Tris laisse le bus qui l’emmène à la ferme de Jeremy, brinquebalant sur la route inégale, la bercer mollement. Elle sourit vaguement en repensant à l’expression de ses compagnons de route quand elle est montée dans le bus, étonnés de voir une jeune Audacieuse les suivre aux travaux agricoles. Tous étaient vêtus de la tenue traditionnelle des Fraternels.
Par moments, Susan entame un babillage sur l’activité de la ferme de Marcus, dit Jeremy, sur Caleb, ou sur les cheveux de Tris sur lesquels elle ne cesse de s’extasier.
La petite amie de Tobias laisse Susan lui faire une grosse tresse, tout en réfléchissant. Déjà, elle n’est pas complexée par sa cicatrice, elle lui rappelle chaque jour la valeur de la vie, la chance qu’elle a eue d’être formée pour se défendre, et surtout, le bonheur d’avoir des amis.
Et puis Tris n’est pas trop d’humeur à parler. Cela fait plusieurs nuits qu’elle dort mal, et elle est certaine que Tobias s’en est aperçu. En se réveillant en sursaut, elle trouve toujours ses bras sur ou autour d’elle pour l’aider à se rendormir. Nul doute que les révélations sur ses ancêtres, et en particulier leur espérance de vie si courte, est la raison de son inquiétude.
Pourtant, la jeune femme se dit qu’elle n’a pas peur de mourir, enfin, elle le croit. Beatrice, même si elle avait fini par aimer la vie, par avoir envie de la vivre pour l’amour de ceux qui l’entouraient encore, n’avait pas peur de mourir pour défendre la moindre vie, la moindre de ses valeurs. Elle a même défié la mort plusieurs fois. Une fois de trop. Sans avoir sa fougue irraisonnée et parfois suicidaire, Tris comprend aujourd’hui mieux son sacrifice. Peut-être la lecture des archives des Prior lui a-t-elle ouvert les yeux sur la vraie raison de son existence, sur son destin. Peut-elle lutter contre ? Le doit-elle ? Ses parents étaient les gardiens de la boîte, ils l’ont défendue jusqu’au bout. Beatrice a donné sa vie pour éviter à toute la population de Chicago d’être lobotomisée. Caleb a travaillé pour lui donner la vie, à elle, afin de donner une chance à la ville de poursuivre l’œuvre de Beatrice, et aux Divergents de trouver leur place, de prouver leur absolue nécessité pour la réparation génétique de l’être humain. Mais elle ? Quelle doit être son œuvre ? Pourquoi Caleb n’était-il pas l’héritier apparent ? Beatrice est partie car elle avait accompli la mission pour laquelle elle était destinée. Et son œuvre à elle ? L’eau ? Tris n’y croit pas. Tôt ou tard, les scientifiques auraient trouvé la solution.
Elle ferme les yeux, appelant au secours ses illustres ancêtres, pour qu’ils lui soufflent la réponse. Mais elle ne parvient qu’à ressasser ses cauchemars. Selon les nuits, elle se retrouve au bord d’un gouffre sans fond, poussée par une force irrésistible, et elle tombe en entraînant Tobias, Christina et tous ses ancêtres avec elle, dans un grand cri.
Susan voit bien que son amie est pensive, voire renfermée. Ce n’est pas habituel chez elle. Mais son éducation Altruiste lui interdit de se montrer curieuse. Elle a été étonnée quand, la veille, Tris est venue rendre visite à son frère, pour lui demander de profiter du trajet de Susan vers la ferme Fraternelle de Marcus, où elle travaille. La jeune fille a raconté à son frère une partie de ses découvertes dans les archives secrètes des Prior. Assez pour l’intéresser, lui livrer des bribes de l’histoire et de la destinée familiale, mais pas suffisamment pour effrayer Caleb avec ses craintes de décès prématuré. Caleb s’est mis en colère quand Tris lui a refusé l’accès à ces archives secrètes.
Butée, l’héritière des Prior a levé la tête, les yeux fermés, pour tenter de retrouver son calme, les poings serrés, manifestement déchirée par des sentiments contradictoires. Le regard qu’elle a lancé à Caleb, il l’avait déjà vu, une fois, dans les prunelles de Beatrice, juste avant qu’elle ne saute à la gorge de Peter chez les Fraternels, quand il l’avait accusée de semer la mort dans son entourage.
Puis, elle a tourné les talons et quitté l’appartement. A l’orphelinat, la jeune fille s’est rendue en salle de sport pour se défouler sur le sac de frappe. Remontée chez elle, les mains et les coudes rougis, même les câlineries de Tobias n’ont pas réussi à la détendre complètement.
Tris a hoché la tête.
