les hommes poursuivant les filles avec les entrailles des pigeons, les proies rôtissent au bord du feu.

Mark se penche sur elle et fait semblant de lui parler à voix basse :

Tobias sourit, alors que Mark se prend une millième bourrade dans les côtes. Tris s’étrangle de rire devant l’air faussement offusqué de son amie.

La nuit est tombée et Tobias retrouve sa méfiance de soldat.

Une fois cuits à point, les pigeons rôtis sont distribués aux équipiers. Tris va s’asseoir près de Tobias pour mordre dans la chair de sa brochette. Le contact avec le jeune homme lui manque. Depuis leur départ en mission, la jeune femme expérimente la frustration et l’oppression impatiente qu’elle provoque dans sa poitrine. L’éducation Altruiste de Tobias lui a inculqué une retenue en public que Tris regrette autant qu’elle la fait sienne. La jeune fille se contente de se serrer contre lui pour profiter de la viande providentielle rapportée par leur compagnon.

Tobias fixe sa petite amie. Il a parfaitement saisi son allusion, Tris n’a pas besoin de développer.

La jeune fille pose le bout de ses doigts sur ses lèvres pour le dispenser de se poursuivre.

Tobias sourit doucement et enserre de son bras les épaules de sa petite amie.

Tris acquiesce et va avec ses compagnons s’installer dans le camion. Le chef d’expédition vérifie son armement et repère discrètement les fils piégés installés par Mark. Ce dernier le rejoint près de l’âtre. La nuit est totale et le feu rougeoyant projette des ombres inquiétantes sur le camion tout proche.

Les deux hommes s’installent sur des pierres chacun scrutant une partie opposée du camp.

L’homme de la Marge se penche pour ramasser une poignée de terre sableuse à ses pieds. Il connaît chaque recoin, chaque matière, chaque plante de sa région.

Chaque bruit aussi.

Immédiatement, Tobias se met en alerte, sans bouger un cil. Ce qu’il fait en ce moment, c’est le guet. Mark l’avertit qu’un danger approche.

L’Audacieux sur le qui-vive comprend parfaitement l’allusion. Il ramasse négligemment son gobelet métallique vide, et tend le bras pour taper plusieurs fois très fort sur la carrosserie du camion. Le bruit résonne dans tous les environs :

Dans le camion, Christina, Peter et Tris se réveillent en sursaut.

Mais Tris saute sur son amie et l’enjoint immédiatement au silence en plaquant sa main sur sa bouche.

Alertés par la voix inquiète de leur amie, Peter et Christina sautent sur leurs pieds et saisissent leur arme sans un bruit. Tris sort en premier et rejoint Tobias en souriant comme si la situation était normale :

Christina et Peter braquent leur torche sur Tobias et Mark, la main sur leur arme à la ceinture. Ce dernier montre discrètement dans le faisceau de lumière aux équipiers quatre puis trois doigts. Sept.

Mais cette fois, la discussion soi-disant anodine ne fait plus illusion, les « visiteurs » se savent découverts et s’élancent. Le craquement provoqué par la progression des agresseurs se fait entendre : le piège a marché et les ombres passent à l’attaque. Tobias hurle :

Aussitôt, Tobias s’élance aussi, les torches posent leur rayon sur des hommes vêtus de noir et cagoulés qui se jettent sur le groupe dans un grand bond. Le feu projette une lumière faible sur la scène, mais assez pour matérialiser l’attaque des hommes. L’un d’eux se précipite sur Mark, celui-ci lui lance au visage la poignée de terre sèche qu’il a ramassée une minute plus tôt. L’homme crie et stoppe net en se frottant les yeux. Mark saisit vivement la casserole d’eau chaude posée au bord du feu et envoie son contenu sur les mains de l’agresseur pour qu’il lâche son arme. L’homme hurle sous la brûlure, se précipite vers l’étang et y saute pour calmer la douleur cuisante occasionnée par l’eau bouillante.

Pendant ce temps, les autres attaquants se sont jetés sur les campeurs.

Des coups de feu déchirent la nuit, provenant des agresseurs ou des co-équipiers, personne ne sait. Des cris zèbrent l’obscurité. Les ex-Audacieux répondent, et les coups pleuvent. Deux hommes s’en prennent à Tobias, tentant de neutraliser celui dont ils ont bien identifié qu’il dirigeait les opérations, ce dernier blesse l’un d’eux à la jambe d’un puissant coup de pied, et il s’effondre en gémissant. Quatre hommes se jettent sur les filles et Peter. Les réflexes des exercices de combat ressurgissent en une seconde et Tris désarme d’un coup de pied l’homme qui s’est élancé sur elle. D’un coup de coude à la tête, elle l’envoie au sol. L’homme balaye ses pieds pour la faire chuter. Elle roule sur le côté, dégaine et elle lui tire dans le bras pour le neutraliser. L’homme hurle de douleur. Il parvient à se relever prestement et prend ses jambes à son cou, une main pressée sur sa blessure.

