Entres les mondes, entres nous

Chapitre 27 : Le contrôle

1185 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/07/2026 16:44

La salle des professeurs bruissait d’un calme trompeur de fin de journée. Des tasses refroidissaient sur les tables, des dossiers s’alignaient en piles assoiffées. Mais derrière cette routine banale, chacun savait que le véritable enjeu n’était ni le travail, ni les projets : c’était le contrôle. Qui le détenait, qui le perdait, et qui osait le contester.


La porte s’ouvrit vivement. William entra, posa son manteau avec la désinvolture d’un propriétaire des lieux, et le silence se referma immédiatement autour de lui. Il n’avait pas besoin de parler fort : son autorité se mesurait à la peur qu’il inspirait.

Il balaya la pièce des yeux, accrocha le regard du collègue le plus vulnérable, et frappa sans même lever la voix :

— Tu n’as jamais rien apporté ici. Sans moi, tu serais déjà oublié.

Le vieux professeur se ratatina sur sa chaise. Les regards autour de lui se baissèrent. Jonathan se leva alors, les épaules droites.

— Ça suffit, William. On ne parle pas aux gens comme ça.

Un pli ironique glissa sur la bouche de William.

— Ah, le héros. Tu crois que tu protèges les autres, mais tu n’as jamais su te protéger toi-même.

Jonathan avança d’un pas, ancré. Rien ne tremblait en lui, sauf l’air ambiant.

— Si tu continues, je te ferai taire.

— Je connais beaucoup de monde, railla William avec dédain. Les murs parlent. Les dossiers circulent. Tu n’as jamais été hors de mon contrôle.

L’atmosphère se densifia. Un froissement de papier rompit la tension, puis une chaise grinça. La voix de Louis Bourbon s'éleva, posée, sincère, mais trahissant une urgence mal maîtrisée :

— Ça suffit ! William, vos propos dépassent les bornes. Jonathan mérite du respect… et il va bientôt être père.

Jonathan tourna la tête vers Louis, surpris par la révélation, mais sans la moindre colère dans le regard.

— Louis…

— Je voulais rappeler qu’il a une vie, enchaîna Louis en inclinant légèrement le visage, un peu coupable mais ferme. Qu’une famille commence pour lui. Ce n’est pas un homme seul.

William eut un léger recul, presque imperceptible. Les articulations de sa mâchoire se crispèrent soudainement.

— Père…?

Le mot resta suspendu dans l'air comme une balise. Dans le fond de la pièce, on entendit une tasse reposer trop doucement sur sa soucoupe. William se figea, l'esprit en surchauffe. Il chercha une arme, n'importe quoi pour briser cet élan, puis un sourire toxique étira de nouveau ses lèvres.

Il fit un pas vers Jonathan, baissant la voix pour lui instiller son venin :

— Dis-moi, Jonathan... tu parles norvégien ?

Jonathan se tendit instantanément, son regard devenant dur comme de l'acier. William savoura ce tressaillement et murmura, assez fort pour que l'ombre du doute plane sur les témoins :

— Parce que c'est bien là-bas qu'on t'a abandonné, non ? Sur une plage déserte en Norvège. Un simple rejeton dont personne ne voulait...

Un froid glacial traversa la pièce. C'était une information classée confidentielle, enfouie dans les serveurs les plus sécurisés de Torchwood. Une donnée brute et déshumanisante que seule une poignée d'initiés était censée connaître.

Mais au lieu de s'effondrer, Jonathan redressa le menton. Il mesura l'abîme, vit la faille par laquelle William s'était engouffré, et refusa catégoriquement de lui donner ce plaisir.

— Tu as dû payer très cher pour obtenir ce dossier, William, répondit-il d'une voix d'un calme absolu, presque compatissant. Tout ça pour essayer de comprendre ce que je suis... alors que tu ne sais même pas qui tu es sans ton argent. La Norvège m'a donné une vie. Toi, tes secrets ne te donnent que de la solitude.

William recula d’un demi-pas, déstabilisé par cette absence totale de panique.

Jonathan continua, précis, comme s’il retirait une écharde :

— Tu crois tenir les cartes. En réalité, tu t’y enchaînes. Tu dépends des commissions, des réseaux, des dossiers. Moi, je n’ai besoin de rien de tout ça. Et c’est pour ça que je suis libre. La force, ce n’est pas de brandir des menaces comme des trophées, William. La force, c’est d’accepter qu’on est vulnérable et d’avancer quand même. Toi, tu trembles tellement à l'idée de perdre ton emprise que tu appelles ça du pouvoir. Mais ce n’est qu’une façade.

Un silence net s’abattit, lourd et tranchant. William chercha un appui invisible du regard, sans le trouver. Tous les témoins de la scène le virent — ou crurent le voir — perdre un fragment de son assurance. La pièce garda ses secrets, mais l’air avait changé de texture.

Jonathan conclut, immobile :

— Les obstacles, on les dépasse. Même quand ils se prennent pour des institutions.

Louis abaissa les yeux, apaisé et un peu maladroit, mais fier d'être du côté de la dignité. Le vieux professeur releva doucement la tête. William détourna enfin le regard, ramassa son manteau sans émettre un bruit, et laissa derrière lui une ligne de tension qui ne lui appartenait déjà plus.

La salle respira enfin. Le contrôle venait définitivement de changer de mains.

Plus loin, dans un couloir de l’université désert, William marchait seul, ses pas résonnant. Le silence était lourd. Puis, une voix surgit, grave, enveloppante.

William…

Il s’arrêta, le souffle suspendu. — Qui parle ?

La voix, implacable mais douce, presque intime : — Je suis le Cauchemar. Dans un autre univers, tu es plus que ce que tu crois. Tu es nécessaire. Tu es le centre.

William ferma les yeux, un sourire imperceptible aux lèvres. — Continue…

Ici, tu menaces avec des commissions, des secrets. Là‑bas, tu es l’architecte. Ici, tu es un homme. Là‑bas, tu es une force. Tu es celui qui voit, celui qui tranche, celui qui décide.

William inspira profondément, comme si chaque mot était une drogue. — Oui… c’est ce que je suis.

La voix s’enroula autour de William, grave et caressante, comme une certitude qui s’impose.

Tu n’es pas faible. Tu n’es pas seul. Tu es déjà écrit dans mes lignes. Tu es mon prolongement.

William ferma les yeux, un sourire naquit. — Oui… je le sens.

La voix se rapprocha, implacable : — Dans l’autre univers, tu es déjà ce que tu refuses de voir. Tu es le Docteur. Ici, tu n’es qu’un homme. Mais si tu m’écoutes… tu le deviendras ici aussi.

Un silence vibrant s’installa. William rouvrit les yeux, son regard brûlant d’une lueur nouvelle. Il aima ce qu’il avait entendu. Il aimait ce qu’il était en train de devenir.


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