Tris ne dort pas de la nuit, alternant les pleurs, qu’elle essaie de contenir pour ne pas réveiller son amie et Mark, et l’insomnie, tournant sans cesse dans son esprit ses dilemmes, ses regrets et ses questions.
De toute la soirée, la veille, pas un message, pas un signe, elle comprend maintenant que Tobias ne lui pardonne pas son omission. Elle se demande, dix fois dans la nuit, ou peut-être cent fois, comment on pouvait avoir mal comme ça, et n’en pas mourir sur le champ. Chaque image, chaque souvenir dans sa tête, griffe son cœur au sang à chaque évocation.
Le lendemain, les traits tirés, Tris se laisse entraîner par Mark au siège des Audacieux. S’entraîner aux couteaux les défoule tous les deux, Tris de sa peine et lui de sa patience envers Christina. Fou d’elle, le colocataire de la belle Audacieuse à la peau mate attend avec angélisme que guérissent ses blessures et qu’elle décide ce qu’elle veut faire de son pauvre amour transi. La veille, il était content que Tris prononce les paroles qui lui brûlaient les lèvres lui-même depuis des mois. Christina aussi doit s’autoriser à vivre de nouveau. Et quand bien même, y aurait-il de la place pour lui dans cette autorisation ?
Malgré ses efforts et son humour, Mark ne réussit pas à convaincre Tris de manger le midi. Espérant lui redonner un peu d’appétit, il l’emmène à la chasse l’après-midi, dans le véhicule électrique prêté à Christina par le gouvernement. Accueillant une nouvelle équipe d’ouvriers assignés à la rénovation du pont à l’embouchure du bras de la rivière se jetant dans le lac, la jeune métisse avait à organiser le logement de tous ces hommes, certains venus avec leur épouse et enfants, dans l’espoir de s’installer en ville.
Tout près des dernières ruines de maison, au nord-est de la ville, il arrête la voiture et propose à Tris de poser des collets.
Tris lui sourit pour faire bonne figure mais devant ses yeux, seul le regard de Tobias l’aveugle, sombre, ténébreux et surtout déçu. Elle ne peut pas se défaire de la dernière image qu’elle a vue de lui avant qu’il ne quitte furieusement le laboratoire, faisant trembler les instruments sur la table roulante près des fauteuils en claquant la porte.
Le temps est couvert mais sec. Le vent agite les branches des arbustes sauvages qui ont recolonisé les espaces autrefois habités. Des ronces impressionnantes promettent des récoltes de mûres délicieuses pour la fin de l’été. Dans un saule au-dessus d’une mare résiduelle, Mark coupe des branches pour apprendre à Tris à faire un arc et des flèches. Le résultat n’est pas concluant, la jeune fille n’a pas la tête à se concentrer. Mark se contente donc de celui qu’il a emporté pour chasser. Le nez en l’air, il cherche les oiseaux qui pourraient faire un honnête repas pour jeunes filles déprimées ou endeuillées. C’est finalement un canard mallard – ou colvert – nageant sur la mare qui attire son attention. Il fait signe à Tris de s’accroupir discrètement. Les canards ne sont pas très farouches mais ceux-là ne devaient toutefois pas souvent voir des habitants rôder autour de leur mare.
La seule idée de manger lui donne la nausée.
Reportant son attention au bord de la toute petite mare où le canard nettoie ses plumes à coups de bec rapides, Mark attend qu’il soit à portée de tir, bande son arc. La flèche part dans un léger sifflement et transperce le cou du mallard. Les deux ou trois congénères qui l’entourent s’enfuient en caquetant bruyamment, effrayés par la subite attaque dont ils sont la cible.
Mark court chercher son butin, et n’a qu’à se pencher près de l’eau pour récupérer l’animal mort. Il soulève son trophée, tout sourire, à destination de Tris. Il s’installe avec son amie sur un bloc de béton effondré, au milieu d’une ruine toute proche et entreprend avec elle de déplumer et vider l’animal.
En se relevant de son ouvrage, Tris est prise d’un vertige.
Boire, c’est une bonne idée. Elle se souvient de sa gaîté, des tourbillons dans sa tête, quand Tobias lui avait fait goûter son alcool préféré. Elle a soudain envie de cet étourdissement, de cet oubli.
L’après-midi est bien avancé quand ils rentrent finalement à l’appartement de Christina. Il est ouvert, c’est donc que la locataire des lieux est rentrée de son travail. L’entrée est légèrement parfumée d’une odeur de chocolat chaud. Brandissant à la main le trophée à la tête vert émeraude retombant mollement sur ses doigts, Mark entre en chantonnant :
Il retire négligemment ses bottes dans la petite entrée et entre dans le séjour. Il s’arrête net en voyant Tobias appuyé contre la table, dans sa position habituelle, demi-assis, jambes croisées au niveau des chevilles. Le jeune Audacieux relève la tête qu’il tenait baissée jusqu’alors. Son jean est du même bleu foncé que ses yeux, et il porte un tee-shirt gris foncé uni. Il a les yeux cernés, ses cheveux ne sont manifestement pas soignés ni peignés et son dernier rasage est sans aucun doute antérieur à la dispute avec Tris.