Peter, aux prises avec deux hommes, est en difficulté. Désarmé par un coup, assailli de toutes parts, seul son entraînement d’Audacieux lui permet d’esquiver quelques poings. Mark arrive par derrière en courant et fouette le visage d’un des assaillants de son arc en bois de saule. Peter en profite pour finir de l’assommer en projetant son comparse sur lui violemment. Un coup de feu retentit et le second assaillant s’écroule en criant : Tris vient de lui tirer une balle dans l’épaule, juste quand Tobias parvient à se débarrasser de son deuxième adversaire, et se retourne vivement pour porter secours à ses compagnons.

Christina, elle, s’est jetée sur son agresseur, et a utilisé sa petite taille pour le frapper des poings dans les côtes et du genou dans le bas-ventre. L’homme tombe à genoux en gémissant. C’est Mark qui accourt pour lui porter secours et achève de l’assommer d’un violent coup de pied dans la mâchoire.

Trois agresseurs ont pu prendre la fuite, dont un par l’étang dans lequel il s’est jeté. Trois des quatre assaillants maîtrisés sont blessés par balle. Peter et Tobias ligotent vivement leurs mains dans le dos, ce qui leur arrache des cris de douleur.

Peter n’insiste pas. Mark arrache les cagoules des assaillants neutralisés. Le feu produit assez de lumière pour montrer son visage affichant une immense déception. Manifestement, il connaît les hommes.

Derrière les hommes réglant leurs comptes, Tobias entend tout à coup un petit bruit de vêtements. Tous se retournent, Christina vient de s’affaler par terre. Mark se rue sur elle en même temps que Tris.

Au sol, Christina ne répond pas tout de suite, Mark la saisit par les épaules et sent un liquide chaud et poisseux sur sa main, la jeune fille saigne.

La jeune fille se précipite dans le camion pour chercher la boîte contenant quelques accessoires de premiers soins. Tobias retire la veste de Christina pour observer sa blessure, la faisant geindre. Mark file au camion et ramène une grosse poignée de plantes et une bouteille d’eau, il récupère la casserole qu’il a jetée, y mélange ses plantes et l’eau et pose le tout sur le feu. Plus personne ne s’occupe des quatre agresseurs ligotés, dont trois sont également blessés. Tris revient avec la boîte et se jette près de son amie. Après avoir examiné le bras de la blessée, Tobias rassure ses amis :

Peter, assis sur une pierre près du feu pour reprendre son souffle, observe la scène, impuissant.

Peter s’exécute et revient en courant avec un tee-shirt qu’il déchire en bandes, en gardant un œil sur les hommes ligotés au sol. Mark malaxe dans la casserole d’eau qui tiédit, les feuilles qu’il y a jetées pour en faire une sorte de pâte.

Il sourit, mais il reste concentré sur ses plantes, il veut soulager rapidement sa chère Christina. Il aplatit les feuilles de plantain ramollies, les applique sur la blessure et bande le bras par-dessus. Puis il sert une tasse de l’infusion d’écorce de saule à Christina.

Christina trempe les lèvres dans le breuvage et le recrache aussitôt.

Christina fait la grimace mais obtempère et bois toute la tasse en frissonnant de dégoût.

Frustré, Peter lève les yeux au ciel, son seuil de magnanimité est largement dépassé, mais il se souvient amèrement de la seule fois où Quatre l’a assommé, quand il a tenté de jeter Beatrice au fond du gouffre des Audacieux. Il n’en est plus là, mais pour autant, il n’a pas envie de s’opposer au leader du groupe. Il va donc tirer sans ménagement les hommes au sol et les place dos à dos, en changeant leurs liens de côté pour qu’ils ne puissent pas se les défaire mutuellement. Les hommes grognent alors qu’il les déplace. Puis il donne à boire aux blessés un gobelet de l’infusion de Mark.

Mark aide Christina à se lever et l’accompagne en la soutenant, pour s’installer dans le camion.

Le botaniste revient vers ses compagnons près du feu. Il annonce :

De puissantes torches éclairent le chemin où marchent les chevaux. Les trois cavaliers arrivent près du camion et mettent pied à terre.

Mark présente ses co-équipiers et raconte l’attaque. Le chef voit les quatre prisonniers. Il ordonne à l’un de ses accompagnateurs de ramener le prisonnier indemne au village, de l’enfermer, et de revenir avec un attelage et l’infirmier du village pour les trois autres. Durant une heure, le chef interroge chacun, équipe comme agresseurs. Puis Tobias explique la raison de leur venue, évoque le projet d’extension du lac.

Quand il repart avec les trois prisonniers, il est plus de minuit. Tobias prend le temps d’attirer Tris un peu à l’écart :

Enfin ! Tris n’attendait que ses lèvres depuis des heures, des jours, des siècles. Les tensions du combat retombent et elle se serre contre son buste. Elle a affronté son premier combat réel et tout l’acharnement qu’elle a mis à l’entraînement lui a peut-être sauvé la vie, ainsi qu’à ses amis. Elle savoure ce baiser avec délectation. Toute la force tranquille de Tobias, à l’opposé de sa propre rage bouillante, s’écoule de sa bouche dans sa gorge et descend dans sa poitrine, comme un antidote à toute la laideur, la violence des hommes. Cet homme contre elle est l’antithèse de tous ces vices. Il lâche doucement sa bouche, et Tris n’arrive plus à rouvrir les yeux, soudés par le bien-être.