Mystérieusement, Tris fait un signe de dénégation.
Mais Tris n’avait pas vraiment laissé la tension s’apaiser de la soirée. Maintenant, dans le bus, Susan n’ose pas interrompre les réflexions de la sœur de Caleb. Ce dernier est resté renfrogné toute la soirée après le départ de sa petite sœur au tempérament de feu. Susan n’a pas réussi à le dérider non plus. Et elle voit bien que la jeune fille est tout aussi peinée de leur conflit, elle-même devant sans doute batailler contre sa conscience, ses questions et ses dilemmes.
Susan n’a pas osé demander à son amie la raison de sa venue à la ferme. Leur dispute, Caleb et elle, a coupé court aux éventuelles explications que Tris aurait pu donner sur cette visite.
Pour l’heure, la petite amie de Tobias essaie de se concentrer sur le paysage qui défile par la vitre du véhicule. De ce côté de Chicago, juste après les dernières ruines de la cité, les terrains sont plats, battus par le vent. Depuis le recul du lac, le climat s’est asséché et les espèces végétales autrefois adaptées à l’humidité entretenue par l’évaporation de l’eau du lac, ont laissé place à des espèces mieux adaptées à la sécheresse. Avec la nouvelle exploitation, les espaces s’organisent progressivement en fonction des cultures qui démarrent et sculptent les couleurs et les formes des parcelles.
Quand Jeremy – alias Marcus – a sollicité l’attribution de terres pour monter son exploitation agricole, Tobias, ignorant qu’il s’agissait de son père, avait conseillé à Johanna de ne pas l’installer sur le côté nord-est de la ville, à l’extérieur de la clôture, là où, si le projet fou de Tris se réalisait, les terres seraient bientôt inondées. Il avait donc fallu creuser des puits, et mettre des pompes, mais cela éviterait le crève-cœur, plus tard, de devoir abandonner toute l’exploitation. Jeremy s’est donc installé sur les terres attribuées, en rénovant d’anciens entrepôts autrefois construits à l’écart de la ville, avec l’autorisation, toutefois, d’utiliser les terres encore gorgées d’eau à l’embouchure du canal de la rivière au lac, pour cultiver la chicorée, le cresson et d’autres plantes avides d’humidité. Jeremy a souhaité s’installer à l’intérieur de la clôture. Son exploitation se veut la plus écologique possible. Les trajets pour aller vendre ou échanger la production sur la place commune sont plus courts, et limitent les dépenses. Par ailleurs, il espère ainsi que la clôture puisse protéger un peu ses cultures de l’apport de graines OGM des autres fermes, portées par le vent.
Le bus qui fait la navette entre Chicago, la ferme Fraternelle, située dans l’enceinte de la clôture, et une autre exploitation plus à l’ouest de l’autre côté du mur, s’arrête devant l’entrée de l’allée menant au bâtiment principal de la ferme de Marcus. Tris, Susan et quelques ouvriers agricoles équipés de paniers en descendent et se dirigent vers le hangar de stockage des matériels, pour commencer leur journée. La sœur de Caleb se met du regard à la recherche de Marcus. Elle n’a pas longtemps à attendre, le père de Tobias attend ses amis et collègues sur le pas du hangar.
La jeune fille acquiesce, elle se souvient avec une bouffée de chaleur du procès de Marcus. Les révélations avaient bouleversé Tobias et tiré un trait sur un pan douloureux de sa vie. Mais surtout, il l’avait embrassée, rendu fou de jalousie par ses soupçons de rapprochement entre elle et Matthew. Jamais elle n’oubliera ce moment de lumière.
L’offre du fermier va l’obliger à révéler son arrangement avec Marcus à Tobias. Pas sûr que ça lui plaise, et il demandera évidemment pourquoi elle en est arrivée là. Mais au fond, Tris se dit que c’est mieux. Le souvenir diffus dans son esprit, des cachoteries, dissimulations et mensonges entre sa sœur et Tobias lui laisse une amertume qu’elle ne veut pas installer entre son petit ami et elle. Elle lui expliquera.
La jeune femme passe la matinée assise dans le hangar, juste à l’entrée, à partager la tâche de Susan. La jeune ouvrière agricole lui explique son travail du jour :
Très intéressée, Tris observe avec attention les gestes de Susan, qui entrecroise dans un ordre bien précis les longs brins blonds et ocres, pour obtenir les parois ondulantes d’une coupe à fruits.
Tris se dit que c’est une bonne idée. Et que même les végétaux déficients ont besoin de revenir à une pureté génétique pour ne pas dégénérer et aller à leur perte. Elle se promet de soutenir autant qu’elle le pourra l’action de la ferme Fraternelle auprès du conseil de la Gouvernance. Elle n’est pas étonnée que les connaissances de la nature rapportées de la Marge aient pu immédiatement être valorisées ici. Les compétences de Mark ont sidéré tout le monde, elle en tête.