Tobias acquiesce en silence. Il sait que Tris est dans l’entrée, il a reconnu le bruit de ses mouvements, il sait ces choses-là, il sentirait sa présence n’importe où, les yeux fermés.
Dans l’entrée, Tris s’est figée quand Mark a salué Tobias. Il est venu ! Comment savait-il qu’elle était là ? Son cœur n’a plus de rythme, plus d’emplacement dans sa poitrine, il bat à une vitesse anarchique. Elle sent, à travers chaque muscle, son énergie traverser le mur et lui parvenir, pour la brûler de la tête aux pieds. Tremblante, elle ne sait pas si elle doit courir vers lui et se jeter à son cou, ou attendre là, plantée pour la prochaine éternité, qu’il vienne la chercher, s’il en a l’intention. Elle ne sait pas si elle veut savoir ce qu’il a à dire. Ne pas savoir avait une sorte de confort, d’avantage, il lui restait l’espoir.
Après avoir retiré les bottes prêtées par Christina, déplacé sa mèche derrière son oreille, pour dégager un peu, sans succès, son œil recouvert, elle ne trouve plus de raison de retarder plus son entrée dans la pièce principale.
Quand elle apparaît dans l’entrebâillement de la porte, elle reste contre le chambranle, tétanisée par la peur de ce qu’elle va devoir entendre. Son pantalon noir, sans doute récupéré par Christina quand elle a déposé le message, est taché de terre et du sang du canard, une brindille est accrochée dans ses cheveux. Tobias ne fait pasv un mouvement dans sa direction, mais la dévisage. Le visage de sa petite amie est triste, ses yeux fatigués confirment le message écrit par Christina, elle n’a pas dû dormir de la nuit précédente. Tout comme lui d’ailleurs.
L’atmosphère est électrique, l’énergie circule en ligne droite entre eux, et Tris peut presque la sentir la traverser, la brûler, l’envelopper puis repartir à la vitesse de la lumière vers Tobias.
Comment peuvent-ils en être arrivés à se dire une telle banalité, tout en ayant tous les deux une tempête intérieure à gérer, un dilemme à combattre, et une identique furieuse envie de se jeter dans les bras de l’autre ?
Dévastée, la jeune fille ferme les yeux un instant, et attend la sentence, le couperet, la punition suprême. Tobias ne veut pas écouter ses excuses, ne la regarde même plus, il a rebaissé ses yeux sur ses baskets. Etait-ce donc si grave, si douloureux, de lui avoir caché cette dure perspective de son destin ?
En réalité, s’il continue à la regarder, il ne pourra pas lui dire ce qu’il est venu lui dire, il n’en aura plus la volonté.
Tris sent sa gorge se nouer tellement fort qu’elle se retrouve sur le point d’étouffer. Le violent pincement de son cœur fait trembler tout son corps, résonne dans toute sa tête, et lui fait monter les larmes aux yeux. La pièce si joliment décorée des paniers, cadres en bois, des rideaux aux couleurs chaudes, tout ça a disparu, Tris flotte dans un brouillard épais qui l’étouffe. Elle ne voit que la silhouette bleue et grise de Tobias, à deux mètres devant elle. Une distance inconcevable, douloureuse, impossible.
Tris hoche la tête, elle ne lui fera pas l’affront de faire l’étonnée, ou de lui demander une précision, sur la nature de sa déception, elle en a parfaitement conscience, maintenant. De toute façon, à quoi bon ? Cette confiance évidente, dont il lui avait détaillé avec tout son cœur la teneur, le jour où ils ont fait l’amour pour la première fois, elle, elle avait osé trahir ça.
Il parle au passé ! Tris s’effondre, et ne peut pas retenir le sanglot qu’elle serrait, à force de volonté, dans le fond de sa gorge.
Gérer ce qu’on a devant soi… Tobias essaie de ne pas tenir compte de la détresse qu’il sent, qu’il entend, qu’il ressent, qu’il partage, il veut terminer ce qu’il a à lui dire. Après, ce sera fini. Il respire un grand coup :
Il l’aime encore ! Tris a le vertige, dans quelques secondes, le secours du chambranle de la porte ne suffira plus pour la tenir debout. Le jeûne, le manque de sommeil, le chagrin ont absorbé toutes ses forces.
Tris gémit imperceptiblement, enfin elle l’espère, elle n’arrive pas à contenir toute sa détresse. Jamais elle n’a voulu ça ! Elle avait juste… peur ! Elle meurt d’envie de le lui crier. Elle vient de comprendre la signification de supplier. Sa gorge est encombrée avec cette supplication muette.
Une fontaine de larmes coule sur ses joues, transformant devant elle sa vision de Tobias en fantôme aux contours imprécis.
Non, elle n’est pas Audacieuse, et elle s’en moque.
A quoi bon.
Une Audacieuse aurait retenu son sanglot.
