Tom Milligan par

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Deviation / Amitié

1 La rébellion

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TOM MILLIGAN


Le premier son qui frappa ses tympans cotonneux fut celui d’une respiration laborieuse. Il réalisa que c’était la sienne lorsqu’il toussa sous l’effet de fumées désagréables montant à l’assaut de ses poumons. Tentant d’ouvrir les yeux, il distingua une grande salle autour de lui, semblant avoir essuyé une méchante explosion : des débris sur le sol, des objets tombés et cassés…

Il s'assit prudemment d’abord et toussa encore un long filament fumeux doré. Impulsivement, il tenta de le retenir en vain. Il pencha la tête vers sa chemise, combattant un léger vertige, juste le temps de constater qu’il était déguenillé et couvert de petites blessures suppurantes. Pour vérifier s’il avait des lésions plus graves, il défit à la hâte le vêtement ravagé de ses épaules. Ses mouvements pénibles lui indiquèrent qu’il avait peut-être une blessure plus grave au milieu du dos…

Il se releva lentement, puis retira complètement sa chemise pour apprécier la quantité d’hémoglobine répandue sur le tissu, quand une voix féminine un peu grave l'arrêta, alors qu’il avait l’intention de se débarrasser aussi de son pantalon trop court.

« Hum, hum, je te rappelle que je suis là ».

Incapable de localiser la provenance du son, il toucha ses oreilles. Sa première réaction fut de demander s’il y avait quelqu’un. Il n’entendit qu’un soupir et puis la même voix qui répondait :

« Pose-toi cinq minutes et attends. ».

Il préféra faire quelques pas dans le capharnaüm ambiant dans l’espoir d’identifier le lieu. Un hangar ou assez bonne image du labo en miettes d’un savant fou...

Où diable était-il ? Pourquoi était-il là ? Et puis surtout… Il réalisa qu’il y avait une autre question plus urgente et bien plus fondamentale qui manquait à la numérotation de ses abattis. Qui était-il ?

.

« Reste tranquille, le temps que tes blessures guérissent et que ton cerveau se réaligne. Tu es en sécurité, nous sommes dans le vortex. Je suis le TARDIS, et toi t’appelles le Docteur. »

— Quoi ?

Sa gorge était si douloureuse qu’il réalisa que c’était la première fois qu’il parlait à voix haute depuis qu’il était conscient. Il entendit un soupir amusé et la voix qui commentait d’un ton philosophe :

« Certaines choses ne changent pas ».

Lorsque parmi le bazar, il fut en mesure de trouver un truc pouvant faire office de miroir, il croisa son reflet avec une certaine appréhension. En cela, il avait sans doute un bon instinct ! En une seconde, son esprit fut alors envahi de dizaines de milliers de souvenirs – ce qui l’obligea à se retenir, sous l’afflux des données de plusieurs vies, tournoyant comme un kaléidoscope impitoyable.

Tout lui revint d’un coup.

Il était le Docteur, un Seigneur du Temps multimillénaire originaire de la planète Gallifrey dans la constellation de Kasterborous… Et il venait de se régénérer, une nouvelle fois, apparemment dans des conditions critiques…

“Certaines choses ne changent pas” répéta télépathiquement la voix qu’il reconnaissait maintenant comme celle du TARDIS, lui aussi dans un état pitoyable.


Circonspect, il tâta ses épais cheveux noirs bouclés. « Ça, c’est déjà arrivé plusieurs fois, pas vrai ? ». Le nez était un peu busqué quand on le regardait de profil et surtout, il y avait ces mâchoires… Oh Rassilon ! Qui lui avait collé des joues pareilles, en plus déjà couvertes d’une barbe râpeuse ?! Et puis… il y avait les yeux marron foncé intenses qui le dévisageaient avec une curiosité, distante et pourtant avide, au point qu’ils semblaient vouloir le happer et l’engloutir... Le signe scintillant d’une âme tourmentée. Par acquit de conscience, il ouvrit la bouche et tomba sur deux belles incisives ridicules… Il soupira.

« Ça va, ne commence pas… Tu t’en sors plutôt mieux que d’habitude cette fois-ci, si je puis me permettre un avis. »

— Je sais. La régénération, c’est toujours une loterie.

Indécis, il se recula pour envisager son image en pied et enregistra sa posture altière et presque offensive avec les deux bras légèrement pliés le long de son corps long et svelte. Ça aussi, ce n’était pas la première fois. Mais lorsqu’un demi-sourire peu convaincu corna le coin de ses lèvres sous ses pupilles scrutatrices, l’évidence s’imposa soudain enfin à lui. Si la régénération était une loterie, cette fois, il avait touché le gros lot.

