Matthew installe sur les deux fauteuils Tris et Marcus. Il place les électrodes sur les tempes de chacun, et les relie à la machine qui va synthétiser les images.
Contre le mur, Tobias, les bras en appui sur la paroi, dans son dos, et les jambes croisées, regarde obstinément ses baskets. Ce nouveau transfert le met mal à l’aise. Tris a besoin de certaines informations que détient son père, il en est conscient, mais le jeune homme craint de réveiller des souvenirs détestés. Il a toutefois tenu à être présent, pour surveiller l’opération. Il ne se nie pas non plus une certaine curiosité. Comme il se sent observé, il lève les yeux et croise le regard de Tris, qui lui offre un petit sourire. Les explications de Matthew ne l’intéressent pas, elle les a entendues plusieurs fois.
Méfiant, Tobias jette un œil à son père. « Voici l’arme de sélection… » pense-t-il. Mais à sa grande surprise, Marcus répond à Matthew :
Tendue, la jeune fille acquiesce sans quitter Tobias des yeux. Le psychiatre injecte le produit dans le cou de ses deux patients. Tobias réalise que c’est la première fois qu’il assiste à une telle simulation de Tris, de l’extérieur, sans en faire partie. La jeune Audacieuse a toujours effectué ses séances avec Christina, Caleb, ou Matthew hors de sa présence, ou alors, il y participait. Cela le renvoie des années en arrière, quand il avait le rôle de l’instructeur, chargé de pousser tous les novices dans leurs retranchements, et les obliger à affronter leurs peurs pour les dominer. Avant que ses yeux ne se ferment, Tris voit les lèvres de Tobias articuler silencieusement, juste pour elle :
***
C’est une belle journée ensoleillée, dans le jardinet, juste derrière la maison où Tobias a vécu son enfance si difficile. Marcus, jeune et souriant, offre le bras à Evelyn. Elle a une allure infantile dans sa tenue d’Altruiste. Même pour les mariages, il n’était pas permis de s’habiller autrement qu’avec les tenues réglementaires dans cette faction. L’agent d’état civil est là pour célébrer l’union. Andrew et Natalie Prior, en tant que témoins, sont placés de chaque côté des futurs époux. Derrière, Jonah Johnson, dans son costume bleu, assiste à la cérémonie. Personne d’autre. On ne se donne pas en spectacle, chez les Altruistes. Près de l’agent d’état civil, méditant silencieusement des passages de son livre saint, un pasteur attend de pouvoir officier à son tour.
Tobias, qui observe les écrans où apparaissent, un peu troubles, les images que visualise son père, ne savait même pas que ses parents étaient croyants, ou faisaient semblant de l’être pour « paraître bien » aux yeux de la faction. L’officier annonce les noms des époux, les parents de Marcus, décédés plusieurs années auparavant d’un virus hivernal agressif, sont absents.
Evelyn esquisse un sourire presque contraint, quand son consentement lui est demandé, mais elle n’hésite pas une seconde à prononcer les vœux d’amour et de fidélité.
La scène suivante se passe dans leur maison chez les Altruistes, lors de la visite de Jonah, qui apporte un cadeau.
Marcus jette un œil au paquet, mais se garde de poser la moindre question, la curiosité, preuve d’égoïsme, étant proscrite chez les Altruistes. Le jeune marié s’écarte de la porte pour le laisser entrer. Dans la pièce, Evelyn approche, et Jonah l’embrasse sur la joue.
Evelyn ouvre le paquet recouvert de papier. La statue en verre, bleue, sculptée au feu jette une pâle clarté colorée dans la pièce sombre, grise et terne, comme le sont toutes les pièces des maisons Altruistes.
Jonah quitte la maison, et immédiatement après, derrière la porte refermée, la discussion s’anime entre Marcus et Evelyn.
La gifle que lui envoie Evelyn claque si fort que Tris sursaute sur son fauteuil. Tobias, tendu, sent ses zygomatiques se crisper. Sa mère aurait commencé à frapper la première ? La gifle de Marcus répond à la première.