La matinée passe vite. Tris n’a pas la dextérité de Susan, mais comme il n’est pas nécessaire de lui expliquer plusieurs fois les méthodes, elle apprend rapidement. Sa coupe n’est pas tout-à-fait symétrique mais les brins sont bien entrecroisés, serrés et les extrémités bien dissimulées. Son objet n’est peut-être pas vendable en raison des défauts de l’inexpérience. Elle demande à Susan de lui mettre de côté, elle l’achètera dès que ses finances seront rétablies. Pour l’heure, la saison permet de récolter des légumes, des plantes, et rémunérer les ouvriers agricoles avec, mieux vaut conserver les objets pour l’hiver. Tris estime que c’est une leçon ancestrale que de devoir suivre le rythme de la nature et des saisons, de s’y adapter, et non le contraire.
Pendant la pause déjeuner, les ouvriers se regroupent dans le hangar, car le ciel menace d’éclater en pleurs. Ceux qui avaient apporté leur repas vont le chercher, entreposé dans un endroit frais, une cave enterrée dans le hangar. D’autres prélèvent sur leur revenu journalier œufs, tomates, carottes ou pommes pour se restaurer. De petits groupes joyeux se forment ça et là pour partager et prendre un peu de repos. Tris apprécie l’ambiance de travail et le rapport entre les ouvriers, tout ne peut pas être aussi noir dans la tête de Marcus. En tout cas, tout laisse croire à une vraie métamorphose et l’engagement sur un chemin bien différent de celui qu’il poursuivait en tant que leader des Altruistes et surtout en tant que mari et père.
Si Matthew a dit vrai lors du procès de Marcus, celui-ci peut avoir développé des qualités d’Altruiste. Ce que Tris voit ici, dans sa ferme, semble corroborer cette théorie. Le chef d’exploitation approche justement de Susan et Tris.
Marcus sourit.
Tris hoche la tête. Marcus s’assoit sur une souche en s’appuyant sur un genou. Les travaux de la ferme doivent être rudes pour lui. La jeune fille cherche dans ses souvenirs pour évaluer cet âge. Plus de cinquante-cinq ans, selon ses calculs. Ses yeux sont du même bleu que ceux de Tobias, il ne pourrait pas le renier. Il lui a également transmis sa grande taille et ses sourcils fournis. Pour le reste, le fils tient plutôt de sa mère. Tout en croquant dans sa pomme, Marcus engage la conversation :
La jeune femme jette un œil à Susan. Tout ce qu’elle a lu l’enferme dans une culture du secret, qu’elle ne sait pas si elle doit perpétuer ou non.
Marcus accepte d’un signe de tête.
A l’extérieur du hangar, la pluie commence à tomber, fine et drue, comme souvent à Chicago. Les petits groupes mettent rapidement les reliefs du repas biodégradables sur le tas de compost et brûlent le reste. Tris constate que l’écologie s’organise sans discuter dans cette exploitation. Puis chacun vient chercher le programme de l’après-midi, souvent modifié en cas de pluie. Marcus répartit les tâches en fonction des compétences de chacun.
Mais Susan opine du chef en souriant. Caleb lui a déjà signalé avec amusement l’obsession de Tris, à son arrivée, pour la pluie et les douches. Les sourcils relevés, Marcus assigne donc Tris au nettoyage des seaux, outils, abreuvoirs et au remplissage de ces derniers en puisant l’eau du puits le plus proche.
En quelques minutes, plus un seul morceau de tissu de sa tenue n’est sec, plus une seule mèche de cheveux. Même ses pieds, au fond des bottes pataugent dans l’eau qui y est descendue par capillarité. Ses arcades sourcilières servent de gouttière, et l’eau perle de son nez et de son menton. Mais Tris sourit et s’acquitte avec plaisir des tâches confiées. Dès que les seaux sont propres, elle les laisse recueillir l’eau d’une gouttière percée qui descend du hangar. Elle remplit l’abreuvoir tout autant avec l’eau du puits qu’avec la récupération de l’eau du toit oblique de la grange. Quand elle a fini, elle termine la journée à désherber les carrés cultivés de simples – aromatiques, médicinales, condimentaires – juste derrière le hangar. Durant tout l’après-midi, les ouvriers affairés dans le bâtiment grand ouvert lui jettent des regards étonnés.
