La fête battait toujours son plein quand les mariés montèrent se coucher. La journée avait été riche en émotions. Jonathan voulait surtout un peu d’intimité avec sa nouvelle épouse, car il avait l’intention de lui proposer quelque chose qui le rendait particulièrement nerveux. Elle lui demanda de l’aide pour enlever les multiples épingles qui tenaient sa coiffure.
— Tout va bien ? lui demanda-t-elle en remarquant son hésitation.
Il finit de retirer les épingles, la fit asseoir sur le lit et s’installa en face d’elle.
— Oui… Quelle journée. — Tu es sûr ? Tu m’as l’air nerveux. — C'est parce que je le suis. Voilà… Je me demandais si tu serais d’accord pour créer un lien télépathique entre nous. C'est une pratique courante chez les mariés Seigneurs du Temps, cela leur permet de communiquer par la pensée. Je ne suis pas certain que notre physiologie actuelle le permette totalement, ce n’est qu’une théorie, et je comprendrais parfaitement que tu…
Rose posa un doigt sur ses lèvres pour le faire taire.
— Je le veux. — Vraiment ? Tu en es sûre ? Si nous le faisons, ce lien sera permanent. — Oui, j’en suis sûre. J'ai confiance en toi et je veux partager ça avec toi. — Très bien. Ça risque de te faire mal, car c’est une première pour toi. Essaye de ne pas résister, je vais faire cela le plus doucement possible.
Il plaça délicatement ses mains sur ses tempes. Elle ferma les yeux au moment où il pénétra dans son esprit. Il s’attendait à une résistance naturelle, mais il fut au contraire accueilli comme s’il était attendu.
— Si jamais il y a des choses que tu ne veux pas que je voie, imagine qu’elles sont derrière des portes verrouillées. Je ne les ouvrirai pas, chuchota-t-il.
Alors qu'il tissait la connexion, il sentit la conscience de Rose traverser le canal et pénétrer son propre esprit. Elle avançait dans son couloir mental et s'arrêta pile devant les portes massives derrière lesquelles il avait scellé les traumatismes de la Guerre du Temps. Elle posa la main sur la surface en bois. Il sentit les verrous céder. Avant qu'il n'ait le temps de renforcer la barrière, les souvenirs submergèrent son esprit et déferlèrent dans celui de Rose.
Elle se mit aussitôt à convulser sur le lit. En proie à la panique, Jonathan reconnut le pas rapide de Jack dans le couloir.
— Jack ! Viens m’aider, je t’en prie !
Jack débarqua en trombe dans la chambre.
— Qu’est-ce qui se passe ?! — Aide-moi à la tenir ! Il ne faut surtout pas que je coupe le lien brutalement ! — Qu'est-ce que tu as fait ? — Je créais le lien et elle a traversé. Elle a ouvert les portes de mes souvenirs de la Guerre du Temps. Tout s'est déversé en elle comme un tsunami. Je dois absolument la retrouver dans son esprit ! — Mais ces portes n'étaient pas scellées ?! — Si ! J’ignore totalement comment elle a réussi à les ouvrir !
Les secondes ressemblaient à des heures. Il chercha la conscience de Rose à travers le chaos de ses propres mémoires et finit par la localiser. Dès qu’il toucha son esprit pour la protéger, les convulsions cessèrent instantanément. Il retira doucement ses mains de ses tempes.
— Comment va-t-elle ? demanda Jack, le souffle court. — Elle est hors de danger. Elle dort. Mon amour, je suis tellement désolé… Je n’aurais jamais dû te proposer ça, murmura Jonathan en lui caressant les cheveux, les larmes au bord des yeux. — Arrête ça, lui dit Jack d'un ton ferme. — Arrêter quoi ? — De culpabiliser. — J’ai failli la tuer, Jack ! — Je sais, mais cette porte était censée être la mieux scellée de ton esprit. Tu ne pouvais pas prévoir que ces souvenirs allaient s'échapper. Comment a-t-elle fait, d’ailleurs ? — Je n’en sais rien. Elle s’est dirigée droit vers elles. Quand elle a posé la main dessus, les verrous ont lâché d'eux-mêmes. — Écoute, elle est en sécurité maintenant. Tu devrais dormir, tu es épuisé. — Merci pour ton aide. — Je t’en prie. Bonne nuit, Docteur.