Les quatre compagnons encore debout remettent de l’ordre dans le camp malmené par les bagarres et s’installent dans le camion pour dormir quelques heures.

Le lendemain matin, comme à son habitude, Mark est réveillé le premier. Il sort du camion, ravive le feu et met de l’eau à chauffer avec deux poignées de ses plantes curatives de la veille. Puis il s’éloigne du camp quelques minutes. Ses mouvements réveillent les autres, tout le monde se lève. Christina grimace en tenant son bras. Tris fait chauffer une autre casserole d’eau pour faire de la chicorée. Dès que l’eau fume en surface, elle en sert dans les gobelets qui se tendent vers elle puis elle s’installe tout près de Tobias. Le jeune homme est content de pouvoir la prendre par les épaules, leurs contacts sont limités depuis des jours, cela lui manque. Il pose un baiser sur les lèvres de Tris et boit avec délice la boisson aromatisée.

Quand Mark revient quelques minutes plus tard, il tient d’une main, par les oreilles, un lapin et de l’autre une poignée de plantes terminées par de toutes petites fleurs violettes, fraîchement arrachées avec leur racines.

Sous le regard effaré de ses quatre amis, il explique que le malheureux animal s’est pris dans l’un des collets posés la veille pendant qu’ils s’entraînaient à la natation.

Mark enlève le bandage. La plaie est rouge et gonflée mais elle ne saigne plus et elle ne s’infecte pas, il est content de son aspect. Il récupère dans l’eau les feuilles de plantain cuites et tièdes et reforme le bandage avec une nouvelle bande de tissu. Puis il sert l’infusion d’écorce de saule à Christina qui fait la moue.

La jeune fille, étonnamment, ne proteste plus et obéit. Elle s’empresse ensuite de réclamer de la chicorée pour dissiper l’amertume du saule dans sa bouche.

Tris, Tobias et Peter retournent ensuite s’entraîner à la nage. Peter semble doué et progresse rapidement, traverser l’étang ne l’impressionne plus.

Pendant ce temps, Mark, assis près de l’étang, surveille ses élèves en dépeçant son gibier, et lance quelques conseils. Il arrange avec quelques branches une broche improvisée au-dessus du feu et y place le lapin à cuire doucement. Christina, chargée de la garde grâce à son bras droit indemne, surveille les environs et scrute du coin de l’œil tous les gestes de Mark avec intérêt.

Quand les combinaisons ne les protègent plus du froid, Tobias, Tris et Peter sortent de l’eau, transis.

Tris s’approche vivement, très intéressée par la proposition, ses cheveux sont emmêlés et ternis par l’eau opaque de la mare. Mark saisit une poignée des plantes qu’il a ramenées plus tôt et frotte dans ses mains les tiges et les racines, avec un peu d’eau. En quelques secondes, une mousse verdâtre apparaît entre ses mains.

Tris ne se fait pas prier, deux minutes plus tard, elle accepte avec délice l’eau chaude sur ses cheveux que Tobias lui verse doucement. La mousse emporte avec elle les résidus qui ternissaient ses cheveux. Peter et Tobias en font autant, puis Mark propose à Christina de l’aider à rincer ses cheveux noirs pendant que ses amis revêtent des tenues plus chaudes et confortables dans le camion.

Ensuite, tous demandent à voir l’emplacement et la technique des collets que Mark a utilisés pour piéger le lapin. Il leur explique comment il a observé leurs lieux habituels de passage grâce à leurs traces et leurs déjections, et formé une boucle terminée par un nœud coulant, fixé à une plante solide, avec le fil fin emporté dans le camion. Une fois empêtré dans le fil, plus l’animal tire, plus il s’emprisonne.

De retour au camp, le lapin plusieurs fois retourné sur l’axe de la broche embaume tout le camp. Chacun savoure, à l’heure du déjeuner, un bon morceau de la viande inédite.

Pensif depuis quelques minutes, Tobias jette un œil à sa petite amie, avec un sourire de connivence, puis il s’adresse à Mark :

Tris sourit à son leader en retour. Elle avait raison de lui faire confiance, il a su prendre en compte l’avis de ses co-équipiers, et revenir sur une décision inappropriée. Surtout, il a su dépasser sa méfiance naturelle, de nature à pénaliser le groupe tout entier.

En réalité, Tobias a beaucoup réfléchi. Même si la douleur s’est miraculeusement tue quand il pense à Beatrice, certains souvenirs de leurs disputes, de leurs secrets, lui reviennent en mémoire, comme des avertissements. Tris, malgré son inexpérience, a déjà montré souvent sa sagesse. Il doit apprendre à faire confiance, plus qu’il ne l’a fait dans le passé.

 Mark, pas plus surpris que ça, lui adresse un sourire reconnaissant en hochant la tête. Il a joué sa meilleure carte, et il a gagné sa place parmi eux. Christina, elle aussi, sourit.




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