Evelyn sort de la maison en claquant la porte, avec la statue dans les bras. Elle revient, plus tard, les mains vides. Un jour suivant, alors que Marcus sera au travail, c’est sûr, elle ira la rechercher et la cachera…
***
Quand Andrew ouvre à Marcus, il constate l’absence d’Evelyn et de leur petit garçon Tobias, bien que l’invitation se soit adressée à la famille, mais réserve oblige, il ne pose pas de question, fait entrer son ami et referme la porte doucement derrière lui.
Il ne s’agissait pas là de curiosité, cela aurait été inacceptable, mais plutôt de commisération et d’empathie, bien sûr, comme tout bon Altruiste qui se respecte.
Sur le fauteuil, Tobias voit Tris tressaillir, et une larme coule au coin de son œil. Il détourne les yeux pour contenir la colère et l’angoisse qu’il sent monter en lui.
Marcus acquiesce. Il meurt de curiosité, mais, et la gravité du visage de son ami, et ses principes d’Altruiste qu’il doit observer devant les tiers, le dissuadent de questionner ses amis.
Marcus lève les sourcils, sidéré. Où peut-on naître ailleurs que dans la ville ? Andrew regarde son épouse pour lui laisser la parole, c’est son histoire, après tout.
Toujours sous le choc, la bouche entrouverte et les yeux ronds, Marcus hoche imperceptiblement la tête.
Sur l’écran de contrôle, se forme une image que même lui, Marcus, n’avait jamais réalisé avoir vue, tant il était estomaqué après les aveux de ses amis. Derrière le soupirail qui diffusait une lumière pâle dans la pièce, atténuée par des croisillons de bois, l’ombre d’Evelyn témoigne de ses premières manigances.
***
Sans un regard pour le petit garçon accroupi, prostré dans un coin de la pièce, terrifié par la dispute de ses parents, Evelyn sort de la maison en claquant la porte.
Dans le laboratoire, la gorge serrée, Tobias debout près du fauteuil où Tris est allongée, se souvient avoir vu ce jour-là sa mère pour la dernière fois. Elle est partie, sans un regard, sans un baiser.
Devant les yeux du jeune homme, l’écran s’éteint, Tris et son père ouvrent doucement les yeux, la jeune fille essuie machinalement la larme qui mouillait le coin de son œil. Matthew entre dans la pièce :
Personne, à part Tris qui lui a jeté un œil, ne s’est aperçu que le jeune homme est passé en une seconde de la tristesse à la colère. Son regard s’assombrit en un instant, et ses sourcils froncés semblent désigner Tris de leur noirceur accusatrice. La jeune fille soutient son regard sans répondre à la tension sourde qu’elle sent Tobias lui projeter par vagues. « C’est fini. » pense-t-elle. « Il ne pardonnera pas, et ne voudra pas assumer ça. » Aucun son ne sort de sa bouche, elle ne peut que dévisager le fils de Marcus dans l’attente de l’attaque suivante. Ce silence sonne comme une réponse assourdissante, et positive, à la question qu’il lui a lancée comme une gifle.
Marcus et Matthew, stupéfaits, regardent alternativement Tris et Tobias se défier du regard sans comprendre l’objet de la colère que eux semblent parfaitement partager. La jeune fille sent les braises jetées par les yeux de Tobias embraser son corps, elle se désintègre sur place, c’est certain. Comme Tris ne répond toujours pas, Tobias tourne les talons et la porte claque derrière son pas colérique et exaspéré. La jeune fille, toujours assise sur le fauteuil, remonte ses genoux, en entoure ses bras et y pose son front. Ses cheveux détachés forment aussitôt un cône doré autour de son corps, comme un oiseau aurait déployé ses ailes en dôme autour de son nid pour en protéger ses occupants des intempéries.
La sœur de Beatrice a la gorge tellement serrée qu’il lui serait impossible d’articuler la moindre syllabe. Elle se redresse, se tourne vers Marcus, le remercie d’un faible sourire, et sort à son tour de la pièce, laissant les deux hommes pantois et totalement perdus.
***
Abattue et sans réaction, Tris est sortie du centre d’étude de la Divergence, sans but. Puis, le train passant justement à l’arrêt où elle a fini par s’asseoir dans l’abribus, les genoux repliés, le cœur au bord des lèvres, elle a décidé de se rendre chez son amie, à la tour Hancock.