Tris, elle, savoure ce moment de solitude inattendue, et réfléchit. Elle se demande ce que Marcus va bien pouvoir lui apprendre sur ses parents, et peut-être sur son destin. Elle laisse vagabonder son imagination aussi sur l’expédition qui approche, et les paysages et surprises auxquels l’équipe va se frotter.
Quand Marcus fait retentir la cloche qui sonne la fin de la journée, destinée en temps habituel à prévenir bruyamment même les ouvriers en activité sur les parcelles plus éloignées, Tris n’a pas vu le temps passer, même si elle reconnaît la pénibilité du travail agricole.
Le chef de l’exploitation répartit les gratifications en nature. Tris s’aperçoit que le partage est très humain. Même si les gratifications sont équivalentes pour tous, la jeune femme voit des légumes changer de panier, après la distribution, les générosités s’exerçant en faveur des familles les plus démunies. Elle suit le mouvement et contribue aussi à l’effort général. Le père de Tobias lui a préparé des carottes, une salade, des pommes de terre de garde, et une bouteille de jus de pomme. Cette dernière rejoint le panier d’un homme père de famille, qui la remercie avec un grand sourire, le jus de fruit ravira ses enfants à coup sûr.
Elle convient avec Marcus de venir à la ferme un jour sur deux, pendant deux semaines, ce qui lui permet de reprendre l’entraînement et participer aux préparatifs de l’expédition.
Dans le bus, dégoulinante, Tris se place débout au fond du véhicule, afin de ne pas tremper les sièges, Susan s’installe près d’elle pour bavarder. Dans le loop, les passagers la dévisagent avec curiosité. En arrivant à l’orphelinat, fourbue, elle traverse le bâtiment sur la pointe des pieds pour limiter les traces humides.
Dans son appartement, Tobias regarde sa petite amie rentrer avec étonnement, les bras croisés et un sourire navré au coin de la bouche. Il se demande bien quelle lubie a pu encore mettre Tris dans cet état invraisemblable. Elle lui sourit en posant son panier sur la table.
Elle récupère quelques vêtements secs et va à la salle de bain. Son compagnon la suit, il a un sentiment d’inachevé dans cette discussion. Il frappe à la porte et entre. Tris se tortille pour retirer ses vêtements mouillés qui lui collent au corps.
Le jeune homme essaie de réfléchir. Jamais il n’a vu Tris dispendieuse. Les dépenses les plus élevées sont celles des vêtements Audacieux. Les vestes en cuir sont coûteuses, mais sinon… Comme ça ne le regarde pas vraiment. Malgré sa curiosité, il ne pose pas la question.
Tris rit.
Tobias secoue la tête d’un air désapprobateur.
Tris interrompt ses gestes un instant, et ferme les yeux, comme elle aime le faire pour ses réflexions introspectives.
Mais il ne finit pas sa phrase. Le mystère de la connexion entre Beatrice et Tris lui échappe, mais il y croit et il se contente de sourire. Pendant que sa compagne retire son débardeur. Tobias est attiré par les graphes dans son dos.
Le jeune homme qui était appuyé sur le chambranle de la porte, approche du dos nu de sa petite amie. D’un geste doux sur sa nuque, il écarte sa tresse blonde en fouillis et la passe par-dessus son épaule pour dégager tout le dos et pose doucement ses mains sur ses épaules. Outre le symbole des Audacieux sur l’arrière de l’épaule dont Tris lui a déjà parlé et qui s’est déjà progressivement révélé au fur et à mesure des soins, Tobias voit maintenant clairement l’étrange dessin dont sa douce a orné son dos. L’ensemble représente une sorte de carte géographique. Le long de sa colonne une ligne commence dans sa nuque par une fourche et se rejoint entre les omoplates en une ligne unique, plus large. Sous l’omoplate, la ligne se sépare, une partie continuant vers le bas et l’autre créant un bras sur la droite qui rejoint une grosse masse noire qui occupe tout le côté droit de son flan, du haut en bas de son dos. Tobias reconnaît le Navy Pier, la jetée où se situe l’ancien parc d’attraction. Sur le dos de Tris, il est au bord du lac, matérialisé par la masse noire à droite, de retour au bord de la ville. Entre les lignes représentant la rivière Chicago, des zones ombrées délimitent les anciens quartiers principaux des factions. Mais aucune zone de Sans-faction. Ils n’ont plus lieu d’être dans l’esprit, et dans le dos de Tris. Au milieu de la masse représentant l’eau du lac revenu à son emplacement précédant la construction du mur, Tobias voit la représentation, dans un cercle non noirci de huit ou neuf centimètres de diamètre, du curieux petit dessin que la jeune femme avait griffonné en réunion à la gouvernance.
Tobias fait pivoter sa petite amie pour la placer face à lui et prendre son visage dans ses mains.
Et il l’embrasse.