Entres les mondes, entres nous
Elle était anxieuse et très heureuse à la fois. Plus Rose se rapprochait du manoir familial, plus elle était nerveuse à l'idée de le revoir. Ils ne s’étaient pas parlé depuis leur arrivée à Londres. Elle avait essayé de l'appeler plusieurs fois, mais n’y était jamais parvenue. Quand son père lui avait proposé cette mission, elle n'avait pas hésité longtemps, se disant que c'était un bon moyen de faire le point, de trier avec ce Docteur humain et de prendre du recul par rapport à tout ça.
Elle avait à peine franchi la porte qu’elle fut happée par les bras de sa mère. Après lui avoir dit bonjour, elle se dirigea vers le salon où se tenait la réception. En y entrant, elle se demanda quel style il avait décidé d'adopter. En tout cas, elle ne fut pas déçue : il était habillé d'un pantalon à carreaux blanc et bleu et d’un t‑shirt jaune poussin où était inscrit le nom de l'université dans laquelle il travaillait. S’il avait joué à la roue de la fortune avec ses vêtements, cela aurait donné la même chose.
À sa grande surprise, il était en compagnie d'une femme qui ressemblait trait pour trait à Mme de Pompadour, et ils discutaient tranquillement une coupe à la main.
Elle n’eut pas vraiment le temps de réagir car un petit bonhomme tout blond courait vers elle en criant :
« Rosie ! Sista est rentrée ! Papa ! Sista est là ! »
Si elle était restée dans l’autre monde, la chose qui lui aurait le plus manqué aurait été son petit frère Tony. Elle attrapa son petit frère au vol et le fit tournoyer. Il éclata de rire puis enlaça sa sœur.
— Tu m’as manqué, sista.
— Toi aussi, petite crapule. Et joyeux anniversaire.
— Tu m'as apporté un cadeau ? demanda‑t‑il, le regard brillant de malice.
— Tu l'auras tout à l'heure, après le gâteau, dit son père en récupérant son fils de ses bras. Viens, ta mère doit avoir besoin de nous à la cuisine.
Il embrassa sa fille sur la joue et tous les deux partirent retrouver Jacky. Rose décida alors d'aller à la rencontre du nouveau Docteur et de son invitée.
— Rose, dit‑il d'un air surpris, bonjour. Je te présente ma collègue Thalia Poisson. Elle est professeure de biologie à l'université. Elle me conduit en attendant d'avoir le permis. Thalia, voici Rose Tyler, la sœur de Tony.
— Enchantée, dit‑elle en lui serrant la main.
— Moi de même.
— Je vous laisse. Jonathan, on se voit au boulot.
— À lundi, et merci.
Elle salua Jonathan et partit.
— Comment… / Qu’est‑ce que… commencèrent‑ils en même temps.
Ils se sourirent, puis Rose continua :
— Comment vas‑tu ?
— Ça va. Ça va plutôt bien. Mon travail est top, mes collègues sont sympas et mon appartement est bien, petit mais bien. Et toi, ta mission ?
— Tant mieux. Ma mission a pris plus de temps que je ne le souhaitais, mais elle m’a permis de tirer un trait sur le passé.
Elle vit son visage se fermer à ces mots. Elle regretta aussitôt :
— Ce n'est pas ce que je voulais dire…
Jacky les appela à ce moment‑là pour manger le gâteau, interrompant la tension. Jonathan s’éloigna vers la cuisine.
« Bien joué ma petite, continue comme ça et tu le prendras à coup sûr », pensa‑t‑elle en le suivant.
Plus tard dans la soirée, Jonathan était dans le jardin pour monter la nouvelle aire de jeux de Tony. Pete avait dû partir à la suite d'une alerte à Torchwood et Jacky était montée coucher le petit garçon.
Le jardin baignait d’une lumière douce, les ombres des arbres s’étiraient sur l’herbe fraîche. Jonathan s’affairait autour des planches de bois, les mains occupées mais l’esprit ailleurs. Rose s’approcha, hésitante, puis brisa le silence :
— Tu veux un coup de main ?
— Je t'avoue que je ne suis pas contre.
Ils travaillèrent côte à côte, les gestes précis mais les mots retenus. Finalement, Rose lança :
— Tout à l'heure… quand je t’ai dit que j'avais tiré un trait sur le passé… je parlais de l'autre univers. Yvonne Hartmann s’était échappée et je devais la retrouver. Je suis partie presque sur un coup de tête, et je n’ai pas été là pour toi. Je suis désolée.
Jonathan posa son marteau, la regarda longuement :
— Tu n’as pas besoin de te justifier, Rose. Je m’en sors très bien.
— Écoute, je sais qu’on n’est pas partis du bon pied…
Il soupira, la voix dure :
— Tu m'as fui après m'avoir embrassé. Deux mois sans nouvelles… et tu dis que c’est moi qui pars du mauvais pied ?
Rose baissa les yeux, puis releva le visage, déterminée.
— Je sais. J'ai passé un an à chercher un moyen de te rejoindre. Quand le TARDIS a disparu, je n’étais pas prête. J'ai fui… pour comprendre ce que je voulais.
Un silence lourd s’installa. Jonathan serra les mâchoires.
— Et qu’est‑ce que tu veux, Rose ?
Elle inspira profondément. La réponse jaillit, claire et sans hésitation :
— Toi.
Leurs regards se croisèrent, brûlants. Jonathan s’avança, l’embrassa doucement, presque timidement. Rose répondit, puis le repoussa avec délicatesse :
— Ne le prends pas mal… j'aimerais savoir d’abord qui se cache derrière Jonathan Noble. Et puis il y a Thalia.
— Thalia ? Qu’est‑ce qu’elle vient faire là‑dedans ?
— Tu ne vois pas ? On dirait Mme de Pompadour.
— Reinette ? Non, je n’avais pas remarqué.
La réponse troubla Rose et lui fit détourner le regard.
— Peu importe. Ce que je veux dire, c’est que si on doit avancer ensemble, je dois comprendre qui tu es maintenant.
La voix de Jacky les appela depuis la maison. Le taxi venait d’arriver. Jonathan esquissa un sourire, comme pour apaiser la tension.
— Alors viens demain soir chez moi. On prendra le temps de parler.
— Avec plaisir.
Elle lui tendit son téléphone pour qu’il y inscrive son adresse. Quand il s’éloigna, un sourire éclairait son visage. Pour la première fois, Rose sentit que les choses allaient vraiment commencer.