— Oh, il va falloir m’appeler Docteur Sexy maintenant… dit-il en étouffant une roseur sous un petit ricanement.

« Compte là-dessus, prétentieux ! » émit le Tardis.

Mais ses inflexions tendres étaient presque maternelles. Le Docteur laissa échapper au passage un nouveau petit rire incrédule, expirant un autre ruban de fumée dorée et scintillante. Même sous sa huitième incarnation il n’avait jamais été aussi… engageant.

Le contraire ne le dérangeait pas, d’ordinaire. Il était supérieurement intelligent et c’était bien assez de pouvoir le cacher sous une apparence anodine. Ainsi, il n’apparaissait ni intrusif, ni menaçant. Juste une personnalité exubérante planquée dans une enveloppe passable… Et c’était bien. Mais qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir faire… de ça ? Qui lui avait donc fichu ce top model tout rugueux ? s’inquiétait-il en inspectant sa plastique sans grande indulgence.

« A chaque fois, c’est pareil. Tu n’es jamais content et tu trouves toujours quelque chose à critiquer ! Les oreilles, les dents, les cheveux, le menton, les sourcils, les petites jambes… Profite, un peu !… Contente-toi simplement d’éviter Jack pendant cette incarnation, et tout ira bien… »

— Jack ? répéta-t-il avec effroi.

L’image d’un bel homme en uniforme militaire éculé – au sourire dégoulinant de sex-appeal et aux mains indéfectiblement baladeuses – venait de débouler dans ses souvenirs.

« Du moins, tant qu’il est encore à fond dans sa période galloise… » ajouta le vaisseau spatial pince-sans-rire.

Le Docteur fronça les sourcils en opinant.

Penser à Jack lui remémorait d’autres compagnons de la même époque. Il jeta un regard circulaire mais savait qu’il était seul, car le décor en mutation s’améliorait petit à petit, comme si des mains invisibles effectuaient des réparations. Il s’était encore bien débrouillé pour mourir isolé en épargnant ce traumatisme à quiconque… Enfin, “traumatisme”... Si une compagne s’était trouvée là, pas besoin d’être un génie gallifréen pour anticiper la vitesse à laquelle elle se serait probablement remise, mhh ?... Sans qu’il sache d’où vienne l’association d’idées, un joli visage de femme brune au teint foncé remonta des limbes et s’imposa soudain à lui.

Bill ? Non.

Mels ? Non plus.

Martha !

Mais pourquoi elle, précisément ?

.

Il avait d’abord remonté un couloir du Tardis jusqu’à sa propre chambre (Dieu bénisse la mémoire kinésique !), avait pris les premiers vêtements propres qu’il avait trouvés : un pantalon de coton sombre, un pull noir, et une canadienne kaki toute froissée mais qui ferait l’affaire. A présent, il se retrouvait, la main sur la poignée d’une porte étiquetée Martha qu’il poussa presque timidement.

Maintenant qu’il était là, dans une chambre que le TARDIS avait maintenue intacte, les souvenirs continuaient à l’assaillir – à commencer par leur rencontre dans un hôpital sur la Lune. Ils remontaient en un flot continu, comme la fragrance inespérée émanant d’un bouquet sec que l’on aurait seulement frôlé… Peut-être était-ce dû à la régénération ou à l’embellissement sélectif du souvenir mais il voyait nettement mieux à présent comme elle avait été futée, vive et très jolie. 

« Ne le sont-elles pas toujours toutes ? » murmurait le vaisseau.

Il ne l’écouta pas, fasciné par la compassion qu’il revoyait dans ses grands yeux de velours noir, par sa bouche ourlée aux deux quenottes blanches et la façon dont elles l’attendrissaient et, sans la moindre alerte transitionnelle… il se revit attirer son visage à lui, l’embrasser à pleine bouche avec une détermination étrange (où surnageait sur le sentiment qu’il n’aimerait pas devoir gérer ses conséquences), et puis s’arracher de là en prenant la fuite, affirmant que ça n’était rien d’autre qu’un « transfert génétique »… En lui, une protestation rageuse commençait à battre chamade. Mais quel genre de malotru inconséquent pouvait faire ça ? Transfert génétique, mon cul !

Il la revit aussi quitter le TARDIS pour toujours, en soutenant bravement que ce n’était qu’un au-revoir.

Il s’adossa au mur, secoué par les événements survenus avant leur séparation. Ses mains tremblaient un peu d’indignation. De ce qu’il lui avait fait porter sans lui laisser le choix... Ce qui l’étreignait à présent, c’était une honte cuisante. Il avait été souvent incorrect, mais pire, injuste et quelquefois cruel, et il le savait. Il avait beau dire que ses compagnons l’abandonnaient en lui brisant les cœurs, dans le cas de Martha, c’était lui qui avait commencé le premier. Il avait profité d’elle et de sa présence lumineuse. Elle avait donné un an de sa vie pour lui, et lui qu’avait-il fait ?

.

La petite barque s’approchait de la plage en tanguant sur les rouleaux. Dans le froid de la nuit et indifférent aux embruns qui le giflaient, il était là campé sur ses pieds à l’attendre, sa lampe tempête levée haut pour guider les rameurs jusqu’à lui. Une silhouette revêtue de la tenue militaire noire de UNIT se détacha et sauta pieds joints dans l’eau, à bas de l’embarcation. A pas alertes, elle courut vers lui tandis qu’il la dévorait des yeux – inquiet sûrement, heureux sans doute un peu, mais follement résolu... Il s’était enfin souvenu d’où il avait aperçu le visage qu’il portait aujourd’hui. Quand elle lui avait dit au revoir, leur dernière accolade lui avait montré fugacement l’inconnu pour qui elle renonçait à leurs voyages… Comme c’était ironique !...

Mais depuis lors, il avait su quoi faire. Il avait confiance dans la résilience du Temps. S’il était là, avec cette tête, c’était qu’il avait trouvé une solution aux problèmes posés par cet acte impulsif mais qu’il avait tant besoin d’accomplir pour se racheter...

Il savait que sa présence envoyait valser les règles qu’il s’enorgueillissait de suivre, comme l’interdiction de croiser sa propre ligne temporelle. Il savait que le Maître avait déjà asservi son TARDIS de l’époque pour en faire une Machine à Paradoxe, et qu’il courait un risque insensé à lui en servir potentiellement un second sur un plateau… 

Mais elle venait à lui, fidèle fugitive frissonnante, et sa politesse cachait mal la surprise de découvrir combien le guide motorisé qu’on lui avait assigné était d’une séduction inespérée… Sa première question fut pourtant purement pratique :

— Quel est votre nom ?

Il sentit ses cœurs battre à tout rompre car il usurpait sciemment l’identité d’un autre à son seul profit. Le prix à payer serait de devoir jouer son personnage, quitte à s’éloigner de presque tous ses fondamentaux. La suivre, obéir, se taire, tenir une arme... Il y tenait car il n’avait jamais pu être là pour elle, pendant cette longue année solitaire où elle avait dû parcourir le monde, instiller au maximum de gens l’espoir d’être sauvés par une simple pensée... Une tâche écrasante alors qu’elle, ombre parmi les ombres, savait ses proches et ses amis prisonniers d’un fou mégalomane.

Non, il n’avait rien fait pour Martha qui lui avait tant consenti. En colère contre lui-même, il répondit sur la défensive :

— Tom Milligan. Et je suppose que vous êtes donc la célèbre Martha Jones ?

Il sut instantanément que malgré ses réponses acerbes, il ne baissait pas dans son intérêt. Elle semblait comprendre ses doutes face à la situation du monde. A ses questions, elle répondait avec honnêteté, embarrassée d’être taxée de “légende vivante” pendant qu’ils regagnaient sa Jeep garée plus loin et cachée derrière une dune propice. Mais mentir le lassait déjà et il n’avait pas fait tout cela pour l’ignorer, loin de là, aussi s’efforçait-il de satisfaire sa curiosité de son mieux. Sa couverture était prête depuis six mois.

Il raconta qu’il avait été pédiatre avant l’invasion, que ce statut lui avait permis de garder permis de conduire et véhicule, et que c’était à ce titre qu’il avait été approché par la résistance pour la mener jusqu’au Pr Docherty. En grimpant dans la Jeep, elle réagit au mot pédiatre.

— Oh génial, je voyage avec un docteur ! s’était-elle exclamée..

Il savait qu’il était responsable de son sourire doux-amer, que son indifférence l’avait blessée naguère. Il la regardait maintenant comme jamais, parce qu’à l’époque, il n’était qu’un gnome rabougri avec un plan patient. Avant de mettre le moteur en marche, il demanda encore, l’espoir pointant sous le scepticisme :

— Le bruit court que vous êtes la seule à pouvoir le tuer...

Elle baissa les paupières un instant, mais la distance de son sourire trahissait l'inquiétude qu’elle justifia plus tard, en soutenant que moins il en saurait sur elle et ses objectifs immédiats, moins il courrait de danger.

— Conduisez-moi, simplement, demanda-t-elle.

Il inclina la tête et mit le contact. Plus que jamais, il serait là pour elle jusqu’à la fin. Coûte que coûte.


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