Christina doit la pousser en la tenant par les épaules, pour qu’elle fasse les pas qui la séparent du salon. Les deux jeunes filles se laissent littéralement tomber dans le vieux canapé en tissu gris.
Juste ce qu’il ne fallait pas dire. Tris éclate en sanglots. Mark sort de la cuisine.
Il s’interrompt en voyant leur amie, le front sur la clavicule de Christina, déverser le fleuve de son chagrin dans sa chemise. La jolie brune, le visage grave, lui jette un regard empreint d’interrogation.
Il revient deux minutes plus tard avec de l’eau bouillante, des tasses dans lesquelles cliquettent les cuillers, le bocal de chicorée et du sucre en poudre. Il pose le tout sur la table basse. Celle-ci, un ancien touret de bois poncé à blanc puis foncé au brou de noix, est clairement la patte du jeune homme trentenaire débrouillard.
Christina relève doucement le visage de son amie de son épaule, repousse lentement sa mèche pour mieux la regarder. Elle tend la main vers le touret pour attraper une tasse toute préparée par Mark et la tend à son amie. Remuer la boisson brûlante lui donnera une contenance et un dérivatif pour retrouver la maîtrise de ses nerfs.
A travers le voile de larmes qui lui obscurcit toujours un peu la vue, la jeune femme effondrée jette un coup d’œil à Mark, assis en silence dans le fauteuil en face des jeunes filles, les jambes croisées. Elle remarque malgré sa peine, que son amie a dit « nous ». Elle semble avoir intégré Mark dans son environnement, peut-être plus que comme un simple occupant passager de son logement, pour des raisons pratiques.
Tris prend une grande inspiration.
Ou ex-petit ami, elle ne sait plus trop. Y penser lui refait monter les larmes aux yeux. Elle se mord l’intérieur des joues pour essayer de les contenir, en vain.
Tris acquiesce.
La jeune femme fait un signe négatif de la tête en reniflant.
En hoquetant, Tris fait un signe négatif.
Touché. Christina ne peut pas nier qu’elle a toujours préféré la vérité à la dissimulation, quelle que soient les conséquences. Quoique… Elle s’adonne avec vice à une omerta sans vergogne sur ses propres réticences vis-à-vis de Mark, depuis des semaines et des semaines.
Mais elle sait, au fond d’elle, combien Tobias a souffert des mensonges et des silences de Beatrice, quand ils étaient ensemble. L’instructeur n’a certainement pas envie de revivre ça. Apprendre que Tris se mettait à agir comme sa sœur a dû profondément le blesser, et surtout lui faire peur. Elle ne sait franchement pas à quelle extrémité déraisonnable il peut se livrer.
Contrairement à son habitude, Christina reste silencieuse. Elle reconnaît que cette peur de l’avenir, les tortures du passé, sont bien difficiles à surmonter. Malgré les trésors de patience et de bonté de Mark, elle n’arrive pas à oublier Will, et se sent coupable dès qu’elle ose penser à l’injustice de sa mort, ou imaginer autre chose que rester fidèle à son petit ami disparu.
Tris sent que son amie a pris ses paroles aussi pour elle. Elle regarde Mark, qui lui adresse un petit signe de tête signifiant tout à la fois qu’il approuve sa pensée, et qu’il sait Christina déchirée par ce même dilemme.
Partout dans la pièce où se trouve Tris, les gestes d’attention de Mark sont disséminés. Des fleurs des champs dans un vase en verre transparent, une coupe en osier avec des pommes de pin et des fleurs séchées odorantes. Même une étagère en bois de récupération, génialement repeinte à l’ocre, sur laquelle reposent quelques photos de la famille de Christina, de quelques Audacieux du temps de l’initiation, dont Beatrice. Ces photos sont pincées dans d’adorables cadres faits de brindilles emmêlées dans un fouillis artistique, aux angles liés et cloués à un support en bois. Aux fenêtres, sur des tringles en bois simplement taillées dans une tige solide et fine d’un arbuste de la connaissance de Mark, pendent des rideaux dont le tissu est issu d’anciennes tenues jaunes et orange de Fraternels. Les quelques petits trous sont habilement masqués par un petit nœud en paille décoratif, ça et là. L’ensemble, bucolique à souhait, donne une chaleur à l’appartement de Christina, que son amie n’y avait jamais vue auparavant.