Jack lui tapota l’épaule et sortit.
— Bonne nuit, Jack.
Jonathan vérifia les constantes de Rose à l'aide de son tournevis sonique, retira sa veste et ses chaussures, puis s’allongea à ses côtés. Il s’endormit presque aussitôt.
Rose se réveilla le lendemain avec un affreux mal de crâne. Elle constata qu’elle était encore habillée. Jonathan, allongé près d'elle, fixait le plafond d'un air soucieux. Lorsqu'il sentit qu'elle bougeait, il se tourna vers elle et tenta de lui sourire.
— Bonjour, Madame Tyler. — Bonjour, Monsieur Tyler, répondit-elle en l’embrassant tendrement. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as l'air tellement sérieux… — Comment tu te sens ? — Très bien, pourquoi ?
Jack entra dans la chambre au même moment, portant un plateau qu'il posa sur le lit.
— Tiens, Rosie. Ça t’aidera à reprendre des forces.
Il lui tendit un verre de jus d’orange. Rose les fixa tour à tour.
— Bon, qu'est-ce qui vous arrive tous les deux ? Vous agissez bizarrement. — Tu as fait ce qu’on appelle un effondrement psychique, expliqua Jack. Lorsqu'une trop grande quantité de souvenirs se déverse d'un coup dans un esprit non télépathique, celui-ci se recroqueville par réflexe, ce qui peut provoquer un coma. — C’est ce qui s’est passé hier soir quand nous avons tissé le lien, reprit Jonathan. Mes souvenirs de la Guerre du Temps ont déferlé en toi. Tu t’es immédiatement renfermée et j’ai eu un mal fou à te ramener.
Rose ferma les yeux un instant pour rassembler ses idées.
— Je me souviens t'avoir senti dans ma tête… Et puis j’ai entendu une voix. Je l’ai suivie jusqu’au plus profond de ton esprit. Elle venait de derrière deux grandes portes scellées par des chaînes. Elle chantait presque, comme un murmure qui m’appelait. Plus je m’approchais, plus les chaînes cédaient d'elles-mêmes.
Elle inspira profondément, la voix tremblante mais le regard clair :
— Quand les portes se sont ouvertes, je me suis retrouvée dans un désert rouge, brûlant. Le ciel semblait en feu. Au loin, il y avait une cabane abandonnée. Devant moi, un vieil homme portait un sac en toile. Dans ce sac, il y avait un grand cube avec un énorme bouton rouge. Il répétait sans cesse un mot… Akruthren.
Jonathan blêmit.
— Ça veut dire… Plus jamais.
— Puis deux vaisseaux bleus sont apparus, continua Rose, les yeux brillants d’émotion. Deux hommes en sont sortis, un te ressemblait, l’autre était différent. Ils ont parlé longuement avec ce vieil homme, comme s’ils portaient ensemble une décision impossible. J’ai senti tout le poids de leur choix… Détruire ou sauver. Et au lieu d’appuyer sur ce bouton, les trois hommes ont choisi une autre voie. Une voie qui protégeait leur monde. Alors tout s’est effacé, englouti dans une immense lumière.
Elle fixa Jonathan dans les yeux.
— C’est la dernière chose dont je me souviens. Mais ce mot, Akruthren… Et cette phrase qui a résonné : Gallifrey ne chutera plus jamais.
Jonathan détourna le regard, la gorge nouée par les larmes. À travers leur nouveau lien, Rose ressentit une vague d'émotions trop puissante pour être retenue. Elle le rattrapa doucement, et il lui répondit par un baiser passionné.
Jack choisit ce moment précis pour s’éclipser en silence. Alors que le calme revenait dans la pièce, un dernier murmure résonna doucement au fond de l'esprit de Jonathan : « Ne t’en fais pas, je vous protège. Comme je l’ai toujours fait. »