Mais Tobias a entendu, il pince les lèvres, les yeux baissés, obstinément fixés sur ses baskets blanches, pour ne pas assister à ça. Il joue du regard avec la boucle des lacets pour essayer de rester concentré, mais il sent son cœur s’emballer, et sa poitrine se soulève de plus en plus vite.
Bien sûr qu’elle comprend… Comment a-t-elle pu lui infliger ça, elle ? Elle le savait, pourtant, qu’il en avait souffert avec Beatrice, de ces mensonges, de ces non-dits. C’est égoïste, elle voulait le garder, à tout prix, même en lui cachant une information aussi importante, au risque qu’il ne l’abandonne. Le remords lui vrille l’estomac, la douleur se diffuse dans tout son ventre et poignarde ses reins. En cet instant, elle comprend Beatrice, après son procès chez les Sincères, ses pensées suicidaires. Sûre alors d’avoir perdu Tobias, puis l’amitié de Christina, ses parents morts, son frère qui s’était éloigné d’elle. Que lui restait-il ? Une vie dont elle n’avait plus rien à faire. C’est vrai que ça ne sert à rien, une vie sans Tobias, sans Christina, sans parents, sans personne à aimer.
Tris se demande comment elle fera, elle, pour ne pas survivre à ça, car elle ne le veut pas non plus. Elle aimerait que la biologie suffise à détecter la mort de son âme et arrête son cœur.
Elle veut que ses larmes soient sa vie. Mourir de pleurs.
Autour d’elle la pièce s’assombrit. Est-ce, par la fenêtre, un gros nuage gris qui obscurcit le ciel ? Ou la mort qui arrive ? Elle ne sait pas si Tobias est encore dans la pièce, elle ne l’a pas entendu passer près d’elle pour quitter l’appartement, elle n’a plus rien entendu. Même les battements de son cœur, elle ne les entend plus, il a cessé de battre, sans doute. « Est-ce que maman va venir me chercher, moi aussi ? » se demande-t-elle. La voix de Tobias la fait sursauter et dissipe un peu la suie dans sa tête :
Tris essaie de rendre réels les mots qu’elle vient d’entendre, d’en mesurer la portée, de dissiper la brume devant ses yeux, dans sa tête, le coton qui l’étouffe et l’empêche d’articuler le moindre mot. Les a-t-elle rêvés, ces mots dans la bouche de son petit ami ? Tobias veut rester avec elle ?
Il lui pardonne ?
L’enclume, le poids dans son ventre qui fléchissait ses genoux, l’attirait au sol, tombe à ses pieds, elle sent ses jambes la lâcher. Ses yeux rougis, embués, arrondis, fixent Tobias pour discerner le vrai du faux, le réel de l’imaginaire, le passé du présent. Une énorme inspiration soulève sa poitrine comme si la vie y retournait brutalement.
Le cri qui jaillit de sa gorge, elle ne sait même pas si elle l’a voulu, émis ou imaginé. Ses joues sont recouvertes d’eau salée qui tracent des stries de poussière le long de sa cicatrice et sur la joue opposée.
Peut-être est-ce elle qui a levé et tendu la main vers lui pour le supplier de la rejoindre ? Ou Tobias, qui, n’y tenant plus de l’espace insupportable entre eux deux, en trois enjambées s’est jetée sur elle pour l’étouffer de ses bras enroulés autour de son buste ?
Ils se retrouvent tous les deux, furieusement bouche à bouche, crevant l’abcès rempli du manque qu’ils ont douloureusement subi depuis le laboratoire, retrouvant enfin l’asphyxie de leurs étreintes passionnelles. Dès que le jeune homme lui en laisse la possibilité, elle articule :
Les doigts enchevêtrés dans ses cheveux, le visage enfoui dans son cou, Tobias soupire pour évacuer la tension de ces deux derniers jours. L’avenir le terrifie, il se sent incapable de lutter contre un destin, si funeste qu’il décime une lignée complète d’êtres humains méritants, génération après génération, tout aussi incapable qu’il l’a été de sauver Beatrice. Mais il sait où il veut être, quoi qu’il se passe, et avec qui, jusqu’au bout.
Dans la cuisine, indiscrets comme des concierges, Mark et Christina, immobiles, tendent l’oreille depuis le début pour écouter la conversation, ou plutôt le monologue de Tobias. Christina sait le supplice qu’a enduré Tris pendant son discours. Mais elle savait aussi qu’il n’était pas venu pour rompre, il le lui a assuré avant le retour de Tris. Elle n’aurait pas laissé faire ça sans essayer de le raisonner avant. Mais Tobias a donné à Tris une sacrée leçon, Christina ne s’attendait pas à ce qu’il soit si dur, en laissant si longtemps Tris penser qu’il ne voulait plus d’elle.
Le silence leur indique que, probablement, Tobias et Tris s’embrassent pour sceller leur réconciliation. Christina, ravie de l’issue de leur entrevue, sourit à Mark, collé contre elle pour être plus près de la porte et favoriser leur indiscrétion. Pour la première fois, la jeune femme brune aux yeux marron légèrement en amande, ne se défend pas quand Mark se penche pour poser ses lèvres sur les siennes.