La sœur de Beatrice acquiesce plus par gentillesse envers ses hôtes que par conviction. Elle s’enfonce dans le canapé, boit un peu de chicorée et plonge ses yeux dans le fond de sa tasse, perdue dans ses noires pensées. Seule, une larme dégringolant alternativement l’une de ses joues enflammées permet de savoir qu’elle ne s’est pas transformée en statue de cire.
Tris fait non de la tête.
Tris se dit que ces deux-là vont peut-être réussir à franchir les barrières du passé, des souffrances, et trouver un chemin commun. Alors qu’elle, la boule au ventre, à l’impression de ne jamais avoir été aussi près de perdre l’amour de sa vie.
***
Le lendemain soir, quand Tobias rentre chez lui, et qu’il constate que Tris n’est toujours pas là, il est complètement abattu. Elle ne l’a pas contacté depuis la veille et son départ fracassant du labo. Du reste, lui non plus.
Mais il aperçoit sur sa table un morceau de papier.
Plein d’espoir, il se précipite pour lire. Mais l’écriture est celle de Christina, il le sait, car les courbes et les lettres qu’écrit Tris sont rondes, enfantines. Les traits des lettres de Christina sont fermes, lancés, presque agressifs.
« Quatre, Tris est chez moi, elle m’a fait promettre de ne pas t’envoyer de message. »
A ces mots, Tobias sent tout son corps se vider comme s’il se vidangeait de son sang sous ses pieds. Tris ne veut plus de lui. Compte tenu de la réaction qu’il a eue au laboratoire, que pouvait-il attendre d’autre ?
« Mais un mot écrit, c’est pas envoyé… Elle s’en veut, elle a peur de te perdre. Elle ne veut pas s’imposer à toi, c’est pour ça qu’elle est venue chez moi. Elle a pleuré toute la nuit. Gâchez pas tout, tous les deux ! Christina. »
Tobias froisse nerveusement le papier dans ses mains, en fait une boule et la propulse à travers la pièce. Il fonce à la salle de bain. La brosse à dents de Tris a disparu. Elle a mis des semaines à accepter de la laisser dans le verre, près de la sienne, au lieu de la rapporter après chaque usage dans sa chambre.
Quelqu’un sonne à la porte, il est tenté de ne pas répondre, il n’a envie de voir personne. Mais si c’était Tris ?
Il se précipite à la porte, et l’ouvre vivement, devant Jonah. Il se fustige. Tris n’aurait pas sonné, elle a le code, elle serait entrée, tout simplement.
Tobias lève les yeux au ciel et s’écarte pour laisser passer le vieil homme et sa canne.
Tobias regarde son grand-père d’un air étonné. « Il a raison, le vieux » pense-t-il. C’est pas parce qu’il n’a pas eu de parents à l’écoute, qu’il doit rejeter l’affection du seul parent à qui il porte attention et amour désormais.
Jonah garde le silence quelques instants.
Le vieil homme se retourne en prenant appui sur sa canne, et quitte l’appartement sans bruit. Contre le mur, Tobias place ses mains à plat, bras tendus et tête baissée, il essaie de réfléchir. Comment pourrait-il encore vivre avec cette peur permanente de perdre celle qu’il aime ? Et pire encore, peut-il faire confiance à Tris qui ne lui a pas parlé de cette malédiction des Prior ? Il sait que sa présente réaction justifie les craintes qu’a eues Tris de lui en parler. Mais il se souvient dans sa chair, au cœur de toutes ses cellules de la peur avec laquelle il vivait de perdre Beatrice, de son audace suicidaire. Soudain, lui revient à l’esprit ce qu’il a appris incidemment, quelques semaines plus tôt : Beatrice aurait tenté de se suicider deux fois ? Elle ne le lui avait jamais dit ! Tris le sait, elle l’a vu lors de ses fusions avec sa sœur jumelle. Et si Tris était suicidaire aussi ?
Et lui, lui a-t-il vraiment tout dit ?
Il se redresse, sa décision est prise.