La Malédiction de l'Espérance
Une vie pour une vie. Un concept simple, mais d’autant plus vital en ce moment critique. Allons bon, qu’est-ce qui avait donc si mal tourné ? Le regard fixé sur la colonne de la console de pilotage, puis perdu dans l’immensité de son cher vaisseau, le Docteur eut un sourire amer : il n’avait que l’embarras du choix. Il serra les poings. Le sel, d’abord. Le sel était à l’origine de ce chaos cosmique et temporel. Il s’en souvenait très nettement, même s’il disposait à l’époque d’un autre visage : de bêtes cristaux de chlorure de sodium – savamment appelé « sel de table » - furent dispersés aux confins de l’univers connu pour empêcher deux créatures difformes de prendre possession du TARDIS. Ce faisant, il avait par la même occasion ouvert une véritable boîte de Pandore, les légendes et autres superstitions s’étant littéralement déversées comme un épais poison sur la surface de chaque planète foulée par le Docteur. La mort s’était jointe à la fête, comme à son habitude.
Il tourna les talons et laissa s’échapper quelques larmes furtives. Lui qui s’était juré de n’apporter qu’apaisement et espoir n’avait existé que pour voir sa réalité se briser peu à peu. Le fabricant de jouets, Maestro, Sutekh, Omega… Tant de noms, où le nouveau se mêlait à l’ancien dans une cacophonie destructrice, qui manquèrent de peu l’annihilation totale et qui l’avaient épuisé. Même la Rani, pourtant invisible des radars depuis tant d’années, s’était délectée de cette folie ambiante. Une bonne chose qu’Omega s’en fut délecté aussi – d’une façon plus... concrète.
D’autres visages lui vinrent en tête. Plus amicaux. Plus chaleureux. Ruby, et sa chanson qui fit vaciller les dieux ; Mel, retrouvée après tant d’aventures dans d’autres vies, Kate, Rogue, Belinda… Belinda et Poppy, les deux étant désormais inséparable, d’ailleurs. Une Poppy qui avait failli disparaître, à peu de choses près, à cause d’une fracture temporelle en pleine cicatrisation. Poppy fut crée par cette dérive de la réalité, Poppy aurait dû disparaître une fois celle-ci revenue dans son lit. Impossible. Impossible de penser qu’un enfant pouvait être simplement sacrifié sur l’autel d’un banal “retour à la norme”. Alors… une vie pour une vie, une fois de plus. Poppy vivrait, grandirait chez ses parents, deviendrait artiste, chimiste ou astronaute – mais elle vivrait. Le coût ? Cette vie actuelle que le Docteur avait seulement commencé à comprendre, lui qui était encore si peu de temps en arrière un vieil homme à l’accent écossais ou une jeune femme sautillante en long manteau gris. Il avait rétabli ce degré manquant, recalibré la réalité au prix d’un effort considérable – et fatal.
Il sourit. Chaleureusement. Sincèrement. Il sourit avec toute son âme et ses cœurs et se retourna vers sa console, l’air mutin :
« Je n’ai pas envie de faire ça tout seul » lui lança-t-il.
D’un pas assuré, le torse gonflé de cette fierté d’avoir pris ce qui était pour lui la meilleure des décisions, il se dirigea vers la porte du vaisseau. Mourant, certes, mais mourant avec panache, le TARDIS plongea à chaque pas son intérieur dans la pénombre, le dirigeant à la fois vers sa dernière sortie, et rendant hommage a ce que ce visage aura donné.
L’odeur métallique de l’espace fut reçue par le Docteur comme un nectar divin. Il était entouré de galaxies bariolées, d’amas stellaires scintillants, de planètes qu’il aimait du plus profond de lui-même. Et pile devant lui, comme un dernier salut, l’une de ces étoiles brillait bien plus que toutes les autres. Une étoile qui avait un nom, Joy, et qui le portait à la perfection. Sous sa fine moustache, le sourire du Docteur ne se fit que plus grand encore.
« Et avec toi, je ne serai jamais seul ! » Il hurla à l’univers tout entier « JOIE SUR LES MONDES ! »
Ce fut le déclic. Les mains, d’abord. Ce sont toujours les mains qui semblent démarrer le processus de régénération. La sensation de chaleur amena avec elle un picotement plutôt agréable qui gagna peu à peu les bras, les épaules, le cou. Bien vite, le corps du Docteur brilla autant que les étoiles à son chevet, des étincelles parcourant chaque nerf et chaque veine.
Trois.
Il leva une dernière fois les yeux vers cet univers si vaste qu’il ne connaissait finalement que si peu. L’heure n’était plus aux regrets, même s’il en gardait tant en lui. Susan, sa chère Susan, lui avait une fois de plus échappé.
Deux.
Chaque cellule de son corps bouillait frénétiquement. Ses membres écartés se trouvaient comme pétrifiés par la force colossale de cette énergie de régénération. Luttant dans ce flot électrico-organique, il tenta de graver chaque instant de cette courte existence en lui, priant pour ne jamais l’oublier.
Un.
Douleur. Changement. Explosion. Et pour le Docteur, le néant suivi d’une violente lumière. Les muscles de son visage brûlèrent en passant d’une tête à l’autre. Des cheveux vinrent chatouiller ses oreilles, ah ! Retour des cheveux longs ! Curieusement, le Docteur sentait toujours un certain flottement dans ses fibres charnelles, comme de la peinture encore fraîche sur une grande fresque. Oui, c’était sûrement ça ! Certaines régénérations prenaient juste un peu plus de temps, voilà tout. L’une d’entre elle avait d’ailleurs manqué de très mal tourner. Laquelle était-ce déjà ? Peste ! Le Docteur ne s’en rappelait plus. Il ne se souvenait que d’une grande écharpe. Et d’Adric. Un autre visage qu’il revit en souvenir.
Cette nouvelle tête, d’ailleurs, semblait dotée de la curieuse faculté de lui en rappeler d’autres, des souvenirs. Il connaissait ce visage. Il savait d’où celui-ci provenait, même sans l’avoir vu. Surprise, heureuse, mais décontenancée, le Docteur ne put s’empêcher d’accueillir son nouveau visage d’un puissant « Oh ! Bonjour, toi ! »
***
« Bonjour, Monsieur Markowicz. Salle d’examen 17. Passez récupérer votre convocation à l’accueil. »
Monsieur Markowicz, abattu par l’étouffante atmosphère de la petite salle d’attente décrépite, ne sursauta même pas à l’annonce de son nom via deux haut-parleurs grésillants. Il épongea doucement son crâne gagné jour après jour par la calvitie, se leva avec grande difficulté d’un siège sans âge et se dirigea vers le bureau d’accueil, tentant vainement de cacher les épaisses auréoles de sueurs inondant ses aisselles. Du haut de ses cinquante-trois ans, Robert Markowicz, appelé sobrement « Bob » par toute personne l’ayant approché de près ou de loin, n’était pas dans ce que l’on pourrait appeler « une forme olympique ». Employé de bureau depuis ses trois dernières décennies pour une grande entreprise pétrolière, sa silhouette s’était peu à peu empâtée et ses analyses sanguines, empirées. Le verdict fut glacial. On lui avait annoncé au cours de l’hiver 1992 une maladie incurable dont il n’était jamais parvenu à connaître le nom. Le coût du traitement s’avérait démentiel. Bien trop élevé pour un petit employé de bureau de la banlieue de Chicago perdu dans la masse.
Alors Bob avait vendu. Tout vendu. Des souvenirs d’enfance à la majorité de ses meubles, en passant par ses disques vinyles, ses vieux comic-books et même sa fidèle Mercury Zephyr Villager qui avait accompagné bon nombre de ses pérégrinations au fil des ans. Bob n’avait pour ainsi dire, plus rien. Pas de femme. Pas d’enfant. Et potentiellement, pas d’avenir. Il regarda d’un œil morne l’hôtesse d’accueil tamponner ses dossiers, une griffe par-ci, une signature par-là. Elle marmonnait de temps en temps des phrases dans une langue que Bob ne parlait pas, et pour cause : Bob se trouvait en plein désert espagnol.
La clinique « Ultima Esperanza » l’avait contacté il y avait de cela six mois. Une brochure jointe au courrier faisait un état des lieux des différents types de soins administrés par les plus grands experts Européens, avec au programme de la convalescence des activités de plein air et des menus établis sur mesure suivant la pathologie du patient. Mieux que cela : le prix. Une somme dérisoire par rapport à la véritable fortune exigée par les organismes de santé américains – sans aucune garantie de réussite, bien entendu. « Ultima Esperanza », de son côté, prônait l’altruisme de ses médecins qui annonçaient être prêts à sacrifier une vie de savoir et de connaissance pour s’occuper des patients et les amener vers une guérison certaine. « Una vida por una vida » trônait d’ailleurs fièrement en lettres dorées sous le nom de la clinique – « une vie pour une vie » dans une langue que Bob serait capable de comprendre.
Au terminus d’un voyage éreintant, comprenant un vol à bas prix vers Paris, un autre vol vers Valladolid et un dernier périple en autobus vers la petite clinique, la réception ne fut pas nécessairement à la hauteur des promesses de la brochure, mais Bob s’y attendait un peu. Il savait que les miracles n’existaient pas et que le rêve demeurait le seul véritable moteur pour faire venir des pauvres âmes au beau milieu de la province de Palencia en cette période de l’année.
Il tourna sa tête luisante vers l’entrée de la clinique : un simple rideau de perles de bois, imperturbable dans l’immobilité caniculaire des lieux, décorait une arche de pierres bleues délavées, usées par les rayons d’un soleil quasi-omniprésent. Seul un petit cactus en pot semblait s’épanouir dans ce curieux endroit. Il n’y avait aucun autre patient dans la salle d’attente. Une solitude qui pesait lourd sur les épaules déjà affaiblies du pauvre Bob. Il s’était fait rouler. Il le sentait. Sa tête, déjà en surchauffe, se remplissait de centaines de questions. Comment se sortir de là, maintenant ?
« Ah ! Robert ! Comme je suis heureuse de vous rencontrer ! »
Bob fut tiré de sa torpeur en un éclair. Une femme d’un certain âge, cheveux blancs impeccablement regroupés en un élégant chignon, s’avançait vers lui depuis le couloir des salles d’auscultation. Quelques stylos métalliques dépassaient de la poche supérieure d’une blouse immaculée, la monotonie aseptisée de la tenue étant rompue par deux souliers d’un rouge aussi vif que son rouge à lèvres. Une main osseuse, mais ferme, vint se refermer sur une autre, flasque et perdue. Bob ne savait quoi en penser. Quelque chose ne cadrait pas dans l’esthétique si parfaite de ce médecin au milieu d’un cadre aussi décrépi.
D’un geste amical, celle-ci dirigea le pauvre Américain vers une salle d’examen portant le numéro dix-sept. La porte s’ouvrit sur… du blanc. A perte de vue. Non pas celui d’une pièce peinte dans cette couleur et fortement éclairée, non. Un blanc pur, aveuglant, sans la moindre aspérité sur laquelle accrocher son regard. Bob ne voyait même pas son ombre se détacher sur le sol. Le côté quasi-irréel de cette pièce ne perturbait pas le médecin le moins du monde. Elle reprit de la même voix douce et légèrement chevrotante :
« Votre dossier fait partie des heureux élus, Robert. Vous ne m’en voulez pas de vous appeler ainsi, n’est-ce pas ? Nous allons faire un petit bout de chemin ensemble, alors pas la peine de faire de rondes jambes ! Vous pouvez m’appeler « Docteur Flood », ou juste « Madame Flood », j’en ai plus l’habitude. Je n’ai jamais vraiment aimé le nom de « docteur ». Vous fumez ? »
Le débit de parole était assommant. Bob, rassemblant ce qu’il lui restait d’énergie, bredouilla une timide réponse.
« Non... Plus depuis quelques temps… »
Madame Flood se mit à applaudir avec enthousiasme, faisant sursauter au passage un Bob de plus en plus mal à l’aise.
« Merveilleux ! Voilà qui est déjà un premier pas déjà fort encourageant ! »
Elle fit le tour de son patient, le scrutant attentivement. Puis, toujours avec cette même douceur poussée aux limites de l’inconfort, elle pris l’un des stylos métalliques de sa poche, et le pointa vers les yeux de Bob. Une petite lueur prenait la place de la mine du stylo, et Bob n’en fut pas surpris : ce genre de petit gadget s’avérait bien utile pour vérifier le bon fonctionnement de la rétine. La surprise vint en revanche de la suite de l’examen : la petite lampe laissa s’échapper un bruit strident, faisant sortir sur le sol d’étranges sarcophages cylindriques.