Entres les mondes, entres nous

Chapitre 10 : La fin des doutes

Par marine.mazallon

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Le soleil de l’après-midi traversait les grandes fenêtres du bureau de Jonathan, découpant des ombres étirées sur ses étagères chargées de livres de physique. Il se tenait debout derrière son meuble, classant machinalement des copies, l'esprit encore accroché aux souvenirs de la veille, presque sur un petit nuage. Avant Rose, cette obsession qu'avaient les humains pour l'intimité physique lui avait toujours paru un peu exagérée, presque énigmatique. Il comprenait désormais.

Un coup léger retentit contre la porte, avant que celle-ci ne s'ouvre sans attendre de réponse.

Thalia glissa dans la pièce. Elle portait un dossier sous le bras, mais son attitude, son sourire en coin et la façon dont elle verrouilla presque du regard la porte derrière elle trahissaient de toutes autres intentions.

— Jo, murmura-t-elle en s'avançant avec cette grâce calculée qu'il lui connaissait bien. Tu t'es éclipsé bien vite la dernière fois. Je pensais qu'on aurait l'occasion de... débriefer sur ce nouveau donateur.

Jonathan posa son stylo sur le bureau. Son regard était calme, limpide, sans la moindre trace du trouble qui l'avait paralysé auparavant.

— Thalia. Bonjour.

Elle contourna le bureau, ignorant la distance professionnelle qu'il essayait de maintenir. Elle posa le dossier sur le bois clair, puis vint s'appuyer contre le rebord du meuble, tout près de lui. Sa main s'avança, cherchant le contact de son bras, ses doigts frôlant le tissu de sa veste.

— J'ai vu que tu étais parti de manière bien précipitée, continua-t-elle d'une voix basse, presque confidente. J'ose espérer que ce n'était pas à cause de cette mademoiselle Tyler... cette petite freluquette gâtée qui pense que le monde lui appartient parce que son père est un des hommes les plus importants d’Angleterre. Heureusement toi et moi, nous ne sommes pas comme ça. Nous partageons une même passion pour la connaissance. 

 Jonathan retint un léger froncement de sourcils. “Freluquette ?  On n'utilise plus ce mot depuis le XVIIIᵉ siècle”, pensa-t-il. Il balaya l'idée d'un revers de pensée — Thalia aimait le beau langage et la provocation —, mais la pointe de mépris envers Rose le piqua instantanément.

D'un geste lent et mesuré, il se dégagea de sa prise en retirant doucement la main de Thalia de son bras. Il fit un pas de côté, remettant l'angle du bureau comme un bouclier invisible entre eux.

— Rose n'est pas du tout comme ça, Thalia, répondit-il d'une voix sèche et protectrice. Tu ne la connais absolument pas.

Le sourire de Thalia s'assombrit un quart de seconde, surpris par la vivacité de sa défense.

— Thalia, reprit-il en retrouvant un ton plus calme mais sans l'ombre d'un doute, tu es une collègue remarquable et une professeure brillante. J'apprécie travailler mes cours avec toi. Mais ça s'arrête là.

Elle croisa les bras, penchant la tête avec une touche d'agacement teintée de fierté blessée.

— Ne me dis pas que c'est vraiment pour elle ? Jo, elle appartient à un autre monde. Tu l'as dit toi-même, tu cherchais qui tu étais. Ici, dans cette université, avec moi... tu es toi-même. Pas l'ombre d'un fantôme.

Jonathan esquissa un très léger sourire, un sourire empreint de certitude.

— C'est exactement pour ça, Thalia. Pendant longtemps, ma tête était un chaos de souvenirs et de doutes. Je ne savais plus ce qui m'appartenait et ce qui venait d'ailleurs. Mais le brouillard s'est dissipé. Je sais parfaitement qui je suis aujourd'hui. Et je sais ce que je veux.

Il planta son regard dans le sien, sans faillir.

— C’est pour cela qu’il n'y aura jamais de "nous", ni aujourd'hui, ni plus tard. Je te demande de respecter ça, pour qu'on puisse continuer à travailler ensemble sainement.

Thalia le fixa longuement. Elle chercha une fissure, un reste de cette hésitation qui l'avait poussé à la laisser s'approcher auparavant. Mais elle ne trouva qu'un mur de certitude. L'illusion s'était brisée.

Comprenant qu'elle venait de perdre la partie, elle redressa les épaules, retrouvant son masque de fierté dédaigneuse. Elle récupéra son dossier d'un geste sec.

— C'est bien dommage, Jonathan, dit-elle d'un ton devenu froid et distant. Tu gâches un beau potentiel mais un jour tu comprendras à quel point.

— Peut-être, répondit-il doucement. Mais c'est mon choix.

Thalia ne rajouta pas un mot. Elle pivota sur ses talons et quitta le bureau, faisant claquer la porte derrière elle.

Seul dans le silence de la pièce, Jonathan inspira un grand coup, sentant une immense vague de soulagement le traverser. La porte était définitivement fermée.

Les jours qui suivirent à l’université prirent une teinte bien différente. Thalia maintint une distance glaciale et strictement professionnelle, profitant de la fin imminente du semestre pour s'éclipser discrètement. Libéré de cette ombre, Jonathan put se concentrer sur ses recherches, même si une autre présence se faisait de plus en plus pesante : William Green prenait son rôle de donateur très au sérieux et passait beaucoup de temps à l'université, glissant dans les couloirs comme une menace silencieuse. Mais au-delà de cette pression qui continuait de couver en arrière-plan, c'est toute la vie de Jonathan qui avait basculé dans une douceur inédite.

Entre les cours à dispenser et les soirées passées aux côtés de Rose, les jours glissèrent à une vitesse folle. Le paysage londonien abandonna la grisaille d'automne pour se draper dans les premiers grands froids de décembre, jusqu'à ce que la neige s'invite enfin, transformant les jardins du manoir en un décor silencieux et cotonneux.






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