La Malédiction de l'Espérance

Chapitre 2 : Solitude dans le désert

Par LCDLA

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Les jambes balançant doucement dans le vide et la tête posée contre les montants du TARDIS, le Docteur contemplait toujours l’univers s’étendant devant elle. La régénération s’était avérée bien plus paisible que prévu, loin des explosions, des flammes et des chutes dans le néant auxquelles certaines précédentes l’avaient habitué. Il y avait même comme une sorte d’étrange mélancolie flottant autour de ce nouveau visage, arrivé sans heurt, sans effet dramatique – en dépit de ses traits très familiers. La régénération, au fond, demeurait une simple loterie influencée par toutes les expériences passées et le Docteur n’en était pas à son premier visage familier : le commandant Maxil, Caecilius,… et même son propre visage avait récemment refait un passage éclair.


Mais elle aimait à croire que les grandes lois immuables du Temps cherchaient à faire passer un message quand un de ces visages se manifestait – un message qui donnerait une sorte de cap à tenir. Armée d’un petit miroir qui traînait dans sa poche, le Docteur constata qu’elle avait vu juste : les profondes fossettes, le nez légèrement retroussé, les épais sourcils noirs parfaitement dessinés et le carré blond ne pouvaient pas la tromper. Le visage du Docteur s’était mué en celui de Rose Tyler, rencontrée, aimée puis abandonnée il y avait de cela si longtemps. En celui du Moment, aussi, visage flou dans l’esprit du Docteur, noyé dans un flot d’images déchirantes de la Guerre du Temps et un choix impossible.


Le Grand Méchant Loup était donc revenu dans la bergerie. Elle poussa un long soupir en se laissant tomber sur le dos. Le gilet rayé bleu, pourtant si seyant il y avait encore quelques heures de cela, flottait désormais au niveau de ses épaules. Le Docteur avait dû perdre un bon dix centimètres.


« Bonjour, bonjour, bonjour… »


Passé l’enthousiasme des premiers instants, le Docteur flottait désormais dans un doute visqueux à l’arrière-goût amer, et le « bonjour » répété ad nauseam dans une tentative désespérée d’accueillir au mieux ce nouveau « elle » laissa bien vite sa place à un « à quoi bon ? » bien plus glacial. Voilà pourquoi toutes les autres régénérations se passaient dans un concert de flammes et de gerbes d’étincelles : le cocktail parfait pour ne pas réfléchir, mais agir, se lancer, être de suite « le Docteur » sans s’arrêter ni sur le fardeau que ce titre représentait ni sur le dangereux espoir qu’il faisait naître à sa simple évocation aux confins de l’univers.


La salle de pilotage plongée dans l’obscurité ne faisait que contribuer à l’ambiance lourde qui se décantait peu à peu. Sa taille impressionnante faisait disparaître son plafond dans une obscurité de nuit sans étoiles. Bah, il lui faudrait du temps aussi, se disait-elle. Elle gravit la longue rampe d’accès, reconnu le léger scintillement du levier d’alimentation du vaisseau, le baissa et…


Rien.


« Tu sais toujours choisir ton moment pour faire ton intéressant, toi ! ».


Les doigts hésitèrent dans la pénombre, pressèrent quelques boutons, tournèrent quelques molettes dans l’espoir d’enclencher le système auxiliaire.


Toujours rien.


Les mains sur les hanches et une moue réprobatrice tel un parent grondant un enfant têtu, le Docteur cherchait à comprendre le mal qui frappait son vaisseau. Le carburant ? Non, tout semblait bon. Ce n’était tout de même pas le...

Le Docteur n’eut pas le temps d’achever sa pensée. Le TARDIS, toujours plongé dans les ténèbres, plongea. Aucun autre mot ne pouvait mieux décrire cette attraction gravitationnelle soudaine, féroce, inarrêtable. La pauvre cabine de police était tractée en ligne droite, frôlant planètes, astéroïdes et comètes, gagnant toujours plus en vitesse. L’habitacle sombra dans un terrible chaos. Les rampes cédèrent. Des plaques métalliques se détachèrent du sol dans un vacarme assourdissant. Le Docteur s’en voulait presque d’avoir regretté ne serait-ce qu’une seule seconde ce chaos. Elle esquiva tant bien que mal les débris d’un TARDIS en pleine souffrance avant de ressentir une violente douleur dans le visage. Pourtant, rien ne l’avait heurté ? Impossible de le savoir. Le premier objectif consistait de toute manière à survivre – l’estimation des dégâts “matériels” viendrait plus tard.

Plaquée sur ce qu’il restait de plancher, le Docteur s’agrippait. Sinon quoi ? Une autre régénération ? Puis une autre ? Et encore une autre ? Ce bouton d’urgence avait bien trop servi ces derniers temps. Il fallait s’en sortir, coûte que coûte.


Coûte que coûte vivre. Vivre de façon maudite comme Ashildr ? Vivre de façon morcelée comme Bill ? Abandonnée au détour d’une aventure comme Susan ? Tegan ? Ah, peste ! Pourquoi pensait-elle à ça maintenant ? Les regrets auraient le temps de germer plus tard, ce n’était de toute façon pas une première – alors il fallait oeuvrer de toute urgence pour qu’il ne s’agisse pas d’une dernière.

Sans instrument de mesure actif, impossible de savoir vers où le TARDIS filait – s’il filait quelque part. Bougeant avec difficulté sa main droite, elle tenta agripper la forme ovoïde du tournevis sonique perdu dans un repli de la jupe, sans succès. Celui-ci passa brièvement devant les yeux effarés du Docteur avant d’être propulsé dans le tourbillon d’étincelles ambiant. Le plancher chauffait. Le vaisseau devait avoir atteint une vitesse démentielle. Du plus profond de ses cœurs, le Docteur savait que l’impact était imminent. Serrant les dents, les doigts, fermant les yeux, elle s’attendait au pire.


***


« Je ne dis pas que tu as tort, Mamá, je dis juste que tu t’attends toujours au pire ! »


Un tintement de clefs, plusieurs aller-retours vers un petit secrétaire en bois laqué et une fouille frénétique d’un sac à main en cuir rouge élimé n’avaient pas le moindre effet perturbateur sur la concentration de Soledad. Combiné téléphonique bien en main, les appels matinaux avec sa mère relevait de la tradition sacrée. Même si leurs deux domiciles n’étaient pas très éloignés – à peine tenus à distance par quelques ruelles étroites - le tandem mère-fille échangeait chaque matin leur programme de la journée, la météo attendue et même des sujets plus épineux comme la hausse honteuse des prix des melons sur le marché local ou les erreurs dans la page nécrologique de la feuille de chou locale.


Du haut de ses vingt-sept ans, Soledad Lorca se décrivait elle-même comme « paumée, mais optimiste » et tenait à avoir toujours l’air impeccable, même dans un coin aussi désertique que l’était Torquemada au petit matin. Grande jupe aussi blanche que le serre-tête, ongles élégamment vernis, seule une légère trace de rouge à lèvres sur les incisives trahissait une certaine précipitation : Soledad était presque en retard pour un rendez-vous, et elle détestait cela.


Fille unique de la famille, elle était restée au chevet de sa mère depuis le décès de son père et avait vécu de petits boulots en petits boulots. D’abord hôtesse d’accueil dans une banque Santander locale, elle avait vite délaissé son atmosphère feutrée mais quelque peu suffocante pour rejoindre les équipes d’un petit restaurant, « A la fiesta del sol » qui ravissait les quelques touristes de passage en saison estivale.

Mais voilà, même vivre seule devenait compliqué avec les maigres pesetas gagnés en fin de mois, et Soledad rêvait d’un grand changement, sans parvenir à mettre le doigt sur ce qu’elle désirait exactement. L’odeur de la ville l’appelait. Plusieurs de ses amies étaient parties vivre à Burgos, à une petite demi-heure de route. Burgos était loin d’être ce qu’on pouvait appeler “une mégalopole”, mais elle s’en contenterait – et pourquoi pas Madrid, ou Séville ? « Concentre-toi, Sole, concentre-toi ! » se répéta-t-elle pour descendre promptement de son petit nuage.


L’air frais de cette matinée d’avril remis ses idées en place. Le long de son domicile, dans une petite ruelle pavée, trônait une petite Citroën AX rouge à l’aile avant cabossée. Soledad ne savait toujours pas qui était responsable de ce choc (elle misait fortement sur sa mère qui, trop fière, n’avait jamais voulu avouer), mais elle n’avait de toutes façons pas l’argent pour la faire réparer. La petite citadine toussota sous l’impulsion de la clef de contact et s’élança hors de la petite bourgade sur les chemins de terre.


Une semaine plus tôt, Soledad avait soigneusement découpé une annonce dans le journal local. Un travail bien payé, qui ne nécessitait pas de diplôme particulier et dont la seule vraie difficulté serait de faire jongler les réservations de rendez-vous pour une toute nouvelle clinique qui avait ouvert ses portes dans un hameau perdu au beau milieu des champs. Si l’endroit paraissait incongru, Soledad se rassurait en se disant qu’il fallait sûrement un cadre calme et éloigné du tumulte citadin pour que les patients puissent récupérer en paix. Et si l’annonce sonnait pour elle clairement comme le début d’un film d’horreur, faire la fine bouche était hors de question.


La Citroën filait fièrement dans les petits chemins entourés de champs verdoyants, bientôt mûrs pour la récolte et de zones plus arides, trahissant le climat relativement sec de la région. Ce fut en passant à proximité d’un des nouveau champs éoliens du pays que quelque chose attira son attention. Une boule rougeâtre se découpait nettement dans le ciel azur et filait droit vers le champs voisins. Une météorite ? Ce n’était clairement pas énoncé par son horoscope. Soledad pila de toute ses forces, la voiture se cabrant dans un râle mécanique et un épais nuage de poussière. Le choc fut terrible. Des mottes de terres s’élevèrent de plusieurs dizaines de mètres avant l’inévitable rechute, donnant l’impression à une Soledad hébétée d’être piégée sous des grêles. Puis, le silence. Total. Terrible.


La curiosité mêlée au puissant choc qu’elle venait de subir, le corps de Soledad sembla agir en pilotage automatique. Elle détacha sa ceinture de sécurité, sortit prudemment de son véhicule désormais bien plus marron que rouge et s’avança prudemment vers l’étrange objet ayant percuté le sol. Sole s’était intéressée quelques temps à l’astronomie à l’adolescence, mais trop peu pour savoir exactement quoi faire ou qui contacter en cas de situation similaire à celle-ci. La guardia civil serait une première étape, puis viendrait sûrement la presse qui la harcèlerait de questions et… une boîte bleue ?


Les talons enfoncés dans une épaisse couche de terre, Soledad se braqua, comme un animal surpris par les phares d’un véhicule. Une énorme roche incandescente à moitié ensevelie aurait logiquement dû se trouver là, elle l’avait vu tomber, les débris pouvaient en témoigner, alors que diable faisait donc cette étrange cabine, sur laquelle était écrit de surcroît « POLICE BOX », dans le cratère ?

Paniquée, Soledad chercha du regard une aide – n’importe quelle aide – mais ne vit rien. Pas une seule âme qui vive à des dizaines de kilomètres. Revenir au village ne prendrait pas beaucoup de temps, mais elle craignait de voir cette curieuse apparition s’évaporer et d’être considérée par la suite comme « la folle à la boîte bleue ». Les apparitions qu’elle avait rapporté le mois dernier avaient causé suffisamment de rumeurs comme ça.

Dans une plainte terrible, une porte de la boîte s’ouvrit péniblement. Une main, sale, couverte d’écorchures s’agita, comme pour agripper l’air et se sortir de ce cocon fumant. D’un bond, Soledad l’attrapa, s’aidant d’une jambe pour faire contre-poids sur la cabine. Au prix de moult efforts, elle fut projetée au sol aux côtés d’une étrange silhouette.


Pendant un bref instant, Soledad pensa qu’il pouvait s’agir d’une sorte d’expédition spatiale ratée, et s’attendait à en voir sortir un astronaute. Loin de l’attirail complexe des explorateurs cosmiques, la silhouette – n’atteignant pas le mètre soixante-dix – était vêtue d’un veston et d’une jupe bleue, d’épaisses bottes noires et d’une chemise qui, jadis, dût être blanche. L’ensemble formait un piteux mélange, chaque vêtement semblant avoir été griffé, brûlé, écorché. Sa chevelure blonde dansait paisiblement dans la brise matinale, n’ayant que faire du chaos de la scène d’impact.


Comme réveillée par un puissant choc électrique, le Docteur extirpa son visage du sol et pris une inspiration bruyante, profonde, libératrice.


« Quel enfer ! Ce n’est peut-être pas la première fois que ça arrive, mais ça surprend toujours autant ! » lança-t-elle avec énergie, les mains sur les hanches.


Malgré le regard médusé de Soledad toujours par terre, le Docteur continua son monologue.


« Je ne comprends pas ce qui a pu se produire ! Bon, je sais que le pilotage du TARDIS n’est pas toujours mon fort, mais quand même ! Tiens, j’ai reconnu un tort. C’est rare, ça. Oh ! C’est peut-être en lien avec cette nouvelle tête ! » Elle pointa son visage couvert de terre avec enthousiasme. « C’est peut-être aussi pour ça que je ressemble à Rose… Vous connaissez Rose ? Rose Tyler ? »


Soledad se mortifiait sur place. Sa mère avait vu juste, ce matin au téléphone – elle vivait « le pire ». Mais comment pouvait-elle prédire une chose pareille ? Qui était cette femme qui déblatérait des choses qui ne semblaient pas avoir le moindre sens ? Pour elle, son espagnol s’avérait parfait, mais accompagné d’un étrange accent qu’elle ne parvenait pas à identifier. Elle se disait qu’elle devait être anglaise, à la recherche d’une compagne de voyage – cette mystérieuse « Rose Tyler ». Mais quel genre d’excursion finissait par vous faire heurter un champ à pleine vitesse, là demeurait la question.


Le Docteur reprit de plus belle :


« Ah ne vous en faites pas, chaque chose en son temps ! Quelques bricoles à régler d’abord. Votre nom ? »


Prise au dépourvu, Soledad bredouilla timidement son nom. Elle reçut un éblouissant sourire en retour.


« Quel merveilleux nom ! Soledad ! Un brin mélancolique, mais j’aime bien la mélancolie ! Soledad, Soledad ! Ça vous va à ravir ! Bien. »


Soledad ne put savoir avec certitude s’il s’agissait là d’un véritable compliment. Au fond, elle n’avait jamais véritablement réfléchi à son prénom – elle savait juste que sa mère voulait l’appeler Dolorès, ce qui n’avait pas une bien meilleure signification. Le Docteur prit un ton plus sérieux, en gardant un certain éclat mutin dans le regard.


« Maintenant, Soledad, place ! Je vais m’évanouir. Ciao


Prise au dépourvue, la pauvre Soledad ne comprit ce que le Docteur venait de lui annoncer que quand celle-ci s’étala de tout son long dans un fantastique “splat” d’une terre décidément bien battue.


La journée s’annonçait particulièrement